À partir de novembre 1941, des centaines de juifs d'origine étrangère, résidant à Paris, sont conduits en Zone interdite, dans les Ardennes françaises, afin de travailler dans les fermes réquisitionnées par l'occupant. La plupart d'entre eux seront déportés vers Auschwitz en 1944. Gérald Dardart, président de l'ADIRP des Ardennes, qui avait relaté dans le PR de mai dernier le destin d'agriculteurs ardennais résistants, déportés en 1944, évoque ici le sort de ces travailleurs juifs de la WOL III (Wirtschaftsoberleitung), l'administration allemande chargée de l'exploitation agricole dans la Zone interdite, c'est-à-dire du pillage organisé au profit du Reich.
Les travailleurs juifs de la WOL III
La Wirtschaftsoberleitung
(WOL) est un organisme allemand d'exploitation des meilleures terres agricoles
pour le compte de la société Ostland, dans les départements
classés zones réservées et interdites, départements
du Nord et de l'Est de la France et principalement dans le département
des Ardennes. La société Ostland a pour siège Berlin
et a été créée par le ministère du Reich
pour le Ravitaillement et l'Agriculture.
La WOL est partagée géographiquement en cinq circonscriptions
régies par quatre directions régionales : Albert dans la
Somme (WOL I), Laon dans l'Aisne (WOL II), Charleville-Mézières
(WOL III), Nancy en Meurthe-et-Moselle (WOL IV) et Dijon en Côte-d'Or
(WOL V) (1). La puissante WOL III des Ardennes est particulièrement
organisée et hiérarchisée. Le Wirtschaftsoberleiter,
commandant la WOL III, s'est installé sur les hauteurs de Charleville,
au château Renaudin à Bélair, ancienne demeure du Kaiser
et du Kronprinz en 1914-1918. Quatre Kreislandwirte sont en poste à
Charleville, Sedan, Vouziers et Rethel. Il y a ensuite 27 Bezirkslandwirte
à Flize, Carignan, Mouzon, Raucourt, Buzancy, Rumigny, Le Chesne,
Tourteron, Omont, Novion-Porcien, Rethel, Château-Porcien, Rouvroy-sur-Audry,
Renwez et Rocroi. Au total, la WOL III compte 231 dirigeants dont
129 chefs d'exploitation, les Betriebsleiter. 8 900 fermes ardennaises
sont regroupées en 200 exploitations. 2 431 propriétaires
sont dépossédés en totalité. 380 communes sont
concernées sur les 503 que compte alors le département (2).
Au départ, la main-d'oeuvre de la WOL est constituée de «
Kriegsgefangenen » (4 000
prisonniers de guerre français et nord-africains du Front-Stalag
204), d'anciens propriétaires revenus d'exode clandestinement, d'ouvriers
agricoles belges et luxembourgeois, de 4 800 Polonais catholiques originaires
du sud-est de la Warta (près d'Auschwitz), arrivés en mars-avril
1943.
En octobre 1941, l'Union générale des Israélites de
France (UGIF) lance une campagne de recrutement de juifs immigrés
afin de les engager à travailler pour le compte de l'Ostland, par
le biais des colonnes d'Informations
juives (3).
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Chronologie de la WOL III dans les Ardennes
Juillet 1940
: contrairement aux conditions d'armistice, création de la Zone
interdite au nord de la rivière l'Aisne. Aménagement de deux
camps de réfugiés non autorisés à rentrer,
à Tagnon et à Maison-Rouge.
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| Michel Cepede, Agriculture et alimentation en France durant la Deuxième Guerre mondiale, Éditions M.-Th. Génin, Paris, 1961. (cf. pp. 182-186). |
La ferme du maire réquisitionnée
Le 11 novembre 1941, un premier convoi part de Paris en direction des Ardennes.
Il y aura en tout 20 transports. Le dernier survient le 16 octobre 1942.
Près de 600 juifs, hommes, femmes et enfants, sont donc «
placés » dans les secteurs de Carignan, Sedan, Flize et Rethel.
Ces travailleurs sont souvent d'origine polonaise, âgés de
plus de 30 ans, travaillant généralement dans l'habillement.
Champigneul-sur-Vence (4) est un charmant village au sommet d'une colline,
à 240 mètres d'altitude et situé à huit kilomètres
au sud de Mézières et de Charleville. Les familles de cultivateurs
y sont nombreuses : Antoine, Déglaire, Fay, Huart, Pontoise, René,
Sellier, Templier, Belot, Roland et Paulet à la ferme de Cleffay.
