Claire
Andrieu
- La Résistance dans les camps de concentration est un thème qui n'a pratiquement pas été abordé par les historiens, pour quelles raisons ?
- Nous avons des spécialistes de la Résistance et des spécialistes du système concentrationnaire mais, curieusement, leurs recherches ne se rejoignent pas. Comme si la Résistance s'était arrêtée à la porte des prisons et des camps et que les résistants avaient renoncé à poursuivre leur combat en captivité. Alors que, sauf exceptions, ils ne se sont pas résignés. Il y a une réelle continuité de leur action entre l'avant et le pendant de la déportation. Une raison de ce désintérêt repose sur l'idée qu'une personne ayant perdu sa liberté a également perdu son autonomie. Elle relèverait donc d'une autre histoire, celle du nazisme et du système concentrationnaire. Une autre raison réside dans la rareté et la disparité des sources. Nous connaissons les actes de résistance d'abord par le témoignage des déportés. Mais les archives nazies livrent peu de renseignements directs à ce sujet. De façon compréhensible les commandants de camps ont rarement transmis de rapports à leurs supérieurs sur les actes de désobéissance ou de dissension. Les agents d'un système de terreur ne peuvent que minorer, voire taire, de tels événements, sous peine de se mettre eux-mêmes en danger pour n'avoir pas su faire régner l'ordre. Cependant des rapports ont parfois été transmis, concernant des cas de sabotage notamment. Nous connaissons ainsi l'histoire de ces trois Françaises d'un kommando de Ravensbrück qui sabotent une presse dans une usine d'armement. Elles reçoivent 25 coups de matraque. Dans le même temps le commandant du camp envoie un rapport à Berlin et la réponse revient avec l'ordre de pendre les trois femmes, qui sont effectivement pendues. C'est un des rares rapports de ce type dont nous disposions. Je pense pourtant qu'une lecture systématique des archives nazies devrait être entreprise pour repérer entre les lignes les indices de la Résistance dans les camps. Cela nécessite une connaissance de l'allemand - que n'ont pas la plupart des historiens français de la période. Mais les Allemands tardent aussi à s'emparer de ce thème. Toutefois, Bernhard Strebel dans sa thèse sur Ravensbrück, traduite en français (4), consacre en annexe une quarantaine de pages à la Résistance dans le camp des détenues de toutes nationalités.
- Dans le dossier de Histoire@Politique publié en ligne, vous avez choisi d'axer vos réflexions sur la Résistance en vous attachant à l'exemple des Françaises à Ravensbrück, pourquoi ?
- Dans l'état d'ignorance où nous sommes, on ne peut généraliser sur la Résistance dans les camps car il faut prendre en compte la spécificité de chaque camp et sa violence propre, son statut, la période considérée, etc. Le système de terreur peut varier considérablement d'un camp à l'autre, voire même d'un Block à l'autre en fonction du comportement de la Blockova ou du Kapo, et, aussi, en fonction de la situation du détenu dans l'échelle nazie des « races ». Il faut étudier les conditions qui produisent la Résistance et qui en déterminent les formes. Pour éviter les amalgames, nous avons progressivement réduit le champ de l'analyse aux femmes de Ravensbrück, et même, finalement, aux Françaises de Ravensbrück, car la nationalité des détenues est un facteur important, non seulement pour ce qui concerne le traitement infligé par les SS, mais dans les modes de réaction des détenus. La revue aborde la question sous des angles divers : l'histoire du genre et la déportation, la Résistance des Françaises, la comparaison des camps d'hommes et des camps de femmes, l'apport de la méthode ethnologique de Germaine Tillion dans le premier Ravensbrück, la mémoire de Ravensbrück aux États-Unis... Nous avons joint au dossier deux témoignages d'anciennes résistantes déportées à Ravensbrück, la Française Anise Postel-Vinay et la Polonaise Joanna Penson, ce qui est un peu inhabituel dans une revue universitaire. Mais seuls les déportés sont en mesure de rapporter des faits qui ne figurent dans aucune archive.
- Certains historiens semblent pourtant craindre encore le témoignage ?
- La distance qu'ont
les historiens à l'égard du témoignage est liée
à leur métier puisque ils sont formés à la
critique des sources, quelles qu'elles soient. En ce qui concerne Ravensbrück
nous disposons de deux livres de témoignages collectifs, l'un publié
dès 1946 par les Cahiers
du Rhône sous la direction
de Germaine Tillion, et le second en 1965, Les
Françaises à Ravensbrück,
par l'Amicale de Ravensbrück et l'ADIR (Association des anciennes
déportées et internées de la Résistance). Ces
deux groupes de femmes ont elles-mêmes recoupé et vérifié
leurs témoignages.
