LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans le Patriote du mois de novembre 2009

Au cours des derniers mois de la guerre, les évacuations des camps de concentration constituent une ultime tragédie de la déportation. On estime que sur les quelque 700 000 personnes encore détenues dans le système concentrationnaire en janvier 1945, de 250 000à 300 000 ont perdu la vie pendant cette période.
L'historien Daniel Blatman a consacré un ouvrage détaillé et novateur à ces massacres.


« On va à la chasse tirer les zèbres »
Les marches de la mort, dernier acte de l'entreprise génocidaire nazie


    La courte période de la fin des camps, coïncidant avec le crépuscule d'un régime en train de s'effondrer, connue comme particulièrement mortifère, n'avait jamais été jusque-là traitée comme sujet à part entière. Bien qu'occupant une large part douloureuse dans la mémoire des déportés rescapés, cette séquence était souvent présentée comme l'épilogue sanglant de la période concentrationnaire alors qu'elle s'est déroulée en dehors du système et avec des acteurs qui n'avaient pas partie liée avec celui-ci. Une singularité que Daniel Blatman a creusée dans tous ses aspects dans Les marches de la mort : la dernière étape du génocide nazi : été 1944-printemps 1945 (1). Sur la base de nombreuses archives, l'auteur détaille le contexte, les circonstances, les modalités des évacuations, toujours dictées par les avancées des armées alliées des deux fronts, et ce qu'advint ensuite.
    Lublin-Majdanek est vidé dès avril 1944 par divers convois dirigés vers d'autres KL (camps de concentration), en fonction des besoins de main-d'¦uvre du Reich - ce sera, ensuite, de moins en moins le cas. Mais le 21 juin 1944, Himmler indique que « dans le cas A », la sécurité militaire des camps doit incomber au « Höherer SS-und Polizeiführer » (haut responsable SS et chef de police) du district : or, le cas A est « l'approche ennemie » ou l'attaque aérienne. Traduction non codée du chef de la SIPO-SD de Radom : « Si l'état du front l'exige, il conviendra d'anticiper l'évacuation totale des détenus. Au cas où la situation évoluerait dans un sens aussi négatif que cette évacuation apparaîtrait comme impraticable, les détenus doivent être liquidés et il faut faire autant que possible disparaître les corps (incinération, explosion des bâtiments, etc. »... « La libération des détenus ou des juifs par l'ennemi doit être évitée à tout prix et en aucun cas ils ne doivent tomber vivants entre leurs mains ».
    Natzweiler est évacué en septembre 1944, essentiellement sur Dachau : les Kommandos où sont affectés les déportés fonctionnent encore à plein pour l'économie du Reich. L'offensive soviétique de janvier 1945 marque un tournant : Auschwitz est évacué cette fois dans l'improvisation la plus totale. Il n'est plus question de préserver une main-d'oeuvre potentielle : les détenus constituent désormais, au contraire, des « bouches inutiles ». L'évacuation se solde, dès les premières heures, par des tueries répétées tout au long des marches forcées. Les « impotents » sont parfois assassinés sur place, comme à Czechovia (Kommando de détenus pour la plupart juifs, rattaché à Auschwitz, travaillant pour la firme Vaccum), massacre collectif commis cette fois par une unité de l'Organisation Todt.
    À Gross-Rosen - où une partie des évacués d'Auschwitz vient d'arriver -, la panique gagne car l'Armée rouge approche (le commandant a déjà reçu l'ordre d'abattre les prisonniers de guerre soviétiques, susceptibles de « provoquer des troubles ») et le camp doit être aussi vidé. Un repli qui s'effectue, cette fois, sur les KL situés à l'intérieur du territoire allemand, parfois à bord de wagons bondés, dans des conditions inhumaines et démentielles ou, pour les Kommandos situés à l'écart des voies de communication, à pied. Ceux qui ne peuvent pas suivre sont abattus ou abandonnés sur place, condamnés à mourir de faim et de froid.
Le 20 janvier, le Stutthof est à son tour menacé par l'offensive soviétique sur la mer Baltique : ici, les évacués sont encadrés par des escortes de plus en plus hétérogènes (on note la présence de gardes ukrainiens et baltes) et traversent à pied des zones peuplées de civils allemands paniqués par la débâcle et le chaos. À Palmnicken, 1 500 évacués de Kommandos proches de Königsberg sont assassinés en vingt-quatre heures, jusque dans les rues de la ville et, pour la première fois, sous les yeux de la population ; le maire de la localité ne cache pas qu'il veut se débarrasser au plus vite des survivants.
    L'entreprise meurtrière se poursuit encore parallèlement et pour une brève séquence dans les KL non évacués, avant de se déployer hors des camps : début février 1945, liquidation de prisonniers de guerre soviétiques jugés dangereux puis de 4 000 détenus « en mauvaise condition physique » à Sachsenhausen ; même cycle meurtrier à Ravensbrück, à Mauthausen, à Neuengamme. Les évacués contraints, faute de moyens de transport, aux marches forcées, sont vêtus de loques, affamés, et considérés comme potentiellement dangereux partout où ils passent.
    Début avril, la pression militaire des alliés occidentaux menace à leur tour les zones des KL situés sur le front Ouest. Ohrdruf, importante annexe de Buchenwald, est évacué début avril, après l'élimination de 1 500 déportés jugés « politiquement dangereux et susceptibles de provoquer des troubles » : un crime commis par des gardiens, des membres des Jeunesses hitlériennes, mais aussi par de simples civils des environs. Puis malgré les tentatives de la Résistance clandestine de mettre « tout en oeuvre pour gêner ou saboter le programme d'évacuation », 48 000 des 80 000 détenus de Buchenwald (dont 50 000 au camp central), sont à leur tour évacués : 13 à 15 000 sont assassinés. La population civile des environs se montre ouvertement hostile envers cette « pègre  juive et rouge », d'autant que des rumeurs lui font craindre des actes de vandalisme et de représailles de la part des évacués. Le bombardement de Nordhausen précipite l'évacuation de Dora et de ses annexes : 23 000 évacués achèvent leur calvaire à Bergen-Belsen, 11 000 sont portés « disparus ».

