LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de janvier 2008

Il y a 65 ans, 230 femmes, la plupart résistantes, étaient déportées à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, rendu célèbre par le livre que lui consacra une de ces femmes, Charlotte Delbo.
On sait moins que par le même transport partirent 1 500 hommes, mais en direction de Sachsenhausen. Quelles furent les raisons qui motivèrent la formation de ce convoi et la déportation dans ces deux camps précisément ?
Préparant une thèse de doctorat sur les politiques de déportation de répression depuis la France, Thomas Fontaine* propose ici des réponses à ces questions complexes.



Questions sur un convoi emblématique
de la déportation au départ de France
Le convoi du 24 janvier 1943
vers Auschwitz, dit des « 31000 »


    Publié l'année du vingtième anniversaire de la libération des camps, le livre de Charlotte Delbo consacre la place à la fois centrale et particulière qu'occupe alors ce « convoi du 24 janvier » dans les mémoires des déportations au départ de France (1).
    Emblématique, ce départ l'est en effet à plusieurs titres. Par sa date et son contexte d'abord : les 230 femmes qui partent sont les premières arrêtées de répression à être massivement déportées depuis la France, au terme de longs mois scandés par des exécutions d'otages. Au moins 51 des « 230 » ont perdu un proche ainsi désigné. Par sa composition très politique ensuite : « Nous sommes des Françaises. Des prisonnières politiques » rappelle Charlotte Delbo dans son introduction (2). Parmi elles, beaucoup de cadres du Parti communiste en guerre, dont l'action et la mémoire vont être régulièrement célébrées après 1945 : en premier lieu Danielle Casanova, figure héroïque de référence du PCF. Marie-Elisa Nordmann-Cohen devient à son retour une des responsables de l'amicale française d'Auschwitz. Marie-Claude Vaillant-Couturier, députée dès 1946, dépose au procès de Nuremberg. Par sa destination et son bilan humain enfin : Auschwitz, qui n'est pas encore le lieu symbole de l'extermination des juifs d'Europe, mais est un des lieux les plus meurtriers et barbares de « l'horreur fasciste » et, à ce titre, mis en avant à la Libération. On évoque ainsi les « 31000 », en référence à la série matriculaire de ces femmes à leur arrivée au camp ; et on souligne souvent que seules 49 des 230 rentrent en 1945, alors que la moyenne des retours est de presque six déportés résistants et « politiques » sur dix. Ce transport est un des plus meurtriers de ceux de répression au départ de France.
    Ces éléments particuliers et symboliques fondent d'emblée une mémoire plus large de la déportation depuis la France, dont ce convoi est, en pleine guerre (3), déjà un exemple particulièrement caractéristique (4). Soixante-cinq ans après, entretiennent toujours ce souvenir la force des textes littéraires de Charlotte Delbo, les dernières témoins, l'activité d'une association - « Mémoire Vive », à l'origine de la pose en 2003 d'une plaque à l'entrée du fort de Romainville, d'où partent la quasi-totalité des « 230 » -, le petit nombre aussi de structures équivalentes organisant le souvenir d'autres convois, ou la place aujourd'hui centrale d'Auschwitz dans la mémoire collective.
    Mais sa relation avec les mémoires de l'ensemble des déportations au départ de France s'est modifiée : en effet, la construction mémorielle de 1945, longtemps opérante, autour de l'ensemble résistant/occupant, a été largement remplacée par l'arrivée au premier plan des victimes de la Shoah. Dans la mémoire collective, la déportation n'est globalement plus un « prolongement de la Résistance » (5), mais essentiellement le résultat de la persécution des juifs. Le caractéristique est devenu singulier : seuls trois convois de « politiques » ont pris la direction d'Auschwitz depuis la France, alors que les dizaines de transports de la « Solution finale » y ont presque tous abouti. Les résistants sont en minorité dans ce bilan.
    Face à ces évolutions mémorielles, parallèles à une historiographie particulièrement déséquilibrée où les politiques répressives des autorités allemandes en France occupée n'ont pas connu de travaux équivalents à ceux cernant les ressorts de la « Solution finale », en l'absence des directives nazies expliquant précisément ce départ, que sait-on finalement de ce convoi emblématique, de sa composition et du pourquoi de son départ ?