Ils n'ont pas été
remis en cause par la thèse de Bernhard Strebel qui a réalisé
un énorme travail sur les archives de Ravensbrück. Ils rapportent
un point fondamental, l'existence d'une chambre à gaz à Ravensbrück
que, curieusement, une universitaire a niée dans sa thèse
en 1968. Dans ce cas, les témoins ont eu raison et l'universitaire
s'est trompée. Les témoignages sont donc essentiels comme
est essentielle la critique de toute source.
- Revenons-en à la Résistance à Ravensbrück. Comment peut-on résister dans un système de terreur ?
- Il peut paraître paradoxal que des femmes isolées de tout, vivant dans la terreur, affamées et maltraitées, puissent encore être considérées comme des résistantes actives. En vérité, il s'agit bien de Résistance mais il faut l'apprécier dans son contexte. À la base se trouve la Résistance de survie qui se fait dans la solidarité - comment survivre au camp sans une entraide permanente ? Survivre constitue en soi un acte de résistance puisque le but des nazis est d'éliminer les détenus sans laisser de traces. Dans l'est de l'Europe ils ont réussi à détruire beaucoup de traces de l'extermination des juifs ; à l'ouest, ils ont brûlé les archives. Survivre pour transmettre l'expérience vécue est donc un acte de résistance contre un système dans lequel le crime est un secret d'État. « Survivre, notre ultime sabotage », écrivait Germaine Tillion en 1946. Dans cette optique, des actions extraordinaires sont accomplies. Par exemple, des Polonaises, bénéficiant de l'aide de prisonniers de guerre détenus dans un camp proche de Ravensbrück, où on les envoie parfois travailler, enterrent un bocal contenant la liste de jeunes compatriotes victimes d'expériences pseudo-médicales ; le bocal a été retrouvé en 1975. Elles ont même réussi à prendre clandestinement des photographies des jambes « opérées » des jeunes filles et à les faire parvenir à Londres. Nous avons là un acte caractérisé de transmission d'informations permettant de nuire à l'ennemi, lequel ne pouvait se vanter de ces expériences barbares. Ces actions de résistance relèvent du renseignement, comme dans un réseau de renseignement en France occupée. Les femmes se livrent aussi au sabotage dans les usines d'armement, alors que ce type d'action est plutôt du ressort des hommes dans la France occupée. Certaines ne supportent pas de devoir travailler à l'industrie de guerre nazie et y échappent en se cachant, la plupart ne peuvent que se soumettre mais tentent de saboter. C'est un acte de guerre puni de la pendaison. J'ai cité tout à l'heure un exemple spectaculaire de sabotage mais il y eut une multitude de petits actes.
- Peut-on appréhender la façon dont réagissent les nazis à ces tentatives ?
- Bernhard Strebel cite dans sa thèse des documents nazis d'où il ressort que les SS se méfient des prisonnières. Ainsi en 1944, des industriels de l'armement réclament davantage de main-d'¦uvre déportée pour leurs usines. S'instaure un échange de courriers sur la quantité de femmes à fournir lors de chaque transport : 500 ou 1 000 ? Un SS fait la remarque révélatrice suivante : « Ce n'est qu'une question de surveillance. Il n'est pas facile de surveiller les femmes, parce qu'elles trichent mieux [sous-entendu : que les hommes] et que, quand elles s'évadent, elles se cachent et se débrouillent. Les équipes de surveillance réduites dont nous disposons suffisent tout juste à maintenir la cohésion du groupe... » Nous pouvons en déduire qu'une Résistance existe au camp puisqu'elle pose un problème du point de vue de la surveillance ; on apprend aussi que des femmes s'évadent et qu'on n'arrive pas à les reprendre. Finalement les SS décident qu'il vaut mieux faire partir les détenues par groupes de 500, elles seront plus faciles à surveiller. Mais surgit une nouvelle difficulté : le manque de personnel de surveillance. On procédera en définitive à un échange : les gardiennes SS du camp partiront avec un groupe de 500 détenues, tandis que des employées des entreprises en question viendront suivre une formation de gardiennes à Ravensbrück pour les remplacer. Donc en analysant ces textes, on se rend compte que le problème de main-d'¦uvre créé par l'indiscipline des femmes est réel et qu'il prend une importance dépassant largement l'échelle du camp.
- Les Françaises n'ont pas créé à Ravensbrück de structure organisée de résistance, à la différence des hommes dans certains camps, comment l'expliquez-vous ?
