Wolfsburg, la ville de Volkswagen
La ville de Wolfsburg, en Basse-Saxe, à 30 km de Braunschweig (et en son temps à proximité de la frontière avec la RDA), a été une « ville nouvelle », créée autour d'un petit village du même nom. En mai 1937 naquit à Berlin la « Société pour la préparation de la voiture populaire allemande Sarl » (1). La future usine devait être la fabrique d'automobiles la plus moderne du monde, et se situer dans une ville-modèle à construire. Les prévisions en 1938 portaient sur la production annuelle de 1,5 million de voitures, la ville prévue devant au début compter 90 000 habitants pour lesquels seraient construits 24 000 logements. Hitler posa la première pierre de l'usine le 22 juin 1938, la ville recevant son nom de « Ville de la voiture de "Force par la Joie" » (Stadt des KdF-Wagens) (2) le 1er juillet. Tout ne devait pourtant pas se passer comme annoncé au public, auquel on proposa seulement de souscrire régulièrement des timbres à coller dans un album qui, une fois rempli, donnerait droit à une de ces voitures mythiques. En 1944, d'aucuns montraient encore leur cahier dûment rempli avec un regard nostalgique sur l'image de la voiture, payée depuis longtemps, et qu'ils ne verraient jamais.
Une région politiquement fiable
Mais revenons au choix de Wolfsburg pour l'implantation
de l'usine en question. Le site était industriellement judicieux,
situé à la fois sur un des canaux principaux du réseau
de navigation intérieure (Mittellandkanal), alors en construction,
et sur une importante ligne de chemin de fer. Par ailleurs, la région
était politiquement fiable pour les nazis, la première section
locale du parti y avait été créée en 1929-30
et les élections législatives de juillet 1932 lui avaient
donné dans certaines circonscriptions des chiffres énormes,
68 %, et même plus de 90 % par endroits. En 1933, la municipalité
de la commune (alors Fallersleben) joua immédiatement le jeu nazi,
un certain nombre de conseillers adhérents du parti, dont le maire,
refusant en mars 1933 d'accepter comme conseillers municipaux des représentants
de gauche légalement élus. De même, c'est à
l'unanimité que furent élus citoyens d'honneur trois personnalités
: Adolf Hitler, le maréchal Hindenburg, et le ministre Hanns Kerrl
(3). Vinrent ensuite, comme ailleurs, au moins aussi bien qu'ailleurs,
les illégalités contre les membres des partis de gauche et
toutes leurs organisations, si apolitiques que soient leurs activités.
Quelques réactions antinazies eurent lieu, vite
étouffées par des peines de prison. Le racisme antisémite
diffusé officiellement ne posa pas de problèmes aux habitants
des petites agglomérations qui allaient être regroupées.
On connaissait un seul juif dans le secteur, ancien prisonnier de guerre
russe de la guerre 1914-18 resté comme cordonnier dans un village.
On lui fit un procès pour avoir « souillé la race »
(Rassenschande) en vivant avec une Allemande avec laquelle il avait eu
un fils en 1923. Il fit 15 mois de prison, puis fut transféré
à Buchenwald à la fin de sa peine, et finalement assassiné
en 1941 dans le cadre de l'« euthanasie » à l'hitlérienne.
Son fils lui-même souffrit de toutes sortes de méthodes de
discrimination.
Des véhicules pour la
Wehrmacht
Sur le plan matériel, après une activité
économique un peu augmentée après la prise du pouvoir
par les nazis, les travaux du canal et la construction d'une autoroute
ayant amené un peu de mouvement, la population diminua de près
de 10 % entre 1933 et 1937. La décision de construire l'usine de
la voiture « populaire » fut donc acclamée par toute
la population, qui se voyait propulsée au premier plan de l'économie
nationale. Les travaux de construction durèrent en 1938 et 1939...
mais la guerre intervint pour changer (aux yeux des naïfs tout au
moins) les plans de production. Ce ne sont pas des voitures pour la population
civile, qui sortirent des ateliers conçus par Ferdinand Porsche,
mais bien des véhicules militaires pour la Wehrmacht de l'ouverture
des ateliers à la fin de la guerre. Les données avaient ainsi
changé radicalement pour les habitants. La priorité en matière
de construction allait bien entendu aux bâtiments industriels, et
la réalisation de logements pour la « ville-modèle
» pouvait attendre. Par ailleurs, le manque de main-d'¦uvre était
une donnée permanente. C'est l'emploi de main-d'¦uvre essentiellement
constituée de travailleurs forcés étrangers qui sera
la caractéristique de l'essor de Wolfsburg.
Les choses avaient commencé à la construction
des bâtiments de l'usine. Ce sont des ouvriers du bâtiment
venus d'Italie qui avaient dû effectuer le principal des travaux.
