Mémoire
Lu dans le journal le Patriote Résistant de mars 1999.

Détenu 20801 dans les bagnes nazis
Pasteur Aimé Bonifas


La FNDIRP vient de publier la cinquième édition du remarquable témoignage du pasteur Aimé Bonifas "Détenu 20801 dans les bagnes nazis", écrit dès son retour de déportation.
Paru pour la première fois en 1946, il a été traduit dans plusieurs pays.
L'extrait que nous publions ci-dessous évoque la vie, la mort à Osterhagen, Kommando de Buchenwald. 
Des mots qui tentent de dire l'indicible…

Le froid, la faim, les poux. Comme si ce n'était pas suffisant, nous avons encore à subir les rosseries des détenus  allemands. Un dimanche où nous ne travaillons pas sur le chantier - ce qui n'empêche pas de nous occuper au camp à des corvées fatigantes - il vient à l'idée des kapos de passer en revue nos vêtements. Ils prétendent que c'est l'accumulation des vêtements qui attire les poux. Et ils en profitent pour nous retirer tout ce qui excède le strict nécessaire, c'est-à-dire une chemise, un caleçon et un pull-over. C'est avec une rage impuissante que je me vois retirer le second pull-over que j'avais acquis, cette mince pelure qui n'est pas de trop pour lutter contre le froid. Des camarades se voient enlever des chemises ou des pull-overs reçus de chez eux; leurs protestations ne servent qu'à leur attirer des coups. De la laine de nos pull-overs, les Allemands se feront confectionner des chaussettes par deux ou trois Russes qui ont appris à tricoter au crochet.

Je suis plein de rage contre ceux qui nous condamnent ainsi à mourir de froid. Est-ce que vraiment ils ne savent pas ce qu'ils font, eux qui partagent notre sort? Mais qui peut lire dans l'âme d'un "droit commun" allemand, alors que les années, la loi du milieu et la force de l'habitude ont émoussé toute sensibilité? L'homme ne s'est-il pas installé dans cet univers sans Dieu, comme le malade s'accoutume à son impotence et le névrosé à ses névroses?

Il n'y a pas d'eau dans le camp

Je possède donc pour tout vêtement, en cette période de gros froids: une chemise dont les manches sont en partie déchirées, un mauvais pull-over aux manches courtes, un caleçon déchiré, et la veste, le pantalon et une capote non doublée, en ce fameux tissu rayé assez léger. Or, les températures de moins vingt degrés sont fréquentes. A elle seule, la méchante chemise qui tient compagnie à mon pauvre corps depuis des mois mériterait une description. Certains camarades ont gardé six mois la même chemise sans pouvoir la laver. Car il est impossible de faire un simple bout de toilette à Osterhagen. Il n'y a pas d'eau dans le camp; le seul liquide qui y entre, c'est l'infâme café du matin; il m'est parfois arrivé de sacrifier ce quart de jus pour enlever un peu de crasse.

En outre, depuis le mois de janvier, je suis atteint d'une furonculose tenace ; elle ne me quittera que longtemps après ma libération. Les furoncles parsèment mon dos; j'en ai jusqu'à cinq et six à la fois qui m'enfièvrent et me tirent. Je les sens avec ma main qui grossissent et deviennent comme de petits Šufs. C'est atroce! Et, bien sûr, il n'y a aucun soin à Osterhagen, il faut continuer à aller au travail malgré l'intolérable douleur. Quand je peux arriver à les presser, en me contorsionnant, il me semble que cela me soulage; mais on n'a rien pour le faire, pas même un bout de tissu ou de papier. Mon dos répand une infection, ma chemise est pleine de pus, et les poux se promènent sur le tout. Je ne sais pas quelle était l'intensité de la souffrance de Job, sur son fumier, grattant le feu de ses plaies avec un tesson, mais je sais que moi j'ai atteint là un des seuils de la souffrance physique. Comment expliquer que de cela aussi j'en sois sorti?

Comment, d'ailleurs, tenter même de décrire "cela"? Le lecteur me croira-t-il si je lui confesse que plus d'une fois, en rédigeant ces souvenirs, pour ma famille, j'ai été saisi de découragement et j'ai eu la tentation de détruire ces feuilles ? A quoi bon continuer maintenant ? Pourquoi d'ailleurs écrire telle chose plutôt que telle autre, pourquoi tel détail, tel souvenir, pourquoi dire avec nos mots usuels ce qu'un esprit normal se refuse à imaginer ?

Toute la densité du désespoir humain

Certes, le grandiose dans l'horreur a atteint un tel degré avec les camps de concentration nazis qu'il y a amplement matière à reportages sensationnels: crématoires, chambres à gaz, tortures, expérimentations, sadisme, pendaisons, charniers, de quoi satisfaire une certaine forme de curiosité malsaine qui sommeille en chacun, si elle n'est pas relayée par la compassion. Mais ce qui n'est pas spectaculaire, ce qu'un reporter extérieur ne peut cerner, c'est la banalité pitoyable de notre vie quotidienne: le coup de sifflet matinal qui vous jette hors du lit après une mauvaise nuit partagée entre le froid et les poux; un quart de jus sans goût avalé avec la ration de pain de toute la journée; un appel qui n'en finit pas, dans le vent et la grêle, les pieds dans l'eau, tête nue ; le départ dans un petit jour blafard de condamnés à mort; les outils, les ordres du meister, les cris du kapo ; les heures, l'interminable poids des heures que l'on traîne comme un boulet, les heures qui ne passent pas; 9h10, 9h15, 9h20, il y a des jours, et des semaines, et des mois, et des saisons, et des années que l'on attend ainsi! Est-on plus avancé de grignoter quelques heures quand on ignore si elles finiront jamais? Chaque fraction du temps n'est pas une fraction de souffrance; chaque minute contient la totalité de l'angoisse, l'éternité et toute la densité du désespoir humain. Puis, c'est le froid, le travail exténuant, toujours le froid qui paralyse, et les furoncles, et les poux, et l'assaut lancinant des vagues de la douleur physique qui menacent de tout submerger. C'est le spectacle des camarades exsangues, des voix aimées qui se taisent, des yeux qui se ferment à jamais.

Et, s'il arrive à l'esprit de s'évader un instant en d'étranges rêveries, il est brutalement ramené à la réalité de ce monde de haine, de cette terre de bagne, de l'inéluctable pourrissement qui nous guette en cet univers de la déréliction. Nous sommes écrasés par le poids d'une condition humaine qui n'est plus à notre taille. On a la volonté de lutter, mais c'est toujours à recommencer, tel Sisyphe condamné à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombe immanquablement par son propre poids.


Aimé BONIFAS


Cette nouvelle édition conserve les deux postfaces de la précédente: L'une évoque le comportement des chrétiens dans les camps; l'autre traite des origines du "révisionnisme"."Détenu 20801 dans les bagnes nazis", une coédition FNDIRP-Graphein, est disponible à la FNDIRP.

N.B.: Les intertitres sont de la rédaction.


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