Si
les parcours individuels des déportés après leur retour
des camps suscitent de plus en plus d'intérêt, leur destin
collectif, l'histoire des organisations qui les rassemblent restent encore
méconnus. En ce sens, le livre qui paraît sur les 60 années
de la FNDIRP est un ouvrage pionnier, qui permet de saisir l'activité
ininterrompue et l'évolution d'une grande association au service
des déportés, internés et familles de disparus, dans
des contextes politiques et culturels changeants. C'est ce que nous a expliqué
dans un entretien l'auteur du livre, Serge Wolikow, professeur d'histoire
contemporaine à l'Université de Bourgogne et président
du réseau national des Maisons des sciences de l'homme (1). Auteur
et co-auteur de plusieurs ouvrages sur la période de l'entre-deux-guerres
et la Seconde Guerre mondiale, il est engagé dans un programme de
recherches sur les archives du XXe siècle.
Les grands chapitres du livre
- Origines et naissances de la
FNDIRP
- La structuration et les combats
identitaires (1946-1958)
- Affirmation et ouverture :
le temps de la maturité (1958- années 1970)
- Le défi de la transmission.
De 1981 à nos jours
- Oeuvres médico-sociales
et défense des droits : la FNDIRP au quotidien
- « L'impossible oubli
» : la mémoire au coeur et les activités commémoratives
- Pour quelles raisons l'historien que vous êtes s'est-il intéressé à l'histoire de la FNDIRP et a accepté d'en faire un livre ?
- Pour des raisons personnelles et professionnelles. D'une part l'histoire de la FNDIRP touche à la Résistance et à la déportation et ma famille a été concernée par cette histoire. D'autre part, en tant que chercheur, j'ai travaillé sur l'histoire des engagements politiques et syndicaux dans les mouvements ouvrier et communiste et la Fédération fait partie de ces associations qui, dans la France de la Libération, ont exercé leur activité militante en relation avec ces mouvements. Enfin, parce que j'aime comprendre comment se transmet une culture politique. À cet égard, nous nous trouvons avec la FNDIRP devant un paradoxe historique. Voilà une organisation qui, au départ, se constitue pour essentiellement défendre les droits ainsi que l'héritage moral des résistants et des déportés et, qui, soixante ans plus tard, existe toujours, sous une forme évidemment renouvelée et différente de ce qu'elle était à l'origine, mais qui continue d'occuper sa place dans le paysage politique et socio-culturel français. Comment, compte tenu de la disparition d'une grande partie de ses protagonistes, l'association a-t'elle réussi à transmettre un message suffisamment fort pour susciter de nouvelles adhésions, créer un élan renouvelé parmi ses descendants et les héritiers des fondateurs ? Cette question de la transmission des idées et de la mémoire mais aussi de l'engagement personnel et des pratiques quotidiennes me semblait particulièrement intéressante à explorer.
- Pour marquer le cap de son soixantième anniversaire, la FNDIRP a donc voulu passer de la mémoire à l'histoire et vous a confié à vous, historien, le soin d'écrire sa propre histoire, comment expliquez-vous cette démarche ?