- C'est un phénomène curieux en effet. Il peut s'expliquer par le fait que la grande masse des Françaises arrive à partir de l'automne 1943 quand « l'administration détenue » est entre les mains d'antinazies autrichiennes, tchèques et polonaises. Les Françaises n'exerceront donc que rarement ces responsabilités et elles ne chercheront pas d'ailleurs à les obtenir puisque celles qui les assument leur sont sympathiques. La situation est différente dans des camps d'hommes comme Buchenwald et Mauthausen où les résistants, avec parmi eux des militants politiques, souvent communistes, ont dû mettre sur pied un système de résistance organisée pour contrer les droit-commun allemands, principaux détenteurs des postes de « l'administration détenue », qui pratiquent la terreur et les coups. Chez les Français nouveaux arrivés, il y a une culture politique de l'organisation et une nécessité immédiate de s'organiser. À Ravensbrück, la situation est autre pour les Françaises, et leur culture de l'organisation est moindre, même chez des communistes comme Martha Desrumeaux et Marie-Claude Vaillant-Couturier. Pour cet ensemble de raisons, la Résistance des Françaises à Ravensbrück est conforme au stéréotype féminin, c'est-à-dire fondée sur l'improvisation, la compassion, la solidarité immédiate, une absence totale de hiérarchie et une forme d'égalité qui, à mon avis, ont rendu cette Résistance extrêmement efficace. Tout ce que souhaite en effet un organe de répression, c'est une organisation avec des leaders qu'on peut arrêter et faire parler, afin de démanteler toute la structure. Rien de tel chez les Françaises de Ravensbrück, ce qui fait leur force. Voici un exemple d'acte improvisé qui a parfaitement réussi : en février 1945, les SS décident de supprimer les survivantes polonaises des expériences pseudo-médicales. Ils les rassemblent dans la baraque des NN françaises et des prisonnières de guerre soviétiques qui comprennent que ces jeunes filles, comme elles-mêmes, sont destinées à être exécutées ou gazées. Elles décident de les cacher. Le lendemain à l'aube, quand le café arrive dans le Block qui compte au moins 300 femmes, une énorme bousculade est déclenchée à la faveur de laquelle les petites Polonaises peuvent sortir avant d'être conduites par leurs compatriotes vers différentes caches aménagées à l'intérieur du camp. En même temps, chose extraordinaire, survient une panne d'électricité qui favorise leur fuite parce qu'il fait encore nuit noire. Il s'est avéré plus tard qu'elle est due à l'action de la Résistance des Polonaises qui, quant à elle, est organisée. Les SS ont cherché les jeunes filles jusqu'à la veille de la libération du camp, sans jamais les trouver.
- Le dossier aborde aussi la déportation étudiée sous l'angle de l'histoire des genres, qui, estimez-vous, n'a pratiquement pas abordé ce domaine de recherche...
- Dans la mesure où,
globalement, les camps n'étaient pas mixtes, la déportation
est l'occasion rêvée de faire des études de genre puisque
nous pouvons comparer ce qui se passait chez les femmes et ce qui se passait
chez les hommes. L'histoire du genre en est à ses débuts
et il peut paraître normal qu'elle ait encore peu pénétré
l'histoire de la déportation. Une des questions qu'elle peut considérer
est celle de la relation particulière qui lie la femme à
l'enfant. La mère arrivant en camp de concentration a été
arrachée à ses enfants et elle le vit différemment
que l'homme - nous sommes à une époque où les pères
ne sont pas très proches de leurs enfants. Prenons le cas des femmes
juives déportées de France vers Auschwitz durant l'année
1942, sans leurs enfants. Ceux-ci le seront après elles et seront
immédiatement gazés. Au camp, les survivantes savent que
leur enfant est mort et cette connaissance qui les atteint dans leur volonté
de vivre, érode un peu plus leur capacité de résistance.
Le cas des femmes enceintes est également effroyable. Anise Postel-Vinay
écrit qu'à Ravensbrück, «
le pire, c'était les enfants ».
Dans un domaine d'un autre ordre, Christine Bard évoque le soin
que mettent certaines femmes à conserver une apparence féminine
dans la mesure de leurs pauvres moyens. C'est aussi faire acte de résistance
que de vouloir ressembler à une femme et non pas à un être
indéterminé miné par la famine, la fatigue et la saleté.
Ces quelques exemples
montrent toute l'étendue du sujet à traiter. Aujourd'hui
les historiens sont arrivés à une bonne connaissance du système
concentrationnaire en l'étudiant du point de vue de l'organisation
terroriste. Le moment est venu de se placer du côté du détenu,
de la victime de ce système pour essayer de voir dans quelle mesure
elle a pu résister, dans quelle mesure elle est restée, ou
est devenue, une combattante. Nous sommes au début d'un grand chantier.
Propos recueillis par
Irène Michine
(1) Revue électronique
du Centre d'histoire de Sciences Po : Histoire@Politique.
Politique, culture, société,
N° 5, mai-août 2008 «
Femmes en résistance à Ravensbrück »,
www.histoire-politique.fr
(2) Claire Andrieu vient
de publier en codirection avec Jacques Semelin et Sarah Gensburger La
Résistance aux génocides. De la pluralité des actes
de sauvetage (Presses de Sciences
Po, 2008).
(3) Chaque année,
l'université d'Angers organise une demi-journée d'étude
intitulée « Histoire et mémoire de la déportation
». Cette année le thème retenu concerne les tsiganes
(1er avril 2009).
(3) Bernhard Strebel
: Ravensbrück, Un complexe
concentrationnaire, préface
de Germaine Tillion (Fayard, 2005).