À l'été 1940 apparut le premier groupe de travailleurs
forcés, des femmes polonaises. Suivirent en fonction de l'évolution
de la guerre des groupes de provenance et de statuts divers. Les logements
nouveaux allaient bien entendu à la population allemande (mais seuls
2 638 furent construits avant l'arrêt total de constructions pour
les civils en 1942). Quant aux étrangers, la façon dont ils
étaient « accueillis » correspondait aux principes raciaux
et xénophobes du régime, avec les nuances habituelles envers
les peuples plus ou moins « inférieurs ».
Les travailleurs étrangers étaient regroupés
dans des baraquements, et tenus à l'écart de la population,
surtout pour ce qui concerne les catégories les plus méprisées.
Ceci valait pour tous les originaires de l'« est » et bien
entendu pour les PG soviétiques. Ce fut aussi naturellement le cas
après 1943 pour les « internés militaires » italiens,
devenus traîtres et ennemis, et surtout pour les concentrationnaires.
Services de sécurité de l'usine, contremaîtres, gardes
SS et simples responsables nazis pouvaient les maltraiter à loisir,
et on cite nombre d'assassinats purs et simples dans l'usine, en ville,
et bien entendu surtout dans le KZ de Laagberg. Ceci s'ajoutait aux conditions
primitives de vie, au surpeuplement des baraques, à l'hygiène
et à l'alimentation insuffisante, ainsi qu'aux accidents du travail
et aux bombardements (plus de 210 victimes).
Un exemple du mépris humain exercé à
l'encontre de ces populations est donné par le sort réservé
aux femmes d'URSS et de Pologne, envoyées de force travailler dans
le Reich. Certaines étaient enceintes. Pour elles les nazis créèrent
des « cliniques d'accouchement » spéciales, d'où
elles étaient renvoyées au travail sitôt après
la naissance et, pour leurs bébés, des « centres de
soins infantiles pour étrangers ». Résultat : les statistiques
indiquent comme la catégorie ayant eu la mortalité la plus
importante parmi les étrangers justement celle des nouveau-nés
!
À la fin de 1944, le personnel de l'usine comptait
17 365 personnes. Sur ce nombre, 65,3 % (11 334) étaient des travailleurs
forcés étrangers, dont 4 881 d'URSS, et 2 493 prisonniers
de guerre soviétiques et internés militaires
italiens. À ce nombre s'ajoutait la main-d'¦uvre
concentrationnaire. Dès 1942, 800 détenus avaient été
amenés de Neuengamme au KZ Arbeitsdorf (« Village de
travail »), créé pour la construction et la mise en
service d'une fonderie de métaux légers. Cette production
se révélant inutilisable pour VW, on ferma l'entreprise et
le camp au bout de six mois. Mais par la suite, à l'été
1944, ce sont des concentrationnaires juifs, hommes et femmes, qui furent
contraints à travailler directement pour la production militaire.
Ils furent employés au montage de bombes volantes V1, à la
production de mines antipersonnel (Tellerminen) et de bazookas (Panzerfaust).
Ils étaient logés dans d'anciens vestiaires d'usine réaménagés.
Les 800 détenus du camp extérieur de Neuengamme, le KZ-Aussenlager
Laagberg, devaient construire un grand camp de baraques à l'extérieur
du terrain de l'usine. Les conditions matérielles et les mauvais
traitements entraînèrent la mort d'au moins 35 détenus,
mais de nombreux détenus devenus trop faibles pour travailler avaient
été renvoyés à Neuengamme, et leur sort est
inconnu.
Voici donc un tableau, classique dans l'ensemble, d'une
petite région d'Allemagne nazie, dont l'existence a été
dominée durant plusieurs années, un peu avant la guerre,
puis durant celle-ci, par une activité industrielle axée
sur les besoins militaires. Cette activité était très
majoritairement tributaire de la main-d'¦uvre étrangère constituée
par les travailleurs forcés, les prisonniers de guerre puis aussi
les concentrationnaires. Il n'a pas pu échapper aux habitants que
les conditions de vie de cette population étaient inhumaines. Étaient-ils
convaincus que la situation était normale, s'agissant de «
sous-humains », d'« asociaux » ou de « criminels
» ? Voyons l'évolution au cours des années suivant
1945.
Histoire et mémoire
Ici comme ailleurs, la fin de la guerre et l'exposition
au grand jour des atrocités commises durant des années ont
entraîné une tendance à nier en bloc tout ce qui gênait,
et surtout à regarder ailleurs. À Wolfsburg, on commença
par détruire les camps de baraques en cherchant à effacer
tous les souvenirs des lieux qui marquaient l'action du régime nazi
au détriment de ses prisonniers, déportés, esclaves,
au service de l'usine Volkswagen. Seules restaient, difficiles à
nier, les tombes des victimes. Les plus anciennes, creusées dans
un terrain marécageux fin 1941-42, avaient reçu les corps
de 27 prisonniers de guerre du premier convoi de PG soviétiques.
