Au
cours des derniers mois de la guerre, les évacuations des camps
de concentration constituent une ultime tragédie de la déportation.
On estime que sur les quelque 700 000 personnes encore détenues
dans le système concentrationnaire en janvier 1945, de 250 000à
300 000 ont perdu la vie pendant cette période.
L'historien
Daniel Blatman a consacré un ouvrage détaillé et novateur
à ces massacres.
«
On va à la chasse tirer les zèbres »
Les
marches de la mort, dernier acte de l'entreprise génocidaire nazie
La
courte période de la fin des camps, coïncidant avec le crépuscule
d'un régime en train de s'effondrer, connue comme particulièrement
mortifère, n'avait jamais été jusque-là traitée
comme sujet à part entière. Bien qu'occupant une large part
douloureuse dans la mémoire des déportés rescapés,
cette séquence était souvent présentée comme
l'épilogue sanglant de la période concentrationnaire alors
qu'elle s'est déroulée en dehors du système et avec
des acteurs qui n'avaient pas partie liée avec celui-ci. Une singularité
que Daniel Blatman a creusée dans tous ses aspects dans Les
marches de la mort : la dernière étape du génocide
nazi : été 1944-printemps 1945 (1).
Sur la base de nombreuses archives, l'auteur détaille le contexte,
les circonstances, les modalités des évacuations, toujours
dictées par les avancées des armées alliées
des deux fronts, et ce qu'advint ensuite.
Lublin-Majdanek
est vidé dès avril 1944 par divers convois dirigés
vers d'autres KL (camps de concentration), en fonction des besoins de main-d'¦uvre
du Reich - ce sera, ensuite, de moins en moins le cas. Mais le 21 juin
1944, Himmler indique que «
dans le cas A », la sécurité
militaire des camps doit incomber au «
Höherer SS-und Polizeiführer »
(haut responsable SS et chef de police) du district : or, le cas A est
« l'approche ennemie »
ou l'attaque aérienne. Traduction non codée du chef de la
SIPO-SD de Radom : « Si l'état
du front l'exige, il conviendra d'anticiper l'évacuation totale
des détenus. Au cas où la situation évoluerait dans
un sens aussi négatif que cette évacuation apparaîtrait
comme impraticable, les détenus doivent être liquidés
et il faut faire autant que possible disparaître les corps (incinération,
explosion des bâtiments, etc. »... « La libération
des détenus ou des juifs par l'ennemi doit être évitée
à tout prix et en aucun cas ils ne doivent tomber vivants entre
leurs mains ».
Natzweiler
est évacué en septembre 1944, essentiellement sur Dachau
: les Kommandos où sont affectés les déportés
fonctionnent encore à plein pour l'économie du Reich. L'offensive
soviétique de janvier 1945 marque un tournant : Auschwitz est évacué
cette fois dans l'improvisation la plus totale. Il n'est plus question
de préserver une main-d'oeuvre potentielle : les détenus
constituent désormais, au contraire, des «
bouches inutiles ». L'évacuation
se solde, dès les premières heures, par des tueries répétées
tout au long des marches forcées. Les «
impotents » sont parfois assassinés
sur place, comme à Czechovia (Kommando de détenus pour la
plupart juifs, rattaché à Auschwitz, travaillant pour la
firme Vaccum), massacre collectif commis cette fois par une unité
de l'Organisation Todt.
À
Gross-Rosen - où une partie des évacués d'Auschwitz
vient d'arriver -, la panique gagne car l'Armée rouge approche (le
commandant a déjà reçu l'ordre d'abattre les prisonniers
de guerre soviétiques, susceptibles de «
provoquer des troubles »)
et le camp doit être aussi vidé. Un repli qui s'effectue,
cette fois, sur les KL situés à l'intérieur du territoire
allemand, parfois à bord de wagons bondés, dans des conditions
inhumaines et démentielles ou, pour les Kommandos situés
à l'écart des voies de communication, à pied. Ceux
qui ne peuvent pas suivre sont abattus ou abandonnés sur place,
condamnés à mourir de faim et de froid.
