LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de septembre 2007

À partir de novembre 1941, des centaines de juifs d'origine étrangère, résidant à Paris, sont conduits en Zone interdite, dans les Ardennes françaises, afin de travailler dans les fermes réquisitionnées par l'occupant. La plupart d'entre eux seront déportés vers Auschwitz en 1944. Gérald Dardart, président de l'ADIRP des Ardennes, qui avait relaté dans le PR de mai dernier le destin d'agriculteurs ardennais résistants, déportés en 1944, évoque ici le sort de ces travailleurs juifs de la WOL III (Wirtschaftsoberleitung), l'administration allemande chargée de l'exploitation agricole dans la Zone interdite, c'est-à-dire du pillage organisé au profit du Reich.


  Les travailleurs juifs de la WOL III


    La Wirtschaftsoberleitung (WOL) est un organisme allemand d'exploitation des meilleures terres agricoles pour le compte de la société Ostland, dans les départements classés zones réservées et interdites, départements du Nord et de l'Est de la France et principalement dans le département des Ardennes. La société Ostland a pour siège Berlin et a été créée par le ministère du Reich pour le Ravitaillement et l'Agriculture.
    La WOL est partagée géographiquement en cinq circonscriptions régies par quatre directions régionales : Albert dans la Somme (WOL I), Laon dans l'Aisne (WOL II), Charleville-Mézières (WOL III), Nancy en Meurthe-et-Moselle (WOL IV) et Dijon en Côte-d'Or (WOL V) (1). La puissante WOL III des Ardennes est particulièrement organisée et hiérarchisée. Le Wirtschaftsoberleiter, commandant la WOL III, s'est installé sur les hauteurs de Charleville, au château Renaudin à Bélair, ancienne demeure du Kaiser et du Kronprinz en 1914-1918. Quatre Kreislandwirte sont en poste à Charleville, Sedan, Vouziers et Rethel. Il y a ensuite 27 Bezirkslandwirte à Flize, Carignan, Mouzon, Raucourt, Buzancy, Rumigny, Le Chesne, Tourteron, Omont, Novion-Porcien, Rethel, Château-Porcien, Rouvroy-sur-Audry, Renwez et Rocroi.  Au total, la WOL III compte 231 dirigeants dont 129 chefs d'exploitation, les Betriebsleiter. 8 900 fermes ardennaises sont regroupées en 200 exploitations. 2 431 propriétaires sont dépossédés en totalité. 380 communes sont concernées sur les 503 que compte alors le département (2).
    Au départ, la main-d'oeuvre de la WOL est constituée de « Kriegsgefangenen » (4 000 prisonniers de guerre français et nord-africains du Front-Stalag 204), d'anciens propriétaires revenus d'exode clandestinement, d'ouvriers agricoles belges et luxembourgeois, de 4 800 Polonais catholiques originaires du sud-est de la Warta (près d'Auschwitz), arrivés en mars-avril 1943.
    En octobre 1941, l'Union générale des Israélites de France (UGIF) lance une campagne de recrutement de juifs immigrés afin de les engager à travailler pour le compte de l'Ostland, par le biais des colonnes d'Informations juives (3).
 
 

  
Chronologie de la WOL III dans les Ardennes


   Juillet 1940 : contrairement aux conditions d'armistice, création de la Zone interdite au nord de la rivière l'Aisne. Aménagement de deux camps de réfugiés non autorisés à rentrer, à Tagnon et à Maison-Rouge.
   Fin septembre 1940 : la société Ostland commence ses confiscations de terres.
   Mai 1941 : 65 000 hectares sont exploités par la WOL III.
   19 juin 1941 : le Landbewirtschaftungsstelle (Service d'exploitation agricole), nouveau nom pour l'Ostland.
   11 novembre 1941 : arrivée des premiers travailleurs juifs dans les Ardennes.
   Mai-juin 1942 : la Reichsgesellschaft für Landbewirtschaftung (Société du Reich pour l'exploitation agricole) (1) cultive 108 223 hectares dans les Ardennes.
   18 juillet 1942 : ouverture du Judenlager des Mazures près de Revin pour 281 travailleurs juifs de l'Organisation Todt (OT) venant d'Anvers.
   Printemps 1943 : 115 038 hectares (50 % des terres agricoles des Ardennes) sont exploités pour le compte de l'occupant.
   Fin 1943 : 339 travailleurs juifs sont alors employés par la WOL III.
   Du 3 au 6 janvier 1944 : la grande rafle des juifs de la WOL III.
 

Michel Cepede, Agriculture et alimentation en France durant la Deuxième Guerre mondiale, Éditions M.-Th. Génin, Paris,  1961. (cf. pp. 182-186).