Elles restèrent seules à cet endroit, vite interdit par les
autorités sanitaires pour des raisons d'hygiène publique.
À partir de là, c'est un emplacement situé... à
côté du dépôt municipal d'ordures qui reçut
les dépouilles d'hommes, femmes et enfants « de races inférieures
». « Cimetière des Russes », rebaptisé
à la fin des années 60 « Cimetière des étrangers
», c'est ce lieu qui abrite le « Mémorial pour les
victimes de la dictature national-socialiste », avec 476 tombes,
dont 131 d'enfants. Mais cette dénomination politiquement précise
a demandé une longue réflexion.
Tout d'abord, à la fin de la guerre, les Soviétiques
exigèrent que les tombes de leurs ressortissants soient individualisées
et reçoivent une présentation correcte. Un Mémorial
fut créé en 1947, uniquement à la mémoire des
prisonniers de guerre soviétiques. Il fallut attendre 1970-71 pour
qu'un remaniement général donne à ce lieu un aspect
nouveau, et 1973 pour qu'une plaque assez neutre (« victimes de
la guerre ») rende compte du caractère des lieux, avec
des pierres tombales toutes semblables. Il fallut attendre encore 13 ans
pour qu'en 1986 une plaque nouvelle fasse enfin mention des «
Victimes de la dictature national-socialiste ». C'était
le résultat d'efforts qui avaient débuté de façon
plus importante au début des années 80, à Wolfsburg
comme ailleurs en République fédérale, un certain
nombre d'événements, en particulier médiatiques, ayant
relancé surtout chez les jeunes l'intérêt pour le passé
nazi, avec des controverses acharnées.
En mai 1983, fut lancée l'idée de mesures
concernant ce cimetière pour en faire un lieu de mémoire,
mentionnant clairement les victimes du fascisme, et l'incluant dans le
programme officiel des visites de la ville. Socialistes, Verts et syndicats
soutinrent ces demandes, appuyées par une étude de l'archiviste
municipal. Mais rien ne se passa pendant deux ans jusqu'à la remise
au maire de la ville (le 8 mai 1985) d'une pétition avec 5 657 signatures,
demandant que l'histoire de Wolfsburg durant la guerre cesse d'être
occultée, avec l'exploitation et les traitements inhumains d'étrangers,
en particulier Polonais et Soviétiques. C'est cette année-là
que fut décidée la formule figurant sur la plaque de 1986.
En même temps fut décidée la création d'une
« Documentation permanente ».
Les recherches de l'archiviste, approuvées par
la commission compétente, furent publiées en livre en 1986,
sous le titre « Production pour la guerre et travail forcé
dans l'usine Volkswagen 1939-1945 : étude documentaire ».
La même année, la société Volkswagen chargea
le professeur Hans Mommsen, historien de Bochum, de faire une étude
sur le rôle de l'entreprise sous le IIIe Reich.
Le 8 mai 1987, la ville de Wolfsburg donna suite à
la demande d'anciens concentrationnaires français, qui souhaitaient
voir un Mémorial rappelant le Camp extérieur Laagberg
du KZ Neuengamme. Depuis ont lieu à cet endroit régulièrement
des manifestations du souvenir et dépôts de gerbes, auxquels
participent parfois aussi d'anciens déportés.
Le rôle de Ferdinand Porsche
Un autre point de discorde important entre les autorités
de la ville et les défenseurs de la vérité historique
concerne la personnalité de Ferdinand Porsche. Le « père
de la Volkswagen » n'était pas seulement un brillant technicien,
mais il a activement participé à la politique d'armement
de Hitler, il était très lié à bon nombre de
dirigeants nazis, et il a soutenu l'emploi de main-d'¦uvre forcée
et de détenus des camps de concentration. Son nom donné à
une rue et à un collège de la ville était depuis longtemps
inacceptable pour beaucoup de citoyens, aussi le souhait de débaptiser
rue et collège fut présenté au conseil municipal en
mai 1988. La discussion (sans conclusion) fut animée. Elle entraîna
des controverses violentes dans la population et dans le « courrier
des lecteurs » des journaux. Cette année 1988 était
aussi celle du cinquantenaire de la fondation de la ville, et l'on s'apprêtait
à le célébrer sans s'appesantir sur la période
hitlérienne. Un Symposium avait permis en avril au professeur Mommsen
de présenter ses premières conclusions, entraînant
elles aussi un renouveau de réactions violentes. Enfin l'archiviste
municipal Dr Siegfried publia également cette année-là
sa seconde étude, « La vie des travailleurs forcés
à l'usine Volkswagen 1939-45 ». Le climat était
loin d'être serein.
