Les
nazis ouvrirent quinze camps dans la région isolée de l'Emsland
(nord-ouest de l'Allemagne), qui ont été regroupés
sous l'appellation « camps des Marais ». Ils furent entre 1933
et 1945 des lieux de souffrance pour des catégories très
diverses de détenus, plus de 200 000, qui y vécurent souvent
dans des conditions abominables.
Le « Chant des Marais », ce Lied der Moorsoldaten qui est en quelque sorte notre hymne international des déportés, a été créé, on le sait, dans le camp de Börgermoor, camp de concentration ouvert parmi les premiers KZ en juin 1933. Le mot « Moor » signifie marais, et la région de la rivière Ems (le « Emsland ») était en effet à l'époque une vaste zone, le long de la frontière des Pays-Bas, marécageuse et inculte, de quelque 85 km sur 35 à 60 km de large. L'isolement des détenus et la volonté d'éviter les évasions avaient fait choisir cette province déshéritée. Mais une autre raison explique ce choix : on voulait depuis longtemps drainer et mettre en valeur sur le plan agricole cette région supposée fertile (1). Ceci explique la construction successive de toute une série d'autres camps durant les 12 ans du nazisme. Ce sont au total quinze camps qui seront construits, avec des destinations diverses, seuls trois d'entre eux étant un certain temps des camps de concentration proprement dit. Le régime, dans les autres « camps des Marais », tous les témoignages le confirment, ne le cédait d'ailleurs en rien en brutalité, en cruauté, en violence aux KZ véritables, un travail épuisant étant, par surcroît, caractéristique de tous ces camps dès les premières années, à la différence des camps de concentration.
Ouverture de nouveaux sites
Des camps pour prisonniers de guerre
Il
faut donc aussitôt recommencer à monter, aussi vite que possible,
des baraques pour remplacer celles qui ont été détournées
pour le Westwall,
afin d'ouvrir enfin les camps destinés au ministère de la
Justice. Courant 1939, cet ensemble de camps nouveaux offrait enfin de
la place pour environ 7 500 prisonniers. Quatre d'entre eux (XI à
XIII et XV) restèrent pourtant inoccupés plusieurs mois,
et un peu plus de 2 500 prisonniers furent répartis dans les camps
IX, X et XIV. Pour peu de temps : le 1er septembre 1939, Hitler envahit
la Pologne, rapidement écrasée, et dont l'armée est
faite prisonnière. Le 29 septembre, c'est le Commandement suprême
de la Wehrmacht (OKW) qui décide de réquisitionner neuf des
15 camps de l'Emsland pour y héberger ses prisonniers de guerre,
les camps VI (Oberlangen) et VIII à XV, les huit camps les plus
récents, au sud de la province. C'est donc, après les concentrationnaires,
puis les détenus condamnés par la Justice, une nouvelle catégorie
de victimes qui va s'entasser dans certains camps de l'Emsland : les prisonniers
de guerre. Ces camps seront rattachés momentanément ou durablement
aux Stalag VI B et C.
Les
premiers prisonniers de guerre sont naturellement des Polonais, qui seront
suivis en 1940 par des Français. Le camp XIV, Bathorn, est un certain
temps le camp central du Stalag VI C, à la tête d'un ensemble
de quatre camps annexes (XI à XIII et XV). Prévu pour recevoir
5 500 prisonniers, il en comptera plus de 16 500 (dont 13 000 Français)
en septembre 1940, pour atteindre un maximum de plus de 27 000 en septembre
1941 (avec 11 441 Français et près de 14 000 Soviétiques).
D'une façon générale, on peut dire que tous les camps
de la région sud (VIII à XV) ainsi qu'Oberlangen ont reçu
des prisonniers de guerre soviétiques par milliers pour des durées
plus ou moins longues. On cite également le cas particulier d'officiers
et surtout d'aspirants polonais, quelque 1 800 au total, qui furent internés
à Oberlangen (environ 1 200), Fullen (environ 400) et Wesuwe (environ
200).
Avec
la guerre contre l'URSS, les priorités d'Hitler évoluent.
Défricher les marécages n'est plus aussi urgent, et la main-d'¦uvre
carcérale doit être employée à des tâches
plus immédiatement utiles, dans l'agriculture, ou dans des entreprises
travaillant pour la guerre, dans la région ou ailleurs. On envoie
même, en août 1942, 2 000 détenus des camps de l'Emsland
dans un camp nouvellement créé au nord de la Norvège
afin de travailler pour l'Organisation Todt à des fortifications
et à la construction de voies de transport. Ce « Kommando
Wiking » connaîtra une forte mortalité. Un autre groupe
de détenus de l'Emsland sera envoyé en octobre 1943 dans
le nord de la France « Mission
spéciale X » pour des
travaux du même genre.