Des résistantes françaises, majoritairement communistes


  Le convoi de janvier 1943 est largement composé de membres du parti, dont des cadres importants : Danielle Casanova, la fondatrice de l'Union des Jeunes filles de France et rédactrice de La voix des femmes ; Maï Politzer qui participe avec son mari, le philosophe Georges Politzer, aux journaux L'Université libre et  La Pensée libre ; Hélène Solomon du Front national universitaire ; Marie-Claude Vaillant-Couturier, agent de liaison de la direction nationale. À la suite de nombreux démantèlements de groupes clandestins du PCF, beaucoup de femmes du convoi sont arrêtées par la police française, spécialiste de la lutte anti-communiste : à Paris (Germaine Pican, Marie-Louise Jourdan, Claudine Guérin, etc.) comme en province (Madeleine Dissoubray et Suzanne Roze à Rouen, Simone David à Evreux, etc.) (6).
    Au total, les femmes arrêtées dans des affaires communistes représentent les deux tiers du convoi. À leurs côtés, 22 % ont été arrêtées pour leur activité résistante dans d'autres groupes, leurs actes individuels contre la présence de l'occupant ou leurs marques de solidarité avec des personnes recherchées ou persécutées. La part des motifs s'apparentant à du droit commun est infime, une autre particularité de ce convoi (7).
La composition sociale de ce groupe est également peu représentative de la société féminine de cette époque : la plupart sont des citadines, originaires de départements de la zone Nord occupée. Pour moitié, ce sont des ouvrières ou des femmes d'ouvriers, et pour un quart des commerçantes ou des employées. Mais, on compte aussi un nombre significatif de femmes actives et diplômées : dix sont institutrices, deux sont professeurs, quatre sont respectivement médecin, sage-femme, dentiste et reporter-photographe.

La constitution  de la liste du convoi


La liste est établie à partir des détenues du fort de Romainville ou seules huit des « 230 » n'ont pas été internées. Les deux tiers y arrivent avant novembre 1942 et y passent au moins trois mois. Près de 30 % y restent cinq mois. Mais Jeanne Herschtel, la dernière à être enregistrée, ne l'est seulement que deux jours avant le départ. Cet ordre d'immatriculation à Romainville est essentiel puisqu'il sert à établir la liste du transport : les numéros attribués à Auschwitz suivent en effet, dans l'ordre croissant et à quelques exceptions près, ceux de Romainville.
    En janvier 1943, 415 femmes avaient déjà été inscrites sur le registre du camp ; 115 n'étaient déjà plus au fort. Aussi, les 22 et 23 janvier, les 222 femmes qui sont transférées à Compiègne pour être déportées à Auschwitz, forment la grande majorité des détenues encore présentes au fort. Puisque nous ne disposons pas des directives expliquant la constitution de la liste des déportées, étudions quelles sont les 78 femmes qui restent au fort. La situation individuelle est le premier critère important : En effet, 18 femmes au moins sont malades ou enceintes et certaines ont d'ailleurs été transférées à l'hôpital du Val-de-Grâce (8). Jeanne Le Guyon ne part pas parce que l'administration allemande du fort lui a confié l'infirmerie du camp.
    Mais c'est la classification dans les différentes catégories répressives nazies qui est le critère prédominant : or, celles qui restent sont toutes classées différemment que les déportées du 24 janvier. Quinze femmes juives sont transférées les 9 et 12 février 1943 à Drancy pour être déportées, mais cette fois dans le cadre de la « Solution finale ». Marguerite Speed, parce qu'elle est anglaise, est transférée au camp de Vittel le 21 février. Dix femmes arrêtées à la suite du décret du chef de la police nazie en France, le général Oberg, punissant les proches de « terroristes » en fuite, sont libérées comme prévu le 3 avril (9). Parmi les 33 autres femmes qui auraient pu être retenues, pour au moins sept d'entre elles, leur dossier est encore en cours d'instruction. Treize autres ont surtout été classées en Sicherheitshaft (SH, « détention de sûreté ») visant des personnes ayant commis des actes jugés particulièrement graves contre le Reich et ses représentants. Cette procédure extra-judiciaire avait pour jumelle la Polizeihaft (PH, « détention de police »), davantage préventive, instituée contre toutes les personnes considérées comme dangereuses en raison de leur possible activité  communiste, anarchiste, gaulliste. C'est dans cette dernière catégorie - c'est important - qu'étaient aussi retenues des personnes pour des mesures de représailles. Officiellement depuis le 30 août 1942, les détenues de Polizeihaft initialement internées à Compiègne pouvaient l'être à Romainville : très peu sont restées au fort au moment du départ du convoi du 24 janvier, ainsi presque exclusivement composé de femmes détenues en PH ; alors qu'aucune internée en SH n'a été retenue pour être déportée.

Une « déportation de représailles » annoncée en septembre 1942 ?