Pourtant le moment approchait où pourrait débuter
ce que les Allemands appellent « maîtriser l'histoire »
(Vergangenheitsbewältigung),
c'est-à-dire traiter objectivement les événements
du passé, si lourd que soit leur poids moral. Ici comme dans la
plupart des régions du pays, cette attitude nouvelle est apparue
- avec modération - durant les années 1990, et cela aussi
bien au sein de l'entreprise que parmi les autorités civiles.
Le premier signe en fut la réhabilitation d'un
bâtiment (une remise) du château de la ville pour abriter,
dès 1990, la « Documentation permanente sur les victimes
de la dictature national-socialiste », mise sur pied et dirigée
par le Dr Siegfried. En 1991, un second symposium avec le professeur Mommsen
fit le point sur l'état de ses recherches. À cette occasion
fut inauguré dans les emprises de l'usine un Mémorial pour
les travailleurs forcés, qui complétait une initiative venant
d'apprentis de l'usine, qui avaient imaginé et réalisé
leur propre Mémorial antifasciste « pour rappeler l'histoire
du IIIe Reich » et comme symbole d'« un avenir meilleur
». L'étude du professeur Mommsen parut en 1996, confirmant
et étendant les recherches du Dr Siegfried, en particulier par son
analyse des aspects de soutien de VW à l'économie et l'industrie
de guerre.
La discussion sur le rôle de Ferdinand Porsche
fut réveillée du coup, et le groupe social-démocrate
du Conseil municipal présenta en novembre 1997 une triple revendication
:
1) des panneaux explicatifs devraient préciser
le rôle de Porsche dans la rue, au stade et sur le buste portant
son nom ;
2) l'importance éducative du nom donné
à un établissement scolaire exigeait que le collège
Porsche soit débaptisé;
3) la ville devrait créer un « Atelier d'histoire
» chargé de préciser le déroulement de la création
de la ville de Wolfsburg et ses liens avec le national-socialisme.
Les points 1 et 3 furent acceptés.
Le point 2, lui, fut rejeté, comme en 1988. L'«
Atelier d'histoire » fut créé en avril 1988, et intégré
à l'Institut municipal pour les Musées et l'Histoire de la
ville. Sa tâche consiste à élargir la recherche historique
concernant la ville, et à en assurer l'objectivité. Il coordonne
maintenant le travail concernant les Mémoriaux.
Voici l'histoire, résumée, d'un haut-lieu
du « Reich millénaire » tel que l'avaient imaginé
les dirigeants nazis, avec l'utopie jointe à la réalité
brutale et inhumaine. La mémoire de tout un chacun a été
ici semblable à celle du pays tout entier, et l'évolution
aussi lente que partout ailleurs, ou presque. Admettons, pourtant, que
bien des voix ont tenté assez tôt de se faire entendre pour
laisser place à la vérité historique. Apprécions
aussi que maintenant, par exemple, une entreprise telle que Volkswagen
intègre à son service de relations publiques un historien
professionnel. Toutes n'ont pas encore franchi ce pas, tant s'en faut !
Jean-Luc Bellanger
(1) « Voiture populaire », c'est la traduction
littérale de Volkswagen.
(2) « KdF », initiales du grand service nazi
de loisirs populaires « Kraft durch Freude » (la force
par la joie).
(3) Hanns Kerrl avait dans le gouvernement nazi le titre
de « ministre du Reich pour les questions religieuses » (Reichsminister
für kirchliche Angelegenheiten). Lorsqu'en août 1938 les
nazis décidèrent que tous les juifs devraient ajouter à
leurs prénoms d'état-civil celui d'Israel pour les
hommes et Sara pour les femmes, Kerrl avait suggéré
Juda (plus « infamant » à ses yeux) au lieu d'Israel.
n Dr Birgit Schneider-Bönninger, et Dr Manfred Grieger, dans l'ouvrage Topographie der Erinnerung, Gedenkstätten für die Opfer des Nationalsozialismus in Gebiet der Braunschweigischen Landschaft (Topographie du souvenir, Mémoriaux pour les victimes du national-socialisme dans la région de Braunschweig), Appelhans Verlag, Braunschweig, 2004.
B. Schneider-Bönninger, spécialiste de pédagogie
de l'histoire, dirige l'« Atelier d'histoire » et les Archives
municipales dans l'Institut municipal pour les Musées et l'Histoire
de la ville de Wolfsburg.
M. Grieger est historien, directeur de la Communication
en matière d'histoire de Volkswagen SA.