Il
y a 65 ans, 230 femmes, la plupart résistantes, étaient déportées
à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, rendu célèbre
par le livre que lui consacra une de ces femmes, Charlotte Delbo.
On
sait moins que par le même transport partirent 1 500 hommes, mais
en direction de Sachsenhausen. Quelles furent les raisons qui motivèrent
la formation de ce convoi et la déportation dans ces deux camps
précisément ?
Préparant
une thèse de doctorat sur les politiques de déportation de
répression depuis la France, Thomas Fontaine* propose ici des réponses
à ces questions complexes.
Questions
sur un convoi emblématique
de
la déportation au départ de France
Le
convoi du 24 janvier 1943
vers
Auschwitz, dit des « 31000 »
Publié l'année du vingtième anniversaire de la libération
des camps, le livre de Charlotte Delbo consacre la place à la fois
centrale et particulière qu'occupe alors ce « convoi du 24
janvier » dans les mémoires des déportations au départ
de France (1).
Emblématique, ce départ l'est en effet à plusieurs
titres. Par sa date et son contexte d'abord : les 230 femmes qui partent
sont les premières arrêtées de répression à
être massivement déportées depuis la France, au terme
de longs mois scandés par des exécutions d'otages. Au moins
51 des « 230 » ont perdu un proche ainsi désigné.
Par sa composition très politique ensuite : «
Nous sommes des Françaises. Des prisonnières politiques »
rappelle Charlotte Delbo dans son
introduction (2). Parmi elles, beaucoup de cadres du Parti communiste en
guerre, dont l'action et la mémoire vont être régulièrement
célébrées après 1945 : en premier lieu Danielle
Casanova, figure héroïque de référence du PCF.
Marie-Elisa Nordmann-Cohen devient à son retour une des responsables
de l'amicale française d'Auschwitz. Marie-Claude Vaillant-Couturier,
députée dès 1946, dépose au procès de
Nuremberg. Par sa destination et son bilan humain enfin : Auschwitz, qui
n'est pas encore le lieu symbole de l'extermination des juifs d'Europe,
mais est un des lieux les plus meurtriers et barbares de «
l'horreur fasciste » et, à
ce titre, mis en avant à la Libération. On évoque
ainsi les « 31000 », en référence à la
série matriculaire de ces femmes à leur arrivée au
camp ; et on souligne souvent que seules 49 des 230 rentrent en 1945, alors
que la moyenne des retours est de presque six déportés résistants
et « politiques » sur dix. Ce transport est un des plus meurtriers
de ceux de répression au départ de France.
Ces éléments particuliers et symboliques fondent d'emblée
une mémoire plus large de la déportation depuis la France,
dont ce convoi est, en pleine guerre (3), déjà un exemple
particulièrement caractéristique (4). Soixante-cinq ans après,
entretiennent toujours ce souvenir la force des textes littéraires
de Charlotte Delbo, les dernières témoins, l'activité
d'une association - « Mémoire Vive », à l'origine
de la pose en 2003 d'une plaque à l'entrée du fort de Romainville,
d'où partent la quasi-totalité des « 230 » -,
le petit nombre aussi de structures équivalentes organisant le souvenir
d'autres convois, ou la place aujourd'hui centrale d'Auschwitz dans la
mémoire collective.
Mais sa relation avec les mémoires de l'ensemble des déportations
au départ de France s'est modifiée : en effet, la construction
mémorielle de 1945, longtemps opérante, autour de l'ensemble
résistant/occupant, a été largement remplacée
par l'arrivée au premier plan des victimes de la Shoah. Dans la
mémoire collective, la déportation n'est globalement plus
un « prolongement de la Résistance
» (5), mais essentiellement
le résultat de la persécution des juifs. Le caractéristique
est devenu singulier : seuls trois convois de « politiques »
ont pris la direction d'Auschwitz depuis la France, alors que les dizaines
de transports de la « Solution finale » y ont presque tous
abouti. Les résistants sont en minorité dans ce bilan.
Face à ces évolutions mémorielles, parallèles
à une historiographie particulièrement déséquilibrée
où les politiques répressives des autorités allemandes
en France occupée n'ont pas connu de travaux équivalents
à ceux cernant les ressorts de la « Solution finale »,
en l'absence des directives nazies expliquant précisément
ce départ, que sait-on finalement de ce convoi emblématique,
de sa composition et du pourquoi de son départ ?
Des
résistantes françaises, majoritairement communistes
 
Le convoi de janvier 1943 est largement composé de membres du parti,
dont des cadres importants : Danielle Casanova, la fondatrice de l'Union
des Jeunes filles de France et rédactrice de La
voix des femmes ; Maï Politzer
qui participe avec son mari, le philosophe Georges Politzer, aux journaux
L'Université libre et
La Pensée libre ; Hélène
Solomon du Front national universitaire ; Marie-Claude Vaillant-Couturier,
agent de liaison de la direction nationale. À la suite de nombreux
démantèlements de groupes clandestins du PCF, beaucoup de
femmes du convoi sont arrêtées par la police française,
spécialiste de la lutte anti-communiste : à Paris (Germaine
Pican, Marie-Louise Jourdan, Claudine Guérin, etc.) comme en province
(Madeleine Dissoubray et Suzanne Roze à Rouen, Simone David à
Evreux, etc.) (6).
