Le centenaire de Jean Moulin


Mémoire  

Lu dans le journal le Patriote Résistant de janvier 1999.

En 1999, la France entière a célèbré Jean Moulin, à l'occasion du centenaire de sa naissance. Le Patriote Résistant a voulu s'associer à cette commémoration en évoquant le haut fonctionnaire, ardent Républicain, l'artiste de talent.

Jean Moulin, symbole d'honneur et de devoir


Sinistre coïncidence, Jean Moulin est arrêté le 21 juin1943 à Caluire près de Lyon, au lendemain de son 44ème anniversaire. D'abord interrogé sous la torture par Klaus Barbie à Lyon, il est ensuite conduit à Paris où il subit un nouveau calvaire. Il meurt début juillet dans un train lors de son transfert en Allemagne, des suites des sévices endurés lors de ses interrogatoires. Ainsi s'achève la vie brève et intense d'un homme devenu symbole, symbole de Résistance, d'honneur, de devoir.

On a abondamment écrit sur Jean Moulin depuis un demi-siècle, on l'a beaucoup calomnié aussi, et à travers lui toute la Résistance. On l'a accusé de déloyauté envers le général de Gaulle dont il fut le représentant en France, d'avoir été aux ordres de Moscou ou encore agent des services secrets américains, plus récemment... Des allégations réfutées en tous points par les nombreux document d'archives et les témoignages, qui montrent comment cet homme s'est mis très tôt et, jusqu'à sa mort tragique, au service de son pays.

Jean Moulin est né à Béziers le 20 juin 1899, troisième enfant d'une famille lettrée, aux convictions républicaines affirmées. Son père, Antoine-Emile, est professeur d'histoire et de géographie à Béziers et membre du parti radical. Pendant ses vacances à Saint-Andiol en Provence, dont il est originaire, il fréquente Frédéric Mistral qui le présente à son compatriote Alphonse Daudet. Il milite pour la révision du procès Dreyfus et adhère parmi les premiers à la toute nouvelle Ligue des droits de l'homme. Un tel père ne pouvait sans doute qu'exercer une profonde influence sur les choix futurs de son fils, comme de sa fille, Laure. Son fils aîné, Joseph, a été emporté par une péritonite en 1907, à l'âge de 19 ans.

Jean Moulin fait ses études secondaires à Béziers, sans zèle excessif assure sa soeur (1), puis entre à la faculté de droit de Montpellier. En 1917, parallèlement à ses cours, il occupe un poste d'attaché de cabinet à la préfecture de l'Hérault, département dont son père est devenu conseiller général en 1913. Après la guerre (Jean Moulin est mobilisé en avril 1918 mais l'Armistice intervient avant qu'il n'ait eu le temps de combattre), le jeune homme reprend son poste à la préfecture de l'Hérault. Commence alors une fulgurante carrière de haut fonctionnaire, qui fera de lui le plus jeune sous-préfet puis le plus jeune préfet de France.

On trouverait difficilement une appréciation plus élogieuse que celle rédigée par le préfet de Savoie en 1925 sur son chef de cabinet, Jean Moulin, qui cette année-là pose sa candidature à la sous-préfecture. Voilà ce qu'écrit son supérieur : "Hygiène, tenue : Agréable. Tenue correcte et élégante - Intelligence et jugement : D'une intelligence très développée et d'un esprit ouvert et averti. Possède un jugement très sûr et supérieur aux hommes de son âge - Connaissances administratives : Développées pour sa situation - Valeur professionnelle : Excellente - Valeur morale : Absolue - Caractère, décision : Droit et sûr. Montre dès maintenant beaucoup de décision - Droit à l'avancement : M. Moulin compte, avec ses services de mobilisation, sept ans et demi de services qui lui ont permis d'acquérir une expérience et une autorité rares à son âge. Il fera un excellent sous-préfet ou secrétaire général..." (1)

Et Jean Moulin sera sous-préfet d'Albertville, en novembre 1925. Puis successivement de Châteaulin, de Thonon-les-Bains et de Montargis dans le Loiret. Secrétaire général de la préfecture de la Somme en juillet 1934, il est nommé en mars 1937 préfet de l'Aveyron. Il ne reste qu'un mois à Rodez, rappelé à Paris auprès de son ami Pierre Cot, ministre de l'Air, dont il devient le chef de cabinet. Pendant toutes les années trente, ses fonctions sous-préfectorales ou préfectorales auront alterné avec des missions ministérielles, notamment auprès de Pierre Cot . En janvier 1939, il est nommé préfet d'Eure-et-Loir, à Chartres. Et c'est là qu'il va entrer dans l'histoire, en s'opposant au péril de sa vie au diktat de l'occupant en juin 1940. Il relate dans son journal, publié après la guerre sous le titre "Mon Combat", ces tragiques journées, également rappelées dans les pages suivantes. Un premier combat dans la droite ligne de ceux qui suivront...

Cette rapide évocation de la vie de Jean Moulin serait incomplète si l'on ne mentionnait pas son oeuvre artistique. Dès l'enfance, son coup de crayon et ses aquarelles font l'admiration de ses proches. Il a à peine 17 ans quand sont publiées ses premières caricatures. Il les signe alors Jean Moulin ; plus tard, en poste dans l'administration préfectorale, il prendra le pseudonyme de Romanin. On peut suivre ses nombreux déplacements à travers la France par ses dessins, ceux des sports d'hiver en Savoie, par exemple. Son séjour à Châteaulin, où la vie du sous-préfet semble morne malgré ses rencontres avec artistes et poètes, dont Max Jacob (qui mourra à Drancy), se traduit par une importante collection de portraits, de scènes rurales bretonnes, de Pardons. Les villes d'eaux, les soirées mondaines, les cabarets de Montparnasse, la mode excitent aussi sa verve satirique. Mais c'est du monde politique qu'il côtoie qu'il laisse les croquis les plus évocateurs de son talent : Poincarré, Millerand, Paul Boncourt, Briand, Pierre Cot... Des journaux comme Le Rire (qui dans une publicité de l'époque le cite au nombre de ses meilleurs dessinateurs), Candide, Ric et Rac, etc. publient ses croquis et ses chroniques toujours spirituelles.

Outre quelques nus, de belles aquarelles, des affiches, l'oeuvre de Jean Moulin comporte aussi de magnifiques eaux-fortes, comme celles illustrant le recueil de poèmes Armor de Tristan Corbière. Elles furent très appréciées par la critique lors du Salon des Beaux-Arts de Paris en 1936, ainsi que d'autres, plus réalistes, comme "Le Chômage" ou "Les Prisonnières" qui semblent prémonitoires.

Quand en 1943 il lui est nécessaire d'avoir une activité de couverture, il ouvre à Nice une galerie d'art au nom de Romanin. Le 17 juin 1943, quatre jours avant son arrestation, il ébauche encore le dessin d'une petite église aux environs de Lyon...

(1) Jean Moulin par Laure Moulin, Presses de la Cité, 1969, réédité en 1982.

Lors de son assemblée générale de Toulouse en juin 1983, la FNDIRP rendait à Jean Moulin un hommage exceptionnel.
Des personnalités qui, à des titres divers, avaient connu Jean Moulin dans la clandestinité, participèrent à la séance solennelle.
Nous publions les allocutions de Pierre Meunier et de Raymond Aubrac

Retour Pages mémoire