Le 20 janvier, le Stutthof
est à son tour menacé par l'offensive soviétique sur
la mer Baltique : ici, les évacués sont encadrés par
des escortes de plus en plus hétérogènes (on note
la présence de gardes ukrainiens et baltes) et traversent à
pied des zones peuplées de civils allemands paniqués par
la débâcle et le chaos. À Palmnicken, 1 500 évacués
de Kommandos proches de Königsberg sont assassinés en vingt-quatre
heures, jusque dans les rues de la ville et, pour la première fois,
sous les yeux de la population ; le maire de la localité ne cache
pas qu'il veut se débarrasser au plus vite des survivants.
L'entreprise
meurtrière se poursuit encore parallèlement et pour une brève
séquence dans les KL non évacués, avant de se déployer
hors des camps : début février 1945, liquidation de prisonniers
de guerre soviétiques jugés dangereux puis de 4 000 détenus
« en mauvaise condition physique
» à Sachsenhausen ;
même cycle meurtrier à Ravensbrück, à Mauthausen,
à Neuengamme. Les évacués contraints, faute de moyens
de transport, aux marches forcées, sont vêtus de loques, affamés,
et considérés comme potentiellement dangereux partout où
ils passent.
Début
avril, la pression militaire des alliés occidentaux menace à
leur tour les zones des KL situés sur le front Ouest. Ohrdruf, importante
annexe de Buchenwald, est évacué début avril, après
l'élimination de 1 500 déportés jugés «
politiquement dangereux et susceptibles de provoquer des troubles »
: un crime commis par des gardiens,
des membres des Jeunesses hitlériennes, mais aussi par de simples
civils des environs. Puis malgré les tentatives de la Résistance
clandestine de mettre « tout
en oeuvre pour gêner ou saboter le programme d'évacuation
», 48 000 des 80 000 détenus
de Buchenwald (dont 50 000 au camp central), sont à leur tour évacués
: 13 à 15 000 sont assassinés. La population civile des environs
se montre ouvertement hostile envers cette «
pègre juive et rouge »,
d'autant que des rumeurs lui font craindre des actes de vandalisme et de
représailles de la part des évacués. Le bombardement
de Nordhausen précipite l'évacuation de Dora et de ses annexes
: 23 000 évacués achèvent leur calvaire à Bergen-Belsen,
11 000 sont portés «
disparus ».
Les
déportés sont perçus comme une menace
«
On va à la chasse tirer les zèbres ».
C'est en ces termes (référence à l'uniforme que les
déportés étaient censés porter), qu'un membre
des Jeunesses hitlériennes parle des évacués de la
Baubrigade II de Dora, échoués près de la petite localité
de Jävenitz. Des termes qui ne doivent rien au hasard : la population
sait désormais que la guerre est perdue, mais a intériorisé,
après douze ans de propagande nazie, une représentation mentale
d'un « ennemi »
aux multiples facettes et cette représentation lui confère
un « permis de tuer ».
Or, cet ennemi s'incarne précisément dans la population concentrationnaire,
dont la composition s'est modifiée au cours des années pour
devenir dès 1944 «
un stock multiethnique d'esclaves définis comme ennemis de race,
adversaires politiques » ou,
toujours selon la terminologie nazie, «
asociaux ».
A
la mi-avril 1945, l'évacuation des détenu(es) de Neuengamme
se déroule dans un chaos administratif total : des soldats en attente
d'être réformés sont chargés de les encadrer.
