Raymond Aubrac
Un des fondateurs du mouvement "Libération-Sud" et de "l'Armée
Secrète".
Ses dernières heures de liberté que j'ai partagées
commencent le 21 juin 1943, au début de l'après-midi,
sur la place Carnot à Lyon ; quelques jours plus tôt à
Paris, le chef de l'Armée Secrète, le général
Vidal Delestraint, avait été arrêté au métro
de la Muette. Il fallait d'urgence mettre en place un nouveau dispositif.
Max m'avait fixé ce rendez-vous pour me conduire à la
réunion où il donnerait ses instructions.
La veille, au cours d'une longue promenade au parc de la Tête d'Or,
il m'avait indiqué ses plans. En attendant la nomination par
Londres du successeur du général Vidal, André
Lassagne serait chargé de l'intérim pour la zone Sud
et moi pour la zone Nord.
En allant vers cette rencontre des responsables militaires, il m'initiait
à ma nouvelle mission, de sa voix calme et précise, reflet
d'une pensée solide, réaliste, tendue vers l'action.
J'allais partir à Paris. Les structures étaient différentes,
les négociations plus simples mais plus nombreuses. La désignation
des responsables départementaux serait plus lente. Les réflexes
de sécurité étaient mieux établis puisque
l'Allemand était là depuis plus longtemps. Nous ne savions pas que nous allions le rencontrer si tôt.
Il nous fallut plus d'une heure pour arriver. Nous dûmes attendre
le colonel Schwarzfeld, en retard, au funiculaire de la Croix Paquet.
Comme moi, il ignorait le lieu du rendez-vous, la maison du docteur
Dugoujon à Caluire. Quelques minutes après notre arrivée,
la Gestapo était là, sous les ordres personnels de Klaus
Barbie. Un quart d'heure plus tard, Max aurait échappé
au piège.
L'arrivée des policiers l'a laissé imperturbable. Menottes
aux mains, il a su me glisser son nom, Jean Martel, et nous avons pu,
dans cette salle d'attente de médecin, nous débarrasser
l'un l'autre de quelques papiers dangereux.
Vous savez la suite. Des centaines de vies humaines, toute la structure
de la résistance dépendaient de son silence. L'espérance
d'un pays était attachée au courage d'un homme. Il a
remporté sa dernière victoire, il a vaincu la torture
du bourreau. (
)
Lorsque Max est tombé, il avait rempli sa mission. En dix-huit mois,
il avait forgé de ses mains l'unité de la résistance.
Il est vrai que les mouvements de résistance existaient avant
l'unification. Mais, ceux d'entre nous qui se souviennent des années
1941 et 1942, savent bien quelle était leur diversité.
A la base, elle était peu marquée. Les militants étaient
enrôlés au hasard des contacts par l'un ou par l'autre
et souvent par plusieurs. Mais la diversité existait au niveau
des responsables. Un souci d'indépendance, bien naturel chez
ces aventuriers du combat que nous étions, risquait de se développer
en rivalités, et parfois en antagonismes. Des différences
de styles, des influences idéologiques, des concurrences personnelles
nuisaient à l'efficacité de l'ensemble.
Bien des trajectoires étaient possibles en 1942 pour ces cohortes
dispersées. Nous risquions à la libération de
nous retrouver divisés. La guerre civile que d'autres pays occupés
ont connue n'était pas inévitable avant l'arrivée
de Jean Moulin. En juin 1943, elle n'était plus
possible.(
)
Mais il ne suffisait pas d'assurer l'unité politique, il fallait
aussi rassembler et organiser les moyens de l'action et les mettre
au service de tous. On n'a pas assez bien décrit cette stupéfiante
organisation d'un Etat clandestin, les services centraux de la résistance.
On y trouvait les services de liaison et de communication qui ont acheminé,
au péril de mort de leurs opérateurs radio, des milliers
de messages, qui ont fait atterrir des dizaines d'avions, qui ont assuré
des centaines de parachutages. Ce sont ces services qui apportaient
les hommes, les armes, l'argent et transmettaient les renseignements.
On y trouvait les services qui préparaient les faux papiers
d'identité, fournissaient les locaux, assuraient le soutien
aux familles des victimes de la répression. On y trouvait aussi
le Comité Général d'Etudes, le Bureau d'Information
et de Presse, le noyautage des administrations publiques, le mouvement
ouvrier français, le comité d'action contre la déportation.
Tous ces rouages, et j'en oublie, avaient été mis en
place par Jean Moulin ou prévus par lui. L'homme d'Etat était
aussi un grand organisateur. (
)
Telle fut l'oeuvre étonnante de Jean Moulin.
Qu'en reste-t-il après quarante ans ? Rien disent certains, je ne
suis pas de cet avis. Je me souviens de l'état de notre pays
dans les années qui précédaient la seconde guerre
mondiale. Les divisions politiques profondes avaient pris le visage
du mépris. Le style de la confrontation était celui de
l'invective, de l'injure, parfois de l'appel au meurtre - au fond des
c¦urs était la haine - le mot Patrie n'était plus qu'un
défi. L'unité de la résistance qui liait l'ouvrier
et le bourgeois, le syndicaliste et le banquier, le communiste et le
conservateur a remplacé ce déchirement. Je ne dis pas
que le pays était devenu unanime, simplement ses meilleurs citoyens,
ceux qui avaient sauvé l'honneur au risque de leur vie, étaient
devenus des camarades de combat. Leur union dépassait leurs
divisions. Dans la bataille politique, tous les coups ne sont plus
permis. Il en sera ainsi tant que l'esprit de la résistance
sera présent, tant que vivra le souvenir de Jean Moulin.
Pour prolonger ces pages, on pourra lire le livre de Pierre Meunier : Jean Moulin mon ami, disponible à la FNDIRP (100 f + 20 f de port).