LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois d'OCTOBRE 2009



À la Libération, des maisons d'enfants sont créées pour accueillir les rares jeunes rescapés des camps mais aussi des orphelins de déportés et de fusillés. Elles sont souvent gérées par des associations telles l'Oeuvre de secours aux enfants, l'Union des juifs pour la résistance et l'entraide ou l'Association des familles de fusillés et massacrés de la Résistance. Cette dernière ouvre par exemple à Nantes durant l'été 1945 une « Maison de l'enfance »... Nous évoquons ci-dessous l'histoire de cette institution à l'occasion des 20 ans de la Convention internationale des droits de l'enfant, qui fait obligation aux États de protéger ces derniers, y compris pendant et après les conflits armés, et de leur donner les moyens de se développer. 

Au château du Grand-Blottereau à Nantes
Une maison pour les orphelins de fusillés et de déportés


 
    « Quarante petits dont les papas ont été assassinés par l'ennemi ont retrouvé la douceur d'un foyer », titrait le journal Ouest-France au lendemain de l'inauguration à l'été 1945 de la « Maison de l'enfance » du Grand-Blottereau, à Nantes. Jusqu'en 1961, environ 250 enfants seront accueillis dans ce château édifié au XVIIIe siècle au coeur d'un vaste domaine. Réquisitionnée par les nazis sous l'occupation, qui la laissèrent en piteux état, la propriété fut mise, par la ville de Nantes en 1945, à la disposition de l'Association nationale des familles des fusillés et massacrés de la Résistance française (ANFFMR), section de la Loire-Inférieure, pour une durée de quinze ans. Car à la Libération, ici comme dans d'autres départements, l'Association se souciait du sort des petits orphelins de fusillés et de déportés et cherchait à leur assurer un toit, une éducation, un avenir, espérant leur procurer une atmosphère de vie familiale et les préparer à l'âge adulte dans de bonnes conditions matérielles et morales.
 

Des kermesses pour recueillir des fond


    Pour permettre l'aménagement et le fonctionnement du château du Grand-Blottereau, outre le concours des autorités municipales, départementales et du ministère des Anciens combattants, il fallut, en ces temps de pénurie, faire appel à la générosité de la population. Ainsi le dimanche 15 avril 1945 on organisa « sous le haut patronage des autorités civiles, culturelles et militaires » une grande manifestation de solidarité (avec vente aux enchères de vins primés, des animations et attractions, un concert de musique militaire...) qui remporta un vif succès et laissa un important bénéfice à l'association. Une souscription suivit et la maison fut inaugurée le 8 août 1945 en présence du préfet notamment.
    Des donateurs devaient continuer à assurer la pérennité de l'institution, parmi lesquels l'Union des femmes françaises, le Secours populaire, l'Office des pupilles de la nation... Et des kermesses allaient régulièrement avoir lieu au profit de la Maison de l'enfance.
    Des personnalités rendaient de temps en temps visite aux petits pensionnaires, certains se souviennent d'une mystérieuse « Dame en noir » venue en avion, en l'occurrence Mathilde Gabriel-Péri, fondatrice de l'ANFFMR au niveau national, mais aussi du préfet, du consul de Grande-Bretagne, d'un ministre, de Madame Roosevelt et même du président de la République Vincent Auriol en 1950. « Nous avons fabriqué pour lui les armes de la ville de Nantes, à partir d'un moulage en plâtre recouvert de coquilles d'oeufs, peint et verni ! » raconte Guy Le Floch dans un témoignage sur les années passées au Grand-Blottereau (lire ci-dessous).
    Certains enfants étaient confiés à l'institution seulement pour la durée des grandes vacances, qui se passaient au bord de la mer, à la Baule ou à Pornichet par exemple - période heureuse des jeux de plage et de la pêche aux crabes, des jeux de piste les jours où la mer était mauvaise. D'autres restaient quelques mois, le temps pour la mère de retrouver un travail et un logement, d'autres encore y vécurent pendant plusieurs longues années, surtout quand il n'y avait plus ni père ni mère. Originaires pour la plupart de Loire-Inférieure, les enfants venaient aussi de Seine-et-Oise, de l'Isère, du Finistère et du Maine-et-Loire.
    Pendant les quinze années d'existence de la Maison, la direction en fut confiée à un couple dévoué, M. et Mme Chouteau, des instituteurs de l'école publique. M. Chouteau a laissé aux pupilles, surtout aux garçons, le souvenir d'un homme très sévère qui ne badinait pas avec la discipline. L'équipe du château se composait aussi de cuisinières et de femmes de service, de moniteurs et monitrices, d'une infirmière, d'un médecin... Selon Ouest-France du 9 août 1945, l'emploi du temps novateur et « bien équilibré » établi par le directeur « permet aux enfants de goûter à la fois les joies du jeu et du grand air et d'acquérir les qualités et le savoir qui feront d'eux des hommes complets. Jeux, loisirs dirigés, chant, dessin, promenades dans le parc ombragé, tiennent une large place dans les occupations de la journée, mais sans préjudice pour l'éducation intellectuelle et morale : lecture, entretiens et travaux ménagers ne sont pas exclus ».
    Si les plus petits restaient à la maternelle du château, dont se chargeait Mme Chouteau, les plus grands fréquentaient les écoles du quartier. « Pour les autres élèves, nous étions "les enfants du château". Ce n'était pas du mépris, mais on était catalogué », précise Guy Le Floch.
    Le temps passa, les enfants grandirent, apprirent à vivre avec le poids des souvenirs traumatisants de la guerre et de leur situation d'orphelins de fusillés ou de déportés, ou tirèrent un trait sur ce passé. Ce n'est que bien plus tard que l'envie de s'y confronter se développa chez certains d'entre eux. En 2000 ils créèrent une association des « anciens » du Grand-Blottereau afin de rassembler ceux qui s'étaient perdus de vue et de reconstituer l'histoire de ce lieu et de ses protagonistes en s'appuyant sur des témoignages et des archives. Petit à petit le projet s'étoffa. En mai 2005, une plaque commémorative était apposée sur la façade du château rappelant que la Maison de l'enfance « a accueilli de 1945 à 1961 250 orphelins victimes de la Seconde Guerre mondiale et de la barbarie nazie ». Une nouvelle occasion d'évoquer des souvenirs, souvent douloureux, mais aussi de favoriser un nécessaire travail de mémoire.
 
