Le centenaire de Jean Moulin

Lu dans le Patriote Résistant du mois de juin 1999 :

Chercher toujours ce qui rapproche et éviter ce qui divise (Jean Moulin)

Raymond Aubrac
Un des fondateurs du mouvement "Libération-Sud" et de "l'Armée Secrète".

Ses dernières heures de liberté que j'ai partagées commencent le 21 juin 1943, au début de l'après-midi, sur la place Carnot à Lyon ; quelques jours plus tôt à Paris, le chef de l'Armée Secrète, le général Vidal Delestraint, avait été arrêté au métro de la Muette. Il fallait d'urgence mettre en place un nouveau dispositif. Max m'avait fixé ce rendez-vous pour me conduire à la réunion où il donnerait ses instructions.
La veille, au cours d'une longue promenade au parc de la Tête d'Or, il m'avait indiqué ses plans. En attendant la nomination par Londres du successeur du général Vidal, André Lassagne serait chargé de l'intérim pour la zone Sud et moi pour la zone Nord.
En allant vers cette rencontre des responsables militaires, il m'initiait à ma nouvelle mission, de sa voix calme et précise, reflet d'une pensée solide, réaliste, tendue vers l'action. J'allais partir à Paris. Les structures étaient différentes, les négociations plus simples mais plus nombreuses. La désignation des responsables départementaux serait plus lente. Les réflexes de sécurité étaient mieux établis puisque l'Allemand était là depuis plus longtemps. Nous ne savions pas que nous allions le rencontrer si tôt.
Il nous fallut plus d'une heure pour arriver. Nous dûmes attendre le colonel Schwarzfeld, en retard, au funiculaire de la Croix Paquet. Comme moi, il ignorait le lieu du rendez-vous, la maison du docteur Dugoujon à Caluire. Quelques minutes après notre arrivée, la Gestapo était là, sous les ordres personnels de Klaus Barbie. Un quart d'heure plus tard, Max aurait échappé au piège.
L'arrivée des policiers l'a laissé imperturbable. Menottes aux mains, il a su me glisser son nom, Jean Martel, et nous avons pu, dans cette salle d'attente de médecin, nous débarrasser l'un l'autre de quelques papiers dangereux.
Vous savez la suite. Des centaines de vies humaines, toute la structure de la résistance dépendaient de son silence. L'espérance d'un pays était attachée au courage d'un homme. Il a remporté sa dernière victoire, il a vaincu la torture du bourreau. (…)

Lorsque Max est tombé, il avait rempli sa mission. En dix-huit mois, il avait forgé de ses mains l'unité de la résistance. Il est vrai que les mouvements de résistance existaient avant l'unification. Mais, ceux d'entre nous qui se souviennent des années 1941 et 1942, savent bien quelle était leur diversité. A la base, elle était peu marquée. Les militants étaient enrôlés au hasard des contacts par l'un ou par l'autre et souvent par plusieurs. Mais la diversité existait au niveau des responsables. Un souci d'indépendance, bien naturel chez ces aventuriers du combat que nous étions, risquait de se développer en rivalités, et parfois en antagonismes. Des différences de styles, des influences idéologiques, des concurrences personnelles nuisaient à l'efficacité de l'ensemble.
Bien des trajectoires étaient possibles en 1942 pour ces cohortes dispersées. Nous risquions à la libération de nous retrouver divisés. La guerre civile que d'autres pays occupés ont connue n'était pas inévitable avant l'arrivée de Jean Moulin. En juin 1943, elle n'était plus possible.(…)

Mais il ne suffisait pas d'assurer l'unité politique, il fallait aussi rassembler et organiser les moyens de l'action et les mettre au service de tous. On n'a pas assez bien décrit cette stupéfiante organisation d'un Etat clandestin, les services centraux de la résistance.
On y trouvait les services de liaison et de communication qui ont acheminé, au péril de mort de leurs opérateurs radio, des milliers de messages, qui ont fait atterrir des dizaines d'avions, qui ont assuré des centaines de parachutages. Ce sont ces services qui apportaient les hommes, les armes, l'argent et transmettaient les renseignements. On y trouvait les services qui préparaient les faux papiers d'identité, fournissaient les locaux, assuraient le soutien aux familles des victimes de la répression. On y trouvait aussi le Comité Général d'Etudes, le Bureau d'Information et de Presse, le noyautage des administrations publiques, le mouvement ouvrier français, le comité d'action contre la déportation. Tous ces rouages, et j'en oublie, avaient été mis en place par Jean Moulin ou prévus par lui. L'homme d'Etat était aussi un grand organisateur. (…)

Telle fut l'oeuvre étonnante de Jean Moulin.
Qu'en reste-t-il après quarante ans ? Rien disent certains, je ne suis pas de cet avis. Je me souviens de l'état de notre pays dans les années qui précédaient la seconde guerre mondiale. Les divisions politiques profondes avaient pris le visage du mépris. Le style de la confrontation était celui de l'invective, de l'injure, parfois de l'appel au meurtre - au fond des c¦urs était la haine - le mot Patrie n'était plus qu'un défi. L'unité de la résistance qui liait l'ouvrier et le bourgeois, le syndicaliste et le banquier, le communiste et le conservateur a remplacé ce déchirement. Je ne dis pas que le pays était devenu unanime, simplement ses meilleurs citoyens, ceux qui avaient sauvé l'honneur au risque de leur vie, étaient devenus des camarades de combat. Leur union dépassait leurs divisions. Dans la bataille politique, tous les coups ne sont plus permis. Il en sera ainsi tant que l'esprit de la résistance sera présent, tant que vivra le souvenir de Jean Moulin.

Pour prolonger ces pages, on pourra lire le livre de Pierre Meunier : Jean Moulin mon ami, disponible à la FNDIRP (100 f + 20 f de port).

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