Militärbefehlshaber in Frankreich,  le Commandement militaire) quittait Compiègne, emmenant plus de 1 170 déportés, presque tous communistes, vers Auschwitz (10).
    Le 19 septembre, en représailles des attentats commis contre les forces d'occupation depuis la dernière exécution massive d'otages, le 11 août 1942, les autorités policières de la Sipo-SD (Sicherheitspolizei und Sicherheitsdienst) (11) qui, officiellement depuis le 1er juin, ont en charge la politique de répression, annoncent de nouvelles mesures. Outre l'exécution de « 116 terroristes communistes », l'avis placardé prévoit « d'importantes mesures de déportation ». Une pratique habituelle depuis décembre 1941, régulièrement annoncée après des attentats importants, sauf pour les mesures de représailles prises le 11 août. En la matière, les policiers de la Sipo-SD suivaient donc les pas des militaires du MBF, qu'ils viennent pourtant politiquement de supplanter.
    Puisque aucune déportation massive n'a lieu entre cette annonce du 19 septembre et le départ du convoi du 24 janvier, posons l'hypothèse qu'il en est la conséquence.
    Dès le 16 septembre, le responsable du service II Pol de la Sipo-SD établit un premier recensement des détenus disponibles à déporter (12), avec deux nouveautés de taille par rapport à la pratique jusque-là suivie par les autorités du MBF dans le choix des « otages » : la présence de femmes - le « code des otages » du 28 septembre 1941 l'interdisait pourtant - et une sélection moins stricte et plus large des « déportés de représailles ». En effet, le service II Pol indique qu'il dispose dans les camps allemands de Compiègne et de Romainville de 33 « parents de terroristes » et de 400 à 450 détenus - presque exclusivement détenus en PH. Mais il précise également que les autorités françaises ont plus de 8 300 détenus susceptibles d'être désignés. L'importance réside moins ici dans le chiffre que dans l'énumération des catégories retenues : des « politiques » - il faut entendre des communistes -, des asociaux, des trafiquants du marché noir, des juifs, des Tsiganes, des étrangers et des prostituées. On est loin du code des otages du MBF et de la composition du convoi du 6 juillet 1942 presque exclusivement communiste. Mais, à l'exception toutefois de la présence de juifs et de prostituées, on est par contre assez proche de celle du convoi du 24 janvier, cette fois pris dans son ensemble.
 
 
 

(1) Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Éd. de Minuit, 1965.
(2) Ibid., p. 9.
(3) Le 17 août 1943, sur les ondes de la BBC, Fernand Grenier évoque le départ en janvier 1943 d'une centaine de Françaises chantant la Marseillaise. Le 6 octobre, dans le poème Musée Grévin publié aux Éd. de Minuit clandestines, Aragon lui fait écho en saluant, avec Marie-Claude Vaillant-Couturier, ces « cent noms » que « je ne pourrais ici tous [...] redire ».
(4) En détaillant la composition du convoi, Charlotte Delbo explique que cet « échantillon sociologique » « donne une image de tous les convois de déportés, montre tous les aspects de la lutte clandestine et de l'occupation, toutes les souffrances de la déportation. » L'histoire de ce « lieu de mémoire », selon l'expression de Pierre Nora, mériterait d'être précisément développé.
(5) Annette Wieviorka, Déportation et génocide. Entre la mémoire et l'oubli, Éd. Plon, 1992.
(6) Sur les arrestations des « 230 », se reporter au mémoire de maîtrise de Marion Quény, Un cas d'exception : 230 femmes françaises déportées à Auschwitz-Birkenau en janvier 1943 par mesure de répression : le convoi du 24 janvier, Université Lille 3, 2004. Lire également Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville, Éd. Tallandier, 2005.
(7) On ne connaît pas 8,7 % des motifs d'arrestation des femmes de ce convoi.
(8) Si neuf d'entre elles échappèrent ainsi à la déportation et sont libérées, d'autres sont inscrites pour des départs ultérieurs : c'est par exemple le cas de Marcelle Bastien qui n'est pas retenue sur la liste du convoi de janvier à cause de sa grossesse : elle accouche le 19 avril de sa fille Christiane, avant d'être déportée dans le transport qui quitte Paris le 29 août 1943.
(9) Parmi elles, une majorité d'épouses et de proches de FTP nantais condamnés à mort dans le procès dit des « 42 » tenu à Nantes en janvier 1943 et fusillés.
(10) Se reporter aux deux ouvrages de Claudine Cardon-Hamet : Mille otages pour Auschwitz. Le convoi du 6 juillet 1942 dit des « 45000 », Éd. FMD-Graphein, 2000 ; Triangles rouges à Auschwitz. Le convoi politique du 6 juillet 1942, Éd. Autrement, 2005.
(11) C'est-à-dire la réunion de la police de sûreté d'État et des services de sécurité du parti nazi. Le terme de « Gestapo » a longtemps été le seul utilisé, même s'il recouvre finalement qu'une partie de ces services.
(12) CDJC, XLV-78. Le service II Pol est notamment chargé des mesures de représailles.