Les évacuations relèvent désormais d'une course contre
la montre : il faut en théorie replier les évacués
sur l'espace encore « tenu » par le Reich : mais celui-ci s'amenuise
jour après jour. Fin avril, les détenus de Flossenbürg
et ceux restés à Sachsenhausen suivent le même sort
: devant la pénurie d'hommes, les autorités nazies décident
d'en confier aussi la garde à des détenus, pour l'essentiel
des criminels ou grands délinquants, équipés d'uniformes
et d'armes. À Dachau, où une épidémie de typhus
décime les détenus, il est un temps envisagé de tuer
tous les déportés (empoisonnement ? bombardement ?) tandis
que des pourparlers sont engagés pour certaines catégories
d'entre eux. Là encore, la Résistance clandestine du camp
central - mais aussi celle du Kommando d'Allach - tente de gagner du temps
et de saboter les départs : au total, 7 000 déportés
sont néanmoins évacués à partir du 26 avril,
très vite laissés à eux-mêmes par les gardiens
désormais soucieux de sauver leur peau, tant la chute est proche.
Daniel
Blatman s'interroge sur la criminalité «
exportée » hors des
camps, impliquant des acteurs éloignés de la sphère
concentrationnaire : autorités locales, milice, voire fonctionnaires
ou simples civils, « citoyens
ordinaires en situation exceptionnelle ».
Il lie cette évolution à celle de la société
allemande qui, après avoir largement adhéré au régime,
subit le choc de défaites successives (à commencer par Stalingrad),
de restrictions, de bombardements, avant d'être plongée dans
un climat de désarroi et de peur favorisant l'irruption de la violence.
Le mécanisme qui conduit au massacre de Gardelegen est emblématique
de cette radicalisation et du nouveau « profil » des assassins.
Alors que 10 à 15 SS de l'escorte d'origine ont fui, des jeunes
de la Wehrmacht, de la Luftwaffe, des miliciens (tous des requis) du Volkssturm
local, des fonctionnaires, auxquels se joignent des civils volontaires
armés de fusils de chasse, participent au massacre. Tous sont certains
d'être en état de légitime défense face à
ces déportés qui, même désarmés, affamés,
exténués, incarnent un groupe criminalisé de longue
date par la propagande et depuis peu par la rumeur (ils pilleraient, violeraient).
Un groupe de plus en plus large, «
pègre slavo-judéico-bolchevico-criminelle »,
selon l'expression de l'auteur, ressenti par une société
en état de choc comme la lie de l'humanité et une menace,
surtout lorsque les situations locales sont critiques. Ces traits se retrouvent
dans nombre d'épisodes de ces évacuations.
La
distinction définitive entre le « nous » et «
les autres » (les «
chiens », « porcs », « zèbres », «
lapins », « racaille »),
assimilée par une population endoctrinée et caractéristique
des processus génocidaires, fonde ces massacres. À cet égard,
le sous-titre de l'ouvrage de D. Blatman («
dernière étape du génocide »)
peut prêter à confusion et trahir la pensée de l'auteur,
qui montre bien que les victimes des évacuations forment bien un
bloc hétérogène, « virtuel », résultant
d'une construction mentale et que cette période est bien distincte
du processus de la « Solution finale ». C'est la raison pour
laquelle nous avons préféré titrer, faute de mieux,
cet article « dernière
étape de l'entreprise génocidaire nazie ».
Des centaines de milliers de déportés furent victimes de
l'agonie d'un régime qui avait instillé un «
virus idéologique génocidaire »
dans de larges couches de la société : un nombre important
ne purent jamais être identifiés. En corollaire, dans les
colonnes de ce journal d'une Fédération regroupant également
des descendants de victimes, nous nous devons aussi de souligner le désarroi
persistant des familles confrontées encore à ce jour à
l'impossibilité absolue d'établir les lieux, dates, circonstances
des meurtres individuels ou collectifs, prémédités
ou improvisés, commis au cours de cette tragique séquence.
Danièle Baron
(1)Traduit de l'hébreu par Nicolas Weill, avec la collaboration éditoriale de Renée Poznanski. Éditions Fayard, 2009, 590 pages, 29,90 euros.