À
la Libération, des maisons d'enfants sont créées pour
accueillir les rares jeunes rescapés des camps mais aussi des orphelins
de déportés et de fusillés. Elles sont souvent gérées
par des associations telles l'Oeuvre de secours aux enfants, l'Union des
juifs pour la résistance et l'entraide ou l'Association des familles
de fusillés et massacrés de la Résistance. Cette dernière
ouvre par exemple à Nantes durant l'été 1945 une «
Maison de l'enfance »... Nous évoquons ci-dessous l'histoire
de cette institution à l'occasion des 20 ans de la Convention internationale
des droits de l'enfant, qui fait obligation aux États de protéger
ces derniers, y compris pendant et après les conflits armés,
et de leur donner les moyens de se développer.
Au château
du Grand-Blottereau à Nantes
Une
maison pour les orphelins de fusillés et de déportés
« Quarante petits dont les
papas ont été assassinés par l'ennemi ont retrouvé
la douceur d'un foyer », titrait
le journal Ouest-France au lendemain de l'inauguration à l'été
1945 de la « Maison de l'enfance » du Grand-Blottereau, à
Nantes. Jusqu'en 1961, environ 250 enfants seront accueillis dans ce château
édifié au XVIIIe siècle au coeur d'un vaste domaine.
Réquisitionnée par les nazis sous l'occupation, qui la laissèrent
en piteux état, la propriété fut mise, par la ville
de Nantes en 1945, à la disposition de l'Association nationale des
familles des fusillés et massacrés de la Résistance
française (ANFFMR), section de la Loire-Inférieure, pour
une durée de quinze ans. Car à la Libération, ici
comme dans d'autres départements, l'Association se souciait du sort
des petits orphelins de fusillés et de déportés et
cherchait à leur assurer un toit, une éducation, un avenir,
espérant leur procurer une atmosphère de vie familiale et
les préparer à l'âge adulte dans de bonnes conditions
matérielles et morales.
Des kermesses
pour recueillir des fond
Pour permettre l'aménagement et le fonctionnement du château
du Grand-Blottereau, outre le concours des autorités municipales,
départementales et du ministère des Anciens combattants,
il fallut, en ces temps de pénurie, faire appel à la générosité
de la population. Ainsi le dimanche 15 avril 1945 on organisa «
sous le haut patronage des autorités civiles, culturelles et militaires
» une grande manifestation de solidarité
(avec vente aux enchères de vins primés, des animations et
attractions, un concert de musique militaire...) qui remporta un vif succès
et laissa un important bénéfice à l'association. Une
souscription suivit et la maison fut inaugurée le 8 août 1945
en présence du préfet notamment.
Des donateurs devaient continuer à assurer la pérennité
de l'institution, parmi lesquels l'Union des femmes françaises,
le Secours populaire, l'Office des pupilles de la nation... Et des kermesses
allaient régulièrement avoir lieu au profit de la Maison
de l'enfance.
Des personnalités rendaient de temps en temps visite aux petits
pensionnaires, certains se souviennent d'une mystérieuse «
Dame en noir » venue en avion,
en l'occurrence Mathilde Gabriel-Péri, fondatrice de l'ANFFMR au
niveau national, mais aussi du préfet, du consul de Grande-Bretagne,
d'un ministre, de Madame Roosevelt et même du président de
la République Vincent Auriol en 1950. «
Nous avons fabriqué pour lui les armes de la ville de Nantes, à
partir d'un moulage en plâtre recouvert de coquilles d'oeufs, peint
et verni ! » raconte Guy Le Floch
dans un témoignage sur les années passées au Grand-Blottereau
(lire ci-dessous).
Certains enfants étaient confiés à l'institution seulement
pour la durée des grandes vacances, qui se passaient au bord de
la mer, à la Baule ou à Pornichet par exemple - période
heureuse des jeux de plage et de la pêche aux crabes, des jeux de
piste les jours où la mer était mauvaise. D'autres restaient
quelques mois, le temps pour la mère de retrouver un travail et
un logement, d'autres encore y vécurent pendant plusieurs longues
années, surtout quand il n'y avait plus ni père ni mère.
Originaires pour la plupart de Loire-Inférieure, les enfants venaient
aussi de Seine-et-Oise, de l'Isère, du Finistère et du Maine-et-Loire.
Pendant les quinze années d'existence de la Maison, la direction
en fut confiée à un couple dévoué, M. et Mme
Chouteau, des instituteurs de l'école publique. M. Chouteau a laissé
aux pupilles, surtout aux garçons, le souvenir d'un homme très
sévère qui ne badinait pas avec la discipline. L'équipe
du château se composait aussi de cuisinières et de femmes
de service, de moniteurs et monitrices, d'une infirmière, d'un médecin...
Selon Ouest-France
du 9 août 1945, l'emploi du temps novateur et «
bien équilibré »
établi par le directeur «
permet aux enfants de goûter à la fois les joies du jeu et
du grand air et d'acquérir les qualités et le savoir qui
feront d'eux des hommes complets. Jeux, loisirs dirigés, chant,
dessin, promenades dans le parc ombragé, tiennent une large place
dans les occupations de la journée, mais sans préjudice pour
l'éducation intellectuelle et morale : lecture, entretiens et travaux
ménagers ne sont pas exclus ».
