LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans le Patriote du mois de novembre 2009

Il est beaucoup question de Missak Manouchian ces temps-ci. Le Patriote Résistant a récemment donné la parole à Robert Guédiguian pour présenter son film L'armée du crime consacré aux héros de l'Affiche rouge. Didier Daeninckx complète l'hommage en publiant deux ouvrages, l'un chez Perrin, (Missak), le second aux Éditions Rue du Monde (Missak. L'Enfant de l'Affiche rouge). Rencontre avec ce romancier talentueux qui sait si bien faire parler l'Histoire en racontant des histoires.


Didier Daeninckx


    Il dit : « Je reste toujours près des préoccupations actuelles. Chacun de mes livres est bâti sur un socle de réalité. Je tricote une histoire, mais j'ai chaque fois besoin de ce socle. Ce souci du réel, ce n'est pas faire un travail sociologique. Il permet de nourrir un personnage et d'inventer une méthode pour arriver à la fiction. » Voici en quelques mots la manière Daeninckx expliquée par lui-même et inlassablement remise sur le chantier de livre en livre : plusieurs dizaines à ce jour, dont la plupart sont des succès.
    Le socle de réalité dont il parle ici, il se trouve forcément dans l'Histoire récente, celle dans laquelle il puise ses admirations et ses colères, une Histoire qui a le plus souvent des témoins vivants. Ces témoins qu'il ira patiemment interroger à la manière d'un enquêteur, en même temps qu'il pourchassera les sources les mieux dissimulées. Cela va de la guerre d'Algérie à la torture, du négationnisme au racisme, de la Résistance à la déportation.
     Peut-on parler de Didier Daeninckx historien ? Romancier, répond-il : « J'écris des romans et j'ai envie d'exprimer des choses que seul le roman autorise. Je conçois le roman comme un révélateur, traquant les failles de la mémoire collective... Toute littérature a à voir avec l'expérience et le réel, je ne peux travailler sans me confronter à la réalité, sans confronter mes personnages de fiction à la vie. »
    Pour raconter ses histoires, Daeninckx passe par le roman noir, par le « polar » encore si décrié aujourd'hui par certains, auquel il a contribué à redonner ses lettres de noblesse, grâce justement au subtil mélange réalité-fiction que le lecteur non averti peine à démêler.
    En 1990, nous l'avions rencontré pour l'un de ses ouvrages, La Mort n'oublie personne, dont nous avons récemment vu une adaptation télévisée. Il se souvient : « C'était mon premier livre entièrement consacré à la période de l'occupation : l'histoire d'un résistant du nord condamné en 1948 pour des faits remontant à 1944 alors qu'il était engagé dans le combat pour la liberté. Condamné par des juges collaborateurs qui se vengeaient ainsi de la Résistance, ce qui montrait que de zélés magistrats de la période pétainiste avaient gardé leurs positions. Il y eut d'autres cas semblables, mais moins qu'en Italie qui en dénombre des centaines. Je l'ai appris après la parution du livre dans ce pays. »
    Nous sommes loin de Manouchian ? Pas vraiment, puisque l'idée d'écrire sur lui s'est forgée d'un livre à l'autre, sans doute à partir du sentiment d'admiration pour tous ces immigrés qui ont véritablement « donné » leur vie pour leur pays d'adoption.
    Il y a notamment les trois ouvrages-jeunesse publiés par les Éditions Rue du Monde : « Alain Serres, l'éditeur, s'est rendu compte qu'il y avait très peu de livres pour enfants qui tenaient un véritable discours symbolique sur les rafles, les camps, la Résistance, la déportation. Il m'a demandé d'y réfléchir. J'ai trouvé un fil conducteur et des histoires pour chaque thème abordé ». Par exemple : des policiers de Nancy qui ont totalement désobéi en organisant une filière de sauvetage des juifs, plus de 300 ont ainsi été soustraits à la déportation. Cela est d'autant plus incroyable que ce sauvetage était organisé au coeur de l'appareil répressif. Pour la Résistance, il centre le récit sur un joueur de foot de l'équipe du Red Star, un grand club de la banlieue parisienne, ce qui montre le monde du sport sous un autre jour, vivant lui aussi au rythme de l'Histoire. Il était membre du groupe Manouchian. La déportation est évoquée à partir des questions d'une enfant qui a découvert un numéro tatoué sur le bras de sa grand-tante.
    21 février 2009. Didier Daeninckx écrit les dernières phrases de son livre Missak. Symboliquement, il a voulu qu'il en soit ainsi. Soixante-cinq ans exactement après l'assassinat des résistants immigrés de l'Affiche rouge. Comme un ultime hommage qu'il veut encore leur rendre avant de donner son manuscrit à l'éditeur. Mais pour un tel livre, ne fallait-il pas changer de méthode, abandonner l'enquête policière ou journalistique pour une approche plus directement historique, afin que la vérité soit immédiatement identifiable ?