 



« Mes quatre années à la Maison de l'enfance »

« Année 1945, retour des déportés. L'année la plus noire de mon  existence. Nous nous rendions avec ma mère à chaque arrivée d'un convoi de déportés en gare de Nantes. Elle interrogeait les arrivants pour savoir si quelqu'un avait connu son époux, Pierre le Floch, mais sans succès. Aussi le retour à la maison était-il fort pénible. Un jour, Gilles Gravoille, compagnon de déportation de mon père, est venu nous annoncer les conditions de sa mort.
Mon père avait été arrêté le 11 août 1942 par la police française pour appartenance au Front national, groupe militaire des FTP de Nantes Sud venant de l'Organisation Spéciale. Il était chargé de la rédaction, de l'impression et de la distribution de tracts et journaux clandestins. Après avoir séjourné dans les prisons de Vitré, Poissy et Blois, il avait été déporté de Compiègne le 22 mars 1944 à Mauthausen puis transféré au kommando de Zschachwitz, dépendant du camp de Flossenbürg. Il a été tué le 29 avril 1945 dans la gare de Kralupy (République tchèque).
Ma mère avait repris son travail à l'hôpital Saint-Jacques et, n'ayant plus personne pour nous garder, trouva la Maison du Grand-Blottereau par l'intermédiaire d'une voisine dont les trois enfants en étaient déjà pensionnaires. J'y suis arrivé avec mon frère Claude aux grandes vacances de 1948, âgé de 10 ans. Comme les grandes vacances se passaient à la mer, et que nous aimions la plage et ses baignades, la séparation fut moins douloureuse. Nous sommes allés deux fois au Pouliguen, une fois à la Baule les Pins, ensuite à Pornichet puis à la colonie de la ville de Nantes, la Guilleraie. (...) Durant l'année scolaire, nous participions aux cérémonies commémoratives en l'honneur des fusillés et déportés. Nous avons déposé dans la stèle du cimetière de la Chauvinière une urne contenant de la terre des camps... J'ai répondu à l'appel aux morts en 1952 lors de l'inauguration du monument des 50 otages, situé en bout du boulevard des 50 otages bordant l'Erdre. Toutes ces cérémonies étaient lourdes à porter, l'ambiance au château n'était pas gaie car chacun se remémorait sa condition d'orphelin. Lors des commémorations nous vendions des "bleuets" au profit des Anciens combattants.
Mais de temps en temps nous avions droit à des séances de cinéma, surtout des films de Charlot et de Laurel et Hardy. Chaque année, un sapin de Noël ornait le parloir. Nous étions invités à la salle Bel-Air afin de recevoir de modestes cadeaux. M. Chouteau, le directeur, nous faisait chanter en jouant du violon et gare à celui qui chantait faux, il recevait un coup d'archet sur la tête. Il était plutôt sévère, c'était un instituteur de la vieille école (...). Nous n'avons jamais bénéficié d'un soutien psychologique.
J'ai quitté la pension en novembre 1952 après avoir passé mon certificat d'études alors que j'étais élève au collège technique Leloup-Boyer, avenue de Launay à Nantes. J'avais contracté une primo-infection et M. Chouteau n'a pas voulu me garder, je suis revenu chez ma mère...
De ces quatre années je ne garde pas un bon souvenir. Aussi, quand je suis devenu adolescent j'ai rompu avec toutes les cérémonies commémoratives. Bien sûr, je n'oubliais pas que mon père était décédé à Prague après avoir été déporté à Mauthausen, mais j'ignorais les motifs de son arrestation et de sa déportation, car il était pratiquement impossible d'en parler avec ma mère. (...) Ce n'est qu'arrivé à l'âge de la retraite que j'ai effectué des recherches et ai pu reconstituer son parcours de résistant et de déporté. »

Guy Le Floch