La ferme du maire réquisitionnée


    Le 11 novembre 1941, un premier convoi part de Paris en direction des Ardennes. Il y aura en tout 20 transports. Le dernier survient le 16 octobre 1942. Près de 600 juifs, hommes, femmes et enfants, sont donc « placés » dans les secteurs de Carignan, Sedan, Flize et Rethel. Ces travailleurs sont souvent d'origine polonaise, âgés de plus de 30 ans, travaillant généralement dans l'habillement.
    Champigneul-sur-Vence (4) est un charmant village au sommet d'une colline, à 240 mètres d'altitude et situé à huit kilomètres au sud de Mézières et de Charleville. Les familles de cultivateurs y sont nombreuses : Antoine, Déglaire, Fay, Huart, Pontoise, René, Sellier, Templier, Belot, Roland et Paulet à la ferme de Cleffay. Il y a aussi un maréchal-ferrant : Peltier. Édouard René, maire depuis 1932, préside aux destinées communales. La petite paroisse est animée par le curé de Guignicourt-sur-Vence, l'abbé Lagneau. Le village fut épargné par les combats du 14 mai 1940.
    Le maire de Champigneul, Édouard René, rentre d'évacuation dès octobre 1940. Il a la désagréable surprise de trouver sa ferme occupée par la WOL. Les Allemands lui ont pris 200 hectares. Toutefois, ils lui laissent 15 hectares le long des bois et cinq vaches. Il va connaître deux chefs de culture successifs : le Luxembourgeois Tilgen, puis l'Allemand Röhmler. Ces derniers ne sont pas antisémites et ne font aucune différence entre un ouvrier juif et un ouvrier non juif. Le Betriebsleiter (chef d'exploitation) de Champigneul - comme ceux de Mondigny, Saint-Pierre-sur-Vence, Touligny, Poix-Terron et Montigny-sur-Vence - dépend du Bezirkslandwirt (district agricole) d'Omont. Édouard René, ancien prisonnier de guerre en 1914, organise l'évasion des quinze prisonniers de guerre français. Avec Aimée Blanchet, il leur confectionne de faux papiers. Aucune sanction ne sera prise à son encontre par les Allemands... Ceux-ci font planter du froment, de l'avoine, des petits pois, des pommes de terre, des betteraves à sucre...

La grande rafle du 5 janvier 1944


    Les Israélites arrivent à Champigneul-sur-Vence, le 31 juillet 1942. Le 31 janvier 1943, le groupe se compose de sept hommes et six femmes. À Paris, ils exerçaient les métiers de coiffeur, marchand de tissus, tailleur... Parmi eux, la famille Konbrat : Frydel, né à Varsovie le 24 août 1900, Raszla, née à Varsovie le 22 janvier 1908 et Gitta, née elle aussi à Varsovie, le 24 avril 1924. Ils ne sont pas astreints à porter l'étoile jaune. Ils perçoivent un petit salaire et peuvent aussi bénéficier de quelques rares permissions. Toujours souriante, Gitta Konbrat, 18 ans, est très courageuse, elle conduit souvent les chevaux. Le 5 janvier 1944, les travailleurs juifs de Champigneul - à l'instar d'un grand nombre de « coreligionnaires » d'autres Kommandos - sont emmenés par les Allemands dans un camion. Certains savent qu'ils vont mourir, ils le disent aux agriculteurs. Serge René se souvient : « Un matin ... - il faisait froid - le chef de culture allemand leur a dit de faire leurs valises car un camion allait venir les chercher pour les emmener. Ils sont venus nous dire au revoir, ils savaient qu'ils allaient mourir. Ginette Konbrat [Gitta, G.D] me confie ses souvenirs, photos, petits objets... Nous leur avons proposé de cacher les jeunes dans les fermes à l'écart du village, mais ces derniers n'ont pas voulu quitter leurs parents. Ils sont restés toute la journée à tourner dans le village, le camion est venu les chercher vers 16 h 30. Il neigeait un peu. Je me souviens avoir porté un paquet de tabac à mon professeur de danse, le coiffeur, au moment où il montait dans le camion de la Wehrmacht. Nous ne les reverrons jamais ». Emmenés à la prison de Charleville, ils seront déportés de Drancy vers Auschwitz, dans le convoi n° 66, du 20 janvier 1944 (5), comprenant 632 hommes et 515 femmes. En 1945, seules 47 personnes de ce convoi avaient survécu à l'horreur. La famille Konbrat a rejoint pour l'éternité les six millions d'innocentes victimes de la Shoah. Serge René a toujours conservé les photos de ces pauvres gens afin que leurs visages nous interpellent. Le racisme et l'antisémitisme sont les plaies de l'humanité ; souhaitons qu'une prise de conscience collective puisse y remédier.
    Les persécutions antisémites dans les Ardennes constituent un sujet complexe puisqu'il concerne trois communautés différentes : les juifs étrangers de la WOL III, les juifs d'Anvers internés au Judenlager des Mazures, et la communauté israélite des Ardennes - bien implantée à Sedan, avec sa synagogue - évacuée en Vendée, dans les Deux-Sèvres et dans le Sud de la France. Ces dernières années, à Puilly-et-Charbeaux et Tétaigne, deux stèles ont été érigées à la mémoire des déportés juifs de la WOL III. Une troisième fut inaugurée sur l'ancien site du camp des Mazures pour se souvenir des déportés de l'Organisation Todt.
 

Gérald Dardart

 (1) Jacques Mièvre, L'Ostland en France durant la Seconde Guerre mondiale, une tentative de colonisation agraire allemande en zone interdite. Éditions Presses Universitaires de Nancy, 1973.
(2) R. Dumont, Tentative de germanisation des Ardennes. Office français d'édition, 1945.
(3) Maurice Rajsfus, Les Juifs dans la collaboration (II) - Une terre promise ? Éditions L'Harmattan, Paris, 1989.
(4) Témoignage de Serge René (25 octobre 2004). Cet habitant de Champigneul-sur-Vence, m'a confié dernièrement les précieuses photos de la famille Konbrat, l'une des familles juives « placées » dans son village.
(5) Serge Klarsfeld, Le Mémorial des Juifs de France.