Au total, les femmes arrêtées dans des affaires communistes
représentent les deux tiers du convoi. À leurs côtés,
22 % ont été arrêtées pour leur activité
résistante dans d'autres groupes, leurs actes individuels contre
la présence de l'occupant ou leurs marques de solidarité
avec des personnes recherchées ou persécutées. La
part des motifs s'apparentant à du droit commun est infime, une
autre particularité de ce convoi (7).
La composition sociale de ce groupe est également peu représentative
de la société féminine de cette époque : la
plupart sont des citadines, originaires de départements de la zone
Nord occupée. Pour moitié, ce sont des ouvrières ou
des femmes d'ouvriers, et pour un quart des commerçantes ou des
employées. Mais, on compte aussi un nombre significatif de femmes
actives et diplômées : dix sont institutrices, deux sont professeurs,
quatre sont respectivement médecin, sage-femme, dentiste et reporter-photographe.
La
constitution de la liste du convoi
La liste est établie à partir des détenues du fort
de Romainville ou seules huit des « 230 » n'ont pas été
internées. Les deux tiers y arrivent avant novembre 1942 et y passent
au moins trois mois. Près de 30 % y restent cinq mois. Mais Jeanne
Herschtel, la dernière à être enregistrée, ne
l'est seulement que deux jours avant le départ. Cet ordre d'immatriculation
à Romainville est essentiel puisqu'il sert à établir
la liste du transport : les numéros attribués à Auschwitz
suivent en effet, dans l'ordre croissant et à quelques exceptions
près, ceux de Romainville.
En janvier 1943, 415 femmes avaient déjà été
inscrites sur le registre du camp ; 115 n'étaient déjà
plus au fort. Aussi, les 22 et 23 janvier, les 222 femmes qui sont transférées
à Compiègne pour être déportées à
Auschwitz, forment la grande majorité des détenues encore
présentes au fort. Puisque nous ne disposons pas des directives
expliquant la constitution de la liste des déportées, étudions
quelles sont les 78 femmes qui restent au fort. La situation individuelle
est le premier critère important : En effet, 18 femmes au moins
sont malades ou enceintes et certaines ont d'ailleurs été
transférées à l'hôpital du Val-de-Grâce
(8). Jeanne Le Guyon ne part pas parce que l'administration allemande du
fort lui a confié l'infirmerie du camp.
Mais c'est la classification dans les différentes catégories
répressives nazies qui est le critère prédominant
: or, celles qui restent sont toutes classées différemment
que les déportées du 24 janvier. Quinze femmes juives sont
transférées les 9 et 12 février 1943 à Drancy
pour être déportées, mais cette fois dans le cadre
de la « Solution finale ». Marguerite Speed, parce qu'elle
est anglaise, est transférée au camp de Vittel le 21 février.
Dix femmes arrêtées à la suite du décret du
chef de la police nazie en France, le général Oberg, punissant
les proches de « terroristes » en fuite, sont libérées
comme prévu le 3 avril (9). Parmi les 33 autres femmes qui auraient
pu être retenues, pour au moins sept d'entre elles, leur dossier
est encore en cours d'instruction. Treize autres ont surtout été
classées en Sicherheitshaft
(SH, « détention de sûreté ») visant des
personnes ayant commis des actes jugés particulièrement graves
contre le Reich et ses représentants. Cette procédure extra-judiciaire
avait pour jumelle la Polizeihaft
(PH, « détention de police »), davantage préventive,
instituée contre toutes les personnes considérées
comme dangereuses en raison de leur possible activité communiste,
anarchiste, gaulliste. C'est dans cette dernière catégorie
- c'est important - qu'étaient aussi retenues des personnes pour
des mesures de représailles. Officiellement depuis le 30 août
1942, les détenues de Polizeihaft
initialement internées à Compiègne pouvaient l'être
à Romainville : très peu sont restées au fort au moment
du départ du convoi du 24 janvier, ainsi presque exclusivement composé
de femmes détenues en PH ; alors qu'aucune internée en SH
n'a été retenue pour être déportée.
Une
« déportation de représailles » annoncée
en septembre 1942 ?
Militärbefehlshaber
in Frankreich, le Commandement
militaire) quittait Compiègne, emmenant plus de 1 170 déportés,
presque tous communistes, vers Auschwitz (10).