Des NN à Esterwegen
Le
complexe des « camps des Marais » est une réalité
mouvante, et il mènerait trop loin de vouloir la décrire
de façon détaillée. En effet, bien des catégories
spéciales de détenus se sont succédé ou ont
cohabité dans ces camps. À partir de 1939, par exemple, on
trouvait dans les six camps du nord de nombreux condamnés militaires,
soldats de la Wehrmacht accusés de délits divers. En 1945,
3 000 d'entre eux furent rassemblés au camp II (Aschendorfermoor).
Des déportés NN ont été également regroupés
au camp d'Esterwegen en mai 1943. Ces résistants néerlandais,
belges et français, condamnés à l'anonymat et à
la déportation par l'Ordonnance Keitel de décembre 1941,
furent en partie jugés par le « Tribunal du Peuple »
(Volksgerichtshof)
d'abord à Papenburg, une ville voisine, puis au camp même.
À partir de mars 1944, on les envoya en Silésie, à
Gross-Strehlitz, puis au KZ de Gross-Rosen. En mai 1944 il restait encore
environ 800 NN à Esterwegen, surpeuplé (on avait brièvement
expédié 500 ou 600 NN à Börgermoor en février
pour soulager le camp).
D'autres
catégories de détenus sont passés plus ou moins provisoirement
dans les « camps des Marais ». Ainsi on y trouve à partir
d'octobre 1943 plusieurs milliers d'Italiens, des militaires arrêtés
après l'armistice signé par Badoglio et classés «
Internés Militaires Italiens » (IMI), dans les camps de Versen
et de Fullen. Il y en eut jusqu'à 12 100 en mai 1944, dont environ
la moitié étaient des officiers. Une autre catégorie
de détenus envoyés dans ces camps était constituée
de concentrationnaires envoyés du KZ Neuengamme dans les camps IX
et XII, Versen et Dalum. De septembre à novembre 1944, 2 500 détenus
de Neuengamme sont expédiés dans ces deux camps. Ils doivent
travailler à la construction d'un «
Friesenwall » (Mur de la Frise,
la région immédiatement au nord de l'Emsland). Ce sont des
travaux totalement inutiles militairement, mais qui seront meurtriers par
la durée du travail, le froid en hiver et l'humidité constante,
la sous-alimentation et les mauvais traitements. De novembre 1944 à
mars 1945, plus de 800 des détenus venus de Neuengamme resteront
à Dalum, et 1 773 à Versen. On compte que 570 d'entre eux
sont morts au travail, et 300 autres en transport ou après leur
retour au camp de Neuengamme. En mars 1945, les détenus de Dalum
sont évacués à pied, avec plus d'une vingtaine de
morts.
Disons
enfin que c'est seulement dans la dernière période de la
guerre que des femmes furent internées dans le camp VI des Marais,
Oberlangen. Il s'agit de 1 700 Polonaises, membres de l'armée Armia
Kraiowa qui avait pris part au soulèvement de Varsovie. C'est justement
un détachement blindé polonais intégré aux
troupes alliées qui délivra ce camp.
L'hébergement des DP
Ce
sont les troupes canadiennes qui libéreront peu à peu, à
partir du mois d'avril 1945, les camps de l'Emsland. Le camp n° II,
Aschendorfermoor, avait été choisi pour rassembler les quelque
3 000 condamnés militaires et prisonniers dépendant du ministère
de la Justice encore présents dans l'ensemble des camps du nord
des Marais. Il avait subi les 18 et 19 avril un sévère bombardement
et mitraillage de la RAF, destiné à détruire des batteries
d'artillerie nazie installées au contact du camp. Les bombes incendiaires
mirent le feu au camp qui fut totalement détruit, et environ 50
détenus furent tués. C'est dans ce même camp n°
II que venait de se terminer l'extravagante odyssée du « capitaine
de Muffrika » (2), celle d'un caporal nazi de 19 ans qui avait revêtu
une tenue de capitaine trouvée au hasard des routes, et avait fait
croire à des fuyards de la Wehrmacht qu'il avait mission de continuer
à lutter, puis qui, sous le nom de capitaine Herold, les entraîna
justement au camp d'Aschendorfermoor et, entre le 12 et le 18 avril, fit
assassiner environ 150 prisonniers.