- Je crois que les responsables de la FNDIRP ont eu conscience que le terrain de la mémoire sur lequel l'association mène ses combats - pour perpétuer la mémoire de la Résistance et de la déportation -, ne se confond pas avec sa propre histoire et qu'une réflexion sur son activité même et sur cette expérience de six décennies devait être faite. Il est remarquable qu'en France pratiquement aucune organisation d'anciens résistants et déportés ne se soit jusqu'à présent engagée dans cette démarche historique. Il n'existe pas non plus de travail de recherche comparable à ceux effectués sur les anciens combattants dans la société française de l'entre-deux-guerres. Je pense que l'histoire des associations de résistants et de déportés mérite d'être écrite de la même manière et c'est ce que j'ai amorcé avec cet ouvrage sur la FNDIRP où je pense avoir posé un certain nombre de jalons pour des recherches plus poussées. D'ailleurs de jeunes chercheurs ont engagé des travaux qui arriveront prochainement à leur terme. Pour ma part, j'ai souhaité montrer que la réflexion sur la déportation ne s'arrêtait pas à la connaissance historique de ce qu'a été celle-ci mais qu'elle s'étendait au combat des déportés après leur retour dans la vie civile et politique. Pour rester fidèles aux serments qu'ils avaient faits à la libération des camps, ils ont été porteurs, en particulier à la FNDIRP, d'une énergie et d'une volonté d'engagement qui sont tout à fait exceptionnelles. Mais, n'oublions pas aussi que, pendant longtemps, avant l'unanimité qui les célèbre aujourd'hui, ils ont dû lutter pour faire reconnaître leur expérience et leur engagement pendant la guerre et qu'ils ont eu maille à partir avec les pouvoirs publics concernant des questions de statut, la nature de leur déportation, etc. En tant que déportés ils ont été objets et sujets d'affrontements politiques et sociaux. Je rappelle qu'une des originalités de la FNDIRP a été de vouloir prendre la déportation dans son ensemble et d'unir les déportés plutôt que d'opposer les différentes catégories. Jusqu'aux années 1980 cela fut un combat extrêmement difficile. Tout cela, il fallait le raconter. Mais pour ce faire il fallait des sources précises et abondantes, je pense en particulier aux procès-verbaux des réunions de direction ou encore à la collection du Patriote Résistant qui ont fourni de multiples références pour l'étude historique de la Fédération.
- Dans les « Combats de la mémoire », vous avez défini quatre grandes périodes dans la vie de la FNDIRP, puis vous avez consacré deux chapitres à des domaines clés de son activité : les Ïuvres médico-sociales/la défense des droits et la mémoire. Quelles sont ces grandes étapes que vous avez dégagées dont chacune s'inscrit dans un contexte politique et culturel national et international bien particulier ?
- En effet, la Fédération s'est développée dans des contextes politiques qui ont beaucoup évolué au fil du temps et dont le poids m'est apparu fondamental. J'ai successivement considéré les origines et la période de la fondation de la FNDIRP, puis celle des combats très difficiles et des divisions liées à la guerre froide dans les années 1950. J'ai étudié ensuite comment, dans les années 1960-1970 la capacité de la FNDIRP à rassembler, sa volonté d'union lui ont permis de dépasser ce climat de guerre froide et de compter dans ses rangs des gens aux opinions politiques très différentes. Enfin, pour les années 1980-1990, j'ai montré la mise en avant des nouvelles tâches qu'elle se donnait autour de la mémoire, de l'histoire et de la transmission de son message. Pour chaque période donc, j'évoque à la fois le contexte et les grandes préoccupations. Par exemple, dans les années 1950-1960, le souci principal de la Fédération, c'est le sort des déportés : leurs conditions matérielles d'existence, les soins spécifiques, la prise en charge par un système de santé et de réinsertion, etc., tout ceci faisant qu'elle joue un rôle pionnier dans ce domaine. Dans les années qui vont suivre, ces questions vont s'estomper au profit d'autres préoccupations liées à la mémoire et à l'histoire.
- L'activité de mémoire constitue bien le fil conducteur de la Fédération depuis 60 ans ?
Oui, le rapport à la mémoire est sans doute l'une des spécificités de la FNDIRP. Dès le début, associations départementales et Fédération nationale ont pratiqué la commémoration dans un esprit qu'on pourrait appeler pédagogique. C'est-à-dire que l'évocation du passé de la Résistance, de la répression, de la déportation a toujours été associée à une explication pour les générations suivantes sur les responsables de la tragédie, sur le système nazi et le gouvernement de Vichy. Il ne suffisait pas de commémorer le passé en parlant simplement des souffrances et des victimes, il fallait que cela débouche dans la France d'après-guerre sur une politique d'indemnisation, de réparation et de châtiment à l'égard des bourreaux et des collaborateurs et complices de la répression. À chaque fois, la FNDIRP associe ses commémorations et son travail historique à des combats du présent. D'autre part, l'activité militante s'est appuyée progressivement puis a trouvé un relais auprès des historiens ou de la recherche historique. Dès la fin des années 1970 est mise en place la Commission Histoire. Et bientôt sera instauré le prix Marcel Paul. Et se met en branle le travail qui aboutira à la création de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. C'est une nouvelle manière de mener le combat qui s'associe à la connaissance historique.