Il y a aussi un maréchal-ferrant : Peltier. Édouard René,
maire depuis 1932, préside aux destinées communales. La petite
paroisse est animée par le curé de Guignicourt-sur-Vence,
l'abbé Lagneau. Le village fut épargné par les combats
du 14 mai 1940.
Le maire de Champigneul, Édouard René, rentre d'évacuation
dès octobre 1940. Il a la désagréable surprise de
trouver sa ferme occupée par la WOL. Les Allemands lui ont pris
200 hectares. Toutefois, ils lui laissent 15 hectares le long des bois
et cinq vaches. Il va connaître deux chefs de culture successifs
: le Luxembourgeois Tilgen, puis l'Allemand Röhmler. Ces derniers
ne sont pas antisémites et ne font aucune différence entre
un ouvrier juif et un ouvrier non juif. Le Betriebsleiter
(chef
d'exploitation) de Champigneul - comme ceux de Mondigny, Saint-Pierre-sur-Vence,
Touligny, Poix-Terron et Montigny-sur-Vence - dépend du Bezirkslandwirt
(district
agricole) d'Omont. Édouard René, ancien prisonnier de guerre
en 1914, organise l'évasion des quinze prisonniers de guerre français.
Avec Aimée Blanchet, il leur confectionne de faux papiers. Aucune
sanction ne sera prise à son encontre par les Allemands... Ceux-ci
font planter du froment, de l'avoine, des petits pois, des pommes de terre,
des betteraves à sucre...
La grande rafle du 5 janvier 1944
Les Israélites arrivent à Champigneul-sur-Vence, le 31 juillet
1942. Le 31 janvier 1943, le groupe se compose de sept hommes et six femmes.
À Paris, ils exerçaient les métiers de coiffeur, marchand
de tissus, tailleur... Parmi eux, la famille Konbrat : Frydel, né
à Varsovie le 24 août 1900, Raszla, née à Varsovie
le 22 janvier 1908 et Gitta, née elle aussi à Varsovie, le
24 avril 1924. Ils ne sont pas astreints à porter l'étoile
jaune. Ils perçoivent un petit salaire et peuvent aussi bénéficier
de quelques rares permissions. Toujours souriante, Gitta Konbrat, 18 ans,
est très courageuse, elle conduit souvent les chevaux. Le 5 janvier
1944, les travailleurs juifs de Champigneul - à l'instar d'un grand
nombre de « coreligionnaires » d'autres Kommandos - sont emmenés
par les Allemands dans un camion. Certains savent qu'ils vont mourir, ils
le disent aux agriculteurs. Serge René se souvient : «
Un matin ... - il faisait froid - le chef de culture allemand leur a dit
de faire leurs valises car un camion allait venir les chercher pour les
emmener. Ils sont venus nous dire au revoir, ils savaient qu'ils allaient
mourir. Ginette Konbrat [Gitta, G.D] me confie ses souvenirs, photos, petits
objets... Nous leur avons proposé de cacher les jeunes dans les
fermes à l'écart du village, mais ces derniers n'ont pas
voulu quitter leurs parents. Ils sont restés toute la journée
à tourner dans le village, le camion est venu les chercher vers
16 h 30. Il neigeait un peu. Je me souviens avoir porté un paquet
de tabac à mon professeur de danse, le coiffeur, au moment où
il montait dans le camion de la Wehrmacht. Nous ne les reverrons jamais
». Emmenés à
la prison de Charleville, ils seront déportés de Drancy vers
Auschwitz, dans le convoi n° 66, du 20 janvier 1944 (5), comprenant
632 hommes et 515 femmes. En 1945, seules 47 personnes de ce convoi avaient
survécu à l'horreur. La famille Konbrat a rejoint pour l'éternité
les six millions d'innocentes victimes de la Shoah. Serge René a
toujours conservé les photos de ces pauvres gens afin que leurs
visages nous interpellent. Le racisme et l'antisémitisme sont les
plaies de l'humanité ; souhaitons qu'une prise de conscience collective
puisse y remédier.
Les persécutions antisémites dans les Ardennes constituent
un sujet complexe puisqu'il concerne trois communautés différentes
: les juifs étrangers de la WOL III, les juifs d'Anvers internés
au Judenlager
des Mazures, et la communauté israélite des Ardennes - bien
implantée à Sedan, avec sa synagogue - évacuée
en Vendée, dans les Deux-Sèvres et dans le Sud de la France.
Ces dernières années, à Puilly-et-Charbeaux et Tétaigne,
deux stèles ont été érigées à
la mémoire des déportés juifs de la WOL III. Une troisième
fut inaugurée sur l'ancien site du camp des Mazures pour se souvenir
des déportés de l'Organisation Todt.