Le 19 septembre, en représailles des attentats commis contre les
forces d'occupation depuis la dernière exécution massive
d'otages, le 11 août 1942, les autorités policières
de la Sipo-SD (Sicherheitspolizei
und Sicherheitsdienst) (11) qui,
officiellement depuis le 1er juin, ont en charge la politique de répression,
annoncent de nouvelles mesures. Outre l'exécution de «
116 terroristes communistes »,
l'avis placardé prévoit «
d'importantes mesures de déportation ».
Une pratique habituelle depuis décembre 1941, régulièrement
annoncée après des attentats importants, sauf pour les mesures
de représailles prises le 11 août. En la matière, les
policiers de la Sipo-SD suivaient donc les pas des militaires du MBF, qu'ils
viennent pourtant politiquement de supplanter.
Puisque aucune déportation massive n'a lieu entre cette annonce
du 19 septembre et le départ du convoi du 24 janvier, posons l'hypothèse
qu'il en est la conséquence.
Dès le 16 septembre, le responsable du service II Pol de la Sipo-SD
établit un premier recensement des détenus disponibles à
déporter (12), avec deux nouveautés de taille par rapport
à la pratique jusque-là suivie par les autorités du
MBF dans le choix des « otages » : la présence de femmes
- le « code des otages » du 28 septembre 1941 l'interdisait
pourtant - et une sélection moins stricte et plus large des «
déportés de représailles ». En effet, le service
II Pol indique qu'il dispose dans les camps allemands de Compiègne
et de Romainville de 33 « parents de terroristes » et de 400
à 450 détenus - presque exclusivement détenus en PH.
Mais il précise également que les autorités françaises
ont plus de 8 300 détenus susceptibles d'être désignés.
L'importance réside moins ici dans le chiffre que dans l'énumération
des catégories retenues : des « politiques » - il faut
entendre des communistes -, des asociaux, des trafiquants du marché
noir, des juifs, des Tsiganes, des étrangers et des prostituées.
On est loin du code des otages du MBF et de la composition du convoi du
6 juillet 1942 presque exclusivement communiste. Mais, à l'exception
toutefois de la présence de juifs et de prostituées, on est
par contre assez proche de celle du convoi du 24 janvier, cette fois pris
dans son ensemble.
(1)
Charlotte Delbo, Le convoi du 24
janvier, Éd. de Minuit, 1965.
(2)
Ibid., p. 9.
(3)
Le 17 août 1943, sur les ondes de la BBC, Fernand Grenier évoque
le départ en janvier 1943 d'une centaine de Françaises chantant
la Marseillaise.
Le 6 octobre, dans le poème Musée
Grévin publié aux
Éd. de Minuit clandestines, Aragon lui fait écho en saluant,
avec Marie-Claude Vaillant-Couturier, ces «
cent noms » que
« je ne pourrais ici tous [...] redire ».
(4)
En détaillant la composition du convoi, Charlotte Delbo explique
que cet « échantillon
sociologique » « donne une image de tous les convois de déportés,
montre tous les aspects de la lutte clandestine et de l'occupation, toutes
les souffrances de la déportation. »
L'histoire de ce « lieu de
mémoire », selon l'expression
de Pierre Nora, mériterait d'être précisément
développé.
(5)
Annette Wieviorka, Déportation
et génocide. Entre la mémoire et l'oubli,
Éd. Plon, 1992.
(6)
Sur les arrestations des « 230 », se reporter au mémoire
de maîtrise de Marion Quény, Un
cas d'exception : 230 femmes françaises déportées
à Auschwitz-Birkenau en janvier 1943 par mesure de répression
: le convoi du 24 janvier, Université
Lille 3, 2004. Lire également Thomas Fontaine, Les oubliés
de Romainville, Éd. Tallandier, 2005.
(7)
On ne connaît pas 8,7 % des motifs d'arrestation des femmes de ce
convoi.
(8)
Si neuf d'entre elles échappèrent ainsi à la déportation
et sont libérées, d'autres sont inscrites pour des départs
ultérieurs : c'est par exemple le cas de Marcelle Bastien qui n'est
pas retenue sur la liste du convoi de janvier à cause de sa grossesse
: elle accouche le 19 avril de sa fille Christiane, avant d'être
déportée dans le transport qui quitte Paris le 29 août
1943.
(9)
Parmi elles, une majorité d'épouses et de proches de FTP
nantais condamnés à mort dans le procès dit des «
42 » tenu à Nantes en janvier 1943 et fusillés.
(10)
Se reporter aux deux ouvrages de Claudine Cardon-Hamet : Mille
otages pour Auschwitz. Le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000
», Éd. FMD-Graphein,
2000 ; Triangles rouges à
Auschwitz. Le convoi politique du 6 juillet 1942,
Éd. Autrement, 2005.
(11)
C'est-à-dire la réunion de la police de sûreté
d'État et des services de sécurité du parti nazi.
Le terme de « Gestapo » a longtemps été le seul
utilisé, même s'il recouvre finalement qu'une partie de ces
services.
(12)
CDJC, XLV-78. Le service II Pol est notamment chargé des mesures
de représailles.