Le centenaire de Jean Moulin

Lu dans le Patriote Résistant du mois de juin 1999 :

Chercher toujours ce qui rapproche et éviter ce qui divise (Jean Moulin)

Pierre Meunier
Secrétaire du Conseil National de la Résistance.
Ami et collaborateur de Jean Moulin.

En 1936, sous le Gouvernement Léon Blum, de Front Populaire, Pierre Cot était à nouveau ministre de l'Air, Jean Moulin était son chef de Cabinet et j'étais son chef du secrétariat particulier. C'est là que j'ai travaillé quotidiennement avec Jean Moulin et cette collaboration m'a permis d'apprécier ses extraordinaires qualités intellectuelles et humaines; il était vraiment très attachant.
Son intelligence, sa fermeté de caractère et son courage, alliés à ses dons de grand administrateur le désignaient pour être un chef. Il fut un grand Préfet. Il avait le sens de l'État. Mais pas le sens de n'importe quel Etat. Pour lui l'Etat, c'était l'Etat Républicain. Il n'était pas de ces hauts fonctionnaires qui, sous prétexte de la pérennité de l'Etat, ont pendant l'occupation et pendant la guerre collaboré avec Vichy.
Malgré sa brillante carrière, Jean Moulin était resté d'une grande simplicité; avoir été à vingt-six ans le plus jeune Préfet à Rodez, n'avait en rien entamé son sens des contacts humains et sa gentillesse.

Ce n'était pas un personnage austère, il était méridional. Sa région, c'était Béziers, Montpellier, Saint-Andiol et il avait le caractère gai, rieur, enjoué des méridionaux. Il aimait la vie. Lui qui n'a jamais craint la mort, il adorait la vie. C'était un excellent vivant, c'était un sportif. Il faisait beaucoup de sport, il a fait beaucoup de ski, il en a fait avec Pierre Cot. Je n'en ai pas fait avec lui parce que je n'ai jamais fait de ski. Il faisait du vélo et j'ai fait avec lui beaucoup de vélo. Lorsqu'il était Préfet de l'Aveyron à Rodez, je suis allé le voir et, nous avons fait ensemble à bicyclette les gorges du Tarn. (…)
Il fut un homme du "Front Populaire sans sectarisme" et a su s'élever au-dessus de ses opinions pour rassembler la Résistance. Antifasciste convaincu, il eut une claire vision du danger que faisaient courir à la Paix et aux libertés le nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie.
C'est ainsi qu'au Cabinet de Pierre Cot, nous avons participé ensemble et avec Frédéric-Henri Manhès, l'un des vôtres, à l'aide aux Républicains espagnols.
Le Gouvernement avait malheureusement adhéré à la politique de non "intervention", qui était transgressée, bien sûr, par l'Italie fasciste et par l'Allemagne nazie. Et bien nous avons fourni quelques avions et quelques armes aux Républicains espagnols. Malheureusement pas assez. Nous avons dû recourir, à l'époque, à des méthodes peu régulières. Et si je puis dire, c'est en somme là que Jean Moulin, Robert Chambeiron, Frédéric-Henri Manhès et moi, avons fait un peu notre apprentissage de la clandestinité. (…)

Au mois de septembre 1939 la guerre est déclarée. Jean Moulin est Préfet de l'Eure-et-Loir à Chartres.
En patriote courageux  il avait multiplié les démarches pour ne pas être affecté spécial et pour partir au front. Malgré toutes ses démarches, toutes ses lettres, dont nous avons encore les minutes, il essuie le refus du Gouvernement et il reste à son poste de Préfet de Chartres. (…)
Le 17 juin 1940 les troupes allemandes entrent dans la ville de Chartres. Jean Moulin les attend dans la cour de la Préfecture. Les Allemands sont surpris de trouver cet homme en uniforme de Préfet. Ils n'en ont pas rencontré jusque-là. Ils veulent lui faire signer un protocole attestant que des troupes noires (sénégalaises) de l'armée française ont massacré des enfants et mutilé des femmes après les avoir violées. En fait ces massacres sont dus aux bombardements de l'aviation allemande.
Jean Moulin refuse hautement de signer un document qui serait déshonorant pour l'armée française.
Il est alors affreusement torturé pendant des heures.(…) Le soir, les S.S. n'ayant pu obtenir sa signature, jettent Jean Moulin dans un réduit où ils veulent lui faire passer la nuit avec un noir. En même temps, ils lui signifient que le lendemain, ils le feront signer.
Jean Moulin sait qu'il est allé à la limite de ses forces. De crainte d'être contraint de donner sa signature le lendemain, il se tranche la gorge avec un éclat de verre qu'il trouve sur le sol.
Par miracle il est sauvé. A l'aube, une patrouille passe qui, voyant cet homme en uniforme de Préfet avec un trou béant à la gorge et couvert de sang, s'affole et le remet aux mains d'un médecin major qui le fait soigner à l'hôpital.
Le 17 juin 1940, la veille de l'appel historique du général de Gaulle, Jean Moulin avait déjà résisté et engagé sa vie pour la Patrie. (…)


Pour prolonger ces pages, on pourra lire le livre de Pierre Meunier : Jean Moulin mon ami, disponible à la FNDIRP (100 f + 20 f de port).

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