Les déportés sont perçus comme une menace
    « On va à la chasse tirer les zèbres ». C'est en ces termes (référence à l'uniforme que les déportés étaient censés porter), qu'un membre des Jeunesses hitlériennes parle des évacués de la Baubrigade II de Dora, échoués près de la petite localité de Jävenitz. Des termes qui ne doivent rien au hasard : la population sait désormais que la guerre est perdue, mais a intériorisé, après douze ans de propagande nazie, une représentation mentale d'un « ennemi » aux multiples facettes et cette représentation lui confère un « permis de tuer ». Or, cet ennemi s'incarne précisément dans la population concentrationnaire, dont la composition s'est modifiée au cours des années pour devenir dès 1944 « un stock multiethnique d'esclaves définis comme ennemis de race, adversaires politiques » ou, toujours selon la terminologie nazie, « asociaux ».
    A la mi-avril 1945, l'évacuation des détenu(es) de Neuengamme se déroule dans un chaos administratif total : des soldats en attente d'être réformés sont chargés de les encadrer. Les évacuations relèvent désormais d'une course contre la montre : il faut en théorie replier les évacués sur l'espace encore « tenu » par le Reich : mais celui-ci s'amenuise jour après jour. Fin avril, les détenus de Flossenbürg et ceux restés à Sachsenhausen suivent le même sort : devant la pénurie d'hommes, les autorités nazies décident d'en confier aussi la garde à des détenus, pour l'essentiel des criminels ou grands délinquants, équipés d'uniformes et d'armes. À Dachau, où une épidémie de typhus décime les détenus, il est un temps envisagé de tuer tous les déportés (empoisonnement ? bombardement ?) tandis que des pourparlers sont engagés pour certaines catégories d'entre eux. Là encore, la Résistance clandestine du camp central - mais aussi celle du Kommando d'Allach - tente de gagner du temps et de saboter les départs : au total, 7 000 déportés sont néanmoins évacués à partir du 26 avril, très vite laissés à eux-mêmes par les gardiens désormais soucieux de sauver leur peau, tant la chute est proche.
    Daniel Blatman s'interroge sur la criminalité « exportée » hors des camps, impliquant des acteurs éloignés de la sphère concentrationnaire : autorités locales, milice, voire fonctionnaires ou simples civils, « citoyens ordinaires en situation exceptionnelle ». Il lie cette évolution à celle de la société allemande qui, après avoir largement adhéré au régime, subit le choc de défaites successives (à commencer par Stalingrad), de restrictions, de bombardements, avant d'être plongée dans un climat de désarroi et de peur favorisant l'irruption de la violence. Le mécanisme qui conduit au massacre de Gardelegen est emblématique de cette radicalisation et du nouveau « profil » des assassins. Alors que 10 à 15 SS de l'escorte d'origine ont fui, des jeunes de la Wehrmacht, de la Luftwaffe, des miliciens (tous des requis) du Volkssturm local, des fonctionnaires, auxquels se joignent des civils volontaires armés de fusils de chasse, participent au massacre. Tous sont certains d'être en état de légitime défense face à ces déportés qui, même désarmés, affamés, exténués, incarnent un groupe criminalisé de longue date par la propagande et depuis peu par la rumeur (ils pilleraient, violeraient). Un groupe de plus en plus large, « pègre slavo-judéico-bolchevico-criminelle », selon l'expression de l'auteur, ressenti par une société en état de choc comme la lie de l'humanité et une menace, surtout lorsque les situations locales sont critiques. Ces traits se retrouvent dans nombre d'épisodes de ces évacuations.
    La distinction définitive entre le « nous » et « les autres » (les « chiens », « porcs », « zèbres », « lapins », « racaille »), assimilée par une population endoctrinée et caractéristique des processus génocidaires, fonde ces massacres. À cet égard, le sous-titre de l'ouvrage de D. Blatman (« dernière étape du génocide ») peut prêter à confusion et trahir la pensée de l'auteur, qui montre bien que les victimes des évacuations forment bien un bloc hétérogène, « virtuel », résultant d'une construction mentale et que cette période est bien distincte du processus de la « Solution finale ». C'est la raison pour laquelle nous avons préféré titrer, faute de mieux, cet article « dernière étape de l'entreprise génocidaire nazie ». Des centaines de milliers de déportés furent victimes de l'agonie d'un régime qui avait instillé un « virus idéologique génocidaire » dans de larges couches de la société : un nombre important ne purent jamais être identifiés. En corollaire, dans les colonnes de ce journal d'une Fédération regroupant également des descendants de victimes, nous nous devons aussi de souligner le désarroi persistant des familles confrontées encore à ce jour à l'impossibilité absolue d'établir les lieux, dates, circonstances des meurtres individuels ou collectifs, prémédités ou improvisés, commis au cours de cette tragique séquence.
 


Danièle Baron

(1)Traduit de l'hébreu par Nicolas Weill, avec la collaboration éditoriale de Renée Poznanski. Éditions Fayard, 2009, 590 pages, 29,90 euros.