    Réponse immédiate de l'écrivain : « Quand j'ai voulu écrire autour de Manouchian, je dis bien autour, je ne me voyais pas mettre mes mots et mes pensées dans sa bouche. Mon histoire ne pouvait se passer de son vivant. Il fallait que le témoignage soit porté par d'autres qui l'ont connu, qui l'ont croisé à toutes les périodes de sa vie. J'ai cherché. J'ai exploré plusieurs pistes, j'ai situé le récit dans différentes périodes. Ça ne fonctionnait pas. J'ai écouté deux cents fois la chanson de Léo Ferré sur le poème d'Aragon, L'Affiche rouge, et d'un seul coup, des mots auxquels je n'avais pas prêté attention m'ont frappé. Aragon écrit : "Onze ans déjà, que cela passe vite onze ans". Pourquoi onze ans ? Parce que le poète a écrit début 1955 et qu'il va y avoir l'inauguration de la première rue Manouchian à Paris, onze ans donc après le 21 février 1944. Les mots d'Aragon sonnent comme un regret : on a mis longtemps avant de rendre l'hommage si mérité. Jusqu'alors, dans le poème, j'entendais la nostalgie, pas le regret. J'ai donc pensé qu'il fallait que je situe le livre à ce moment précis, avec un dernier chapitre sur l'inauguration de la rue où seraient présents tous ceux qui l'ont connu. De là l'intrigue choisie. »
    Louis Dragère, un jeune journaliste de l'Humanité est missionné par le Parti communiste pour enquêter sur le parcours du héros de la Résistance. Nous sommes donc début 1955. Dragère va se lancer dans une recherche fouillée mettant à jour des archives inédites, croisant la route de Jacques Duclos, Louis Aragon, Charles Tillion et bien d'autres, connus et inconnus, mais surtout retraçant toute la vie de Missak.
Précision de Didier Daeninckx : « Quand on évoque Manouchian, on parle surtout des derniers mois de sa vie, de son action au sein de la MOI, des attentats, de la traque des policiers, de sa mort... Moi, grâce à l'enquête du jeune journaliste, je remonte jusqu'à la naissance et je peux embrasser toute son existence. J'ai trouvé des archives inconnues. Sur lui, sa famille, Mélinée. J'explique la proximité de Missak avec les Aznavour qui seront dans la mouvance du réseau de résistance. Je peux développer tous les aspects qui n'ont jamais été mis en exergue. »
    De quoi donner une dimension humaine extraordinaire à celui que nous connaissons surtout par sa dernière lettre à son épouse et par l'Affiche rouge, une dernière lettre que Didier Daeninckx a eu entre les mains et qu'il évoque d'une voix émue.
    Si nous l'interrogeons sur les éventuelles réactions négatives d'anciens résistants ou de leurs proches, la réponse est sans hésitation : « En ce moment, je rencontre beaucoup de familles d'anciens résistants et déportés, d'origine française ou immigrée. Ils sont sensibles à l'image que je donne des combattants et particulièrement de Manouchian. Les jeunes retiennent surtout l'aspect enquête policière. C'est le véhicule qui leur permet d'accéder aux informations historiques. Eux se posent, évidemment, la question de ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. Ils pensent qu'il y a beaucoup d'invention romanesque. Ce qui n'est pas le cas, à l'exception du personnage de Dragère, le jeune journaliste, et de sa recherche obstinée. Ce que je dis de Charles Tillion, l'ancien chef des FTP, est vrai. Ce que je dis aussi d'Henri Krasucki est vrai également. Comme ce que je raconte sur le policier des Brigades spéciales qui a freiné les enquêtes et tenté de sauver des résistants du groupe, après avoir été un chasseur de communistes avant juin 1941. J'ai lu les comptes rendus d'interrogatoires des résistants arrêtés. Rappelons-le, ils se sont déroulés sous la torture. Aucun n'a parlé. J'ai lu ceux concernant Henri Krasucki. Il avait 350 noms sous la langue, il n'en donnera aucun. C'était un jeune garçon de 18 ans. » Un petit silence et ces quelques mots enfin : « Cette réalité-là, c'est plus fort que du roman. »
 

Propos recueillis par
Jean-Pierre Vittori
 

Ouvrages de Didier Daeninckx lus pour préparer l'interview : Missak, Éditions Perrin (16,90 euros). Pour la jeunesse : Missak, l'enfant de l'Affiche rouge, Éditions Rue du monde (17 euros). Les trois secrets d'Alexandra, Il faut désobéir, Un violon dans la nuit, Vive la liberté, Éditions Rue du monde... Daeninckx par Daeninckx par Thierry Maricourt, Éditions Le Cherche Midi (17 euros).