Si les plus petits restaient à la maternelle du château, dont
se chargeait Mme Chouteau, les plus grands fréquentaient les écoles
du quartier. « Pour les autres
élèves, nous étions "les enfants du château".
Ce n'était pas du mépris, mais on était catalogué
», précise Guy Le Floch.
Le temps passa, les enfants grandirent, apprirent à vivre avec le
poids des souvenirs traumatisants de la guerre et de leur situation d'orphelins
de fusillés ou de déportés, ou tirèrent un
trait sur ce passé. Ce n'est que bien plus tard que l'envie de s'y
confronter se développa chez certains d'entre eux. En 2000 ils créèrent
une association des « anciens » du Grand-Blottereau afin de
rassembler ceux qui s'étaient perdus de vue et de reconstituer l'histoire
de ce lieu et de ses protagonistes en s'appuyant sur des témoignages
et des archives. Petit à petit le projet s'étoffa. En mai
2005, une plaque commémorative était apposée sur la
façade du château rappelant que la Maison de l'enfance «
a accueilli de 1945 à 1961 250 orphelins victimes de la Seconde
Guerre mondiale et de la barbarie nazie ».
Une nouvelle occasion d'évoquer des souvenirs, souvent douloureux,
mais aussi de favoriser un nécessaire travail de mémoire.
«
Mes quatre années à la Maison de l'enfance »
«
Année 1945, retour des déportés. L'année la
plus noire de mon existence. Nous nous rendions avec ma mère
à chaque arrivée d'un convoi de déportés en
gare de Nantes. Elle interrogeait les arrivants pour savoir si quelqu'un
avait connu son époux, Pierre le Floch, mais sans succès.
Aussi le retour à la maison était-il fort pénible.
Un jour, Gilles Gravoille, compagnon de déportation de mon père,
est venu nous annoncer les conditions de sa mort.
Mon
père avait été arrêté le 11 août
1942 par la police française pour appartenance au Front national,
groupe militaire des FTP de Nantes Sud venant de l'Organisation Spéciale.
Il était chargé de la rédaction, de l'impression et
de la distribution de tracts et journaux clandestins. Après avoir
séjourné dans les prisons de Vitré, Poissy et Blois,
il avait été déporté de Compiègne le
22 mars 1944 à Mauthausen puis transféré au kommando
de Zschachwitz, dépendant du camp de Flossenbürg. Il a été
tué le 29 avril 1945 dans la gare de Kralupy (République
tchèque).
Ma mère
avait repris son travail à l'hôpital Saint-Jacques et, n'ayant
plus personne pour nous garder, trouva la Maison du Grand-Blottereau par
l'intermédiaire d'une voisine dont les trois enfants en étaient
déjà pensionnaires. J'y suis arrivé avec mon frère
Claude aux grandes vacances de 1948, âgé de 10 ans. Comme
les grandes vacances se passaient à la mer, et que nous aimions
la plage et ses baignades, la séparation fut moins douloureuse.
Nous sommes allés deux fois au Pouliguen, une fois à la Baule
les Pins, ensuite à Pornichet puis à la colonie de la ville
de Nantes, la Guilleraie. (...) Durant l'année scolaire, nous participions
aux cérémonies commémoratives en l'honneur des fusillés
et déportés. Nous avons déposé dans la stèle
du cimetière de la Chauvinière une urne contenant de la terre
des camps... J'ai répondu à l'appel aux morts en 1952 lors
de l'inauguration du monument des 50 otages, situé en bout du boulevard
des 50 otages bordant l'Erdre. Toutes ces cérémonies étaient
lourdes à porter, l'ambiance au château n'était pas
gaie car chacun se remémorait sa condition d'orphelin. Lors des
commémorations nous vendions des "bleuets" au profit des Anciens
combattants.
Mais
de temps en temps nous avions droit à des séances de cinéma,
surtout des films de Charlot et de Laurel et Hardy. Chaque année,
un sapin de Noël ornait le parloir. Nous étions invités
à la salle Bel-Air afin de recevoir de modestes cadeaux. M. Chouteau,
le directeur, nous faisait chanter en jouant du violon et gare à
celui qui chantait faux, il recevait un coup d'archet sur la tête.
Il était plutôt sévère, c'était un instituteur
de la vieille école (...). Nous n'avons jamais bénéficié
d'un soutien psychologique.
J'ai
quitté la pension en novembre 1952 après avoir passé
mon certificat d'études alors que j'étais élève
au collège technique Leloup-Boyer, avenue de Launay à Nantes.
J'avais contracté une primo-infection et M. Chouteau n'a pas voulu
me garder, je suis revenu chez ma mère...
De ces
quatre années je ne garde pas un bon souvenir. Aussi, quand je suis
devenu adolescent j'ai rompu avec toutes les cérémonies commémoratives.
Bien sûr, je n'oubliais pas que mon père était décédé
à Prague après avoir été déporté
à Mauthausen, mais j'ignorais les motifs de son arrestation et de
sa déportation, car il était pratiquement impossible d'en
parler avec ma mère. (...) Ce n'est qu'arrivé à l'âge
de la retraite que j'ai effectué des recherches et ai pu reconstituer
son parcours de résistant et de déporté. »