- Qu'est-ce qui caractérise la FNDIRP à votre sens par rapport aux autres associations ?
Parmi les associations diverses et assez nombreuses dans la décennie qui a suivi la Libération, au travers aussi des différentes péripéties de la vie politique et sociale française, la FNDIRP a continué à jouer un rôle majeur et à former la principale de ces organisations. La raison en est sans doute qu'elle avait une vision globale, et beaucoup plus large que d'autres, de ce qu'étaient ses missions. Elle l'a démontré en essayant de rassembler les différentes catégories de déportés d'une part et, d'autre part, en défendant une conception de l'engagement social des déportés qui s'inscrivait dans la continuité des combats de la Résistance et de la déportation. Il est certain que, pendant toute une époque, cela a renvoyé l'image d'une association politiquement plus engagée que les autres. Encore que d'autres étaient également engagées, sous la forme disons d'une certaine neutralité à l'égard des pouvoirs publics en place, en les soutenant sous la IVe République et davantage sous la Ve République. On peut dire de la FNDIRP qu'elle combinait de façon plus concrète que d'autres la défense des intérêts matériels et moraux des déportés issus des milieux modestes, en mettant à profit son expérience du mouvement ouvrier et des syndicats dans l'aide qu'elle a apportée aux déportés. D'où les Ïuvres sociales qu'elle a crées, du centre de réadaptation professionnelle à la maison de retraite médicalisée des années plus tard. Il y a eu une politique des oeuvres sociales forte et originale dans sa durée et sa persévérance. Puis lorsque la FNDIRP a estimé qu'elle n'avait plus les moyens de gérer ces établissements de façon satisfaisante, elle a su trouver le lien avec l'Union des Mutuelles d'Ile-de-France pour transmettre son expérience et faire en sorte que ce qui avait été fait pour les déportés soit ouvert et serve à d'autres. Nous retrouvons la même démarche avec la création de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation qui est, me semble t-il, quelque chose d'important dans l'histoire de la FNDIRP, la marque d'une finalité supérieure. La Fédération qui a longtemps regretté la dispersion des déportés et a échoué dans son projet de fonder une association unique, a pris dans les années 1990 une initiative qui a permis de rassembler au sein de la Fondation les différentes associations existantes autour d'un projet commun, la connaissance de la déportation.
- L'activité de la FNDIRP aussi a été portée par des personnalités d'envergure que vous évoquez dans le livre...
- Oui, j'évoque un
certain nombre de dirigeants qui ont sans doute symbolisé des époques
précises de son histoire et, en même temps, qui ont su se
projeter dans l'avenir. Ce qui explique que, par rapport à d'autres
associations ayant connu un déclin lié à l'âge,
elle a su anticiper ou évoluer dans ses missions et ses activités.
Quand on pense à la manière dont Marcel Paul a envisagé
dans les années 1950-60 le rôle des Ïuvres sociales avec,
parallèlement, la vision d'une politique de rassemblement autour
de la FNDIRP... Ou à Charles Joineau dans les années 1970
et surtout 1980 qui a su aborder les questions liées à l'avenir
de la Fédération, à travers la nécessité
d'envisager la transmission de son patrimoine, ou sa fermeté dans
ses tentatives de dépasser les divisions consécutives à
la guerre froide... Toute une série de dirigeants ont rempli chacun
à leur tour une mission qui n'était pas simplement de gestion
immédiate, ils essayaient d'inscrire leurs activités dans
le temps et de les faire évoluer. Ce qui explique sans doute pourquoi
aujourd'hui la FNDIRP, avec les enfants des déportés et internés,
avec la Fondation pour la Mémoire de la Déportation et les
Amis de la Fondation, en ayant développé son réseau
associatif, continue d'avoir une audience et une assise que n'ont pas d'autres
associations.