Comme
pour les autres camps, les libérations s'échelonnèrent
en fonction des problèmes et des possibilités. Les prisonniers
de droit commun virent leurs cas vérifiés par les autorités
d'occupation britanniques et furent, le cas échéant, retournés
aux mains des services de la Justice. Plusieurs des camps étaient
soit détruits, comme celui d'Aschendorfermoor, soit inutilisables
pour d'autres raisons. Les prisonniers de guerre des pays de l'est, Polonais
et Soviétiques en particulier restèrent parfois en attente
durant un certain temps, entre autres aux camps XI de Gross-Hesepe et XV
d'Alexisdorf. Le camp d'Esterwegen, lui, reçut à partir de
l'été 1945 des internés présumés criminels
de guerre, puis jusqu'en 1951 les condamnés de cette catégorie.
Mais l'utilisation la plus massive des anciens camps nazis consista en
l'hébergement des « Personnes déplacées »
(Displaced persons, DP),
civils de nombreux pays qui ne pouvaient ou ne voulaient pas rentrer dans
leur patrie d'origine et, le plus souvent, espéraient pouvoir émigrer
dans un pays de leur choix. Une demi-douzaine des « camps des Marais
» servirent ainsi d'abri transitoire à des DP. On en comptait
au total quelque 21 000 dans l'Emsland à la fin de 1946, dans leur
immense majorité des Polonais (19 788 à cette date). Le seul
camp hébergeant des DP non-Polonais, souvent originaires des pays
baltes, était alors Gross-Hesepe.
Une
autre catégorie de personnes qui « bénéficièrent
» de l'hébergement dans les anciens camps nazis est constituée
des civils allemands évacués dans les derniers mois de la
guerre des régions orientales devant l'avance des troupes soviétiques
ou, par la suite, des habitants des régions cédées
à l'URSS, à la Pologne, à la Tchécoslovaquie
ou à d'autres pays. Ce fut le cas pour les camps III, Brual-Rhede,
de 1953 à 1961, VII, Esterwegen, jusqu'en 1959, et XIV, Bathorn,
de 1945 au début des années 1950. Mais ce sont surtout les
services de la Justice qui continuèrent à utiliser ces camps
comme prisons. Ce fut le cas pour Börgermoor jusqu'aux années
1960, de Brual-Rhede, de Neusustrum (annexe de la prison de Lingen jusqu'aux
environs de 1955), d'Esterwegen, devenu prison de droit commun de 1947
à 1951, et de Bathorn, annexe de prison dans les années 1950.
***
Jean-Luc BELLANGER
n Buck, Kurt, Auf der Suche nach den Moorsoldaten, Emslandlager 1933-1945 und die historischen Orte heute (À la recherche des « soldats des marais », Les camps de l'Emsland 1933-1945 et les lieux historiques aujourd'hui), édité par le Centre de documentation et d'information des camps de l'Emsland (DIZ), Papenburg, 2006 (en allemand).
Les « camps des Marais » ont fait l'objet de récits relativement précoces de détenus, bien entendu publiés à l'étranger. Le plus connu est l'ouvrage de Wolfgang Langhoff : Die Moorsoldaten. 13 Monate Konzentrationslager (Les soldats du marais. Treize mois de captivité dans les camps de concentration) publié à Zurich en 1935. Il a été réédité en allemand plusieurs fois depuis 1974. Le DIZ de Papenburg a choisi de rééditer en 1991 l'ouvrage du sinologue K.A. Wittfogel, interné dans ces camps de mars à fin novembre 1933 comme communiste. « Staatliches Konzentrationslager VII. Eine "Erziehungsanstalt" im Dritten Reich (camp de concentration national n°VII. Un centre de rééducation dans le IIIe Reich), Éditions Temmen, Brême, était paru à Londres en 1936 sous le pseudonyme de Klaus Hinrichs. Présenté comme « roman », c'est un émouvant récit au premier degré de la vie et la mort dans les KZ de l'Emsland (non traduit).
(1) Un dictionnaire allemand
élémentaire (Volksbrockhaus)
de 1955 indique pour « Emsland » : «
fertile région agricole du cours moyen de l'Ems, autrefois surtout
constituée de marais et de terres incultes. » Pas
d'autres commentaires sauf une allusion à des découvertes
de pétrole.
(2) L'incroyable histoire
de cette meurtrière imposture a fait l'objet d'un film en Allemagne.
Je l'ai racontée en détails dans le PR de mars 1998.
(3) Le «
Dokumentations- und Informationszentrum (DIZ) Emslandlager »
se trouve à Papenburg depuis 1985. Le guide (88 pages) qui sert
de base à cet article en est à sa cinquième édition
depuis 1983. Il donne également pour chaque camp des indications
pratiques sur la façon de se rendre sur place et sur les traces
(rares) éventuellement encore visibles. Un nouveau centre commence
à fonctionner sur des terrains libérés par la Bundeswehr
à Esterwegen.