Il
est beaucoup question de Missak Manouchian ces temps-ci. Le Patriote
Résistant a récemment
donné la parole à Robert Guédiguian pour présenter
son film L'armée du
crime consacré aux héros
de l'Affiche rouge.
Didier Daeninckx complète l'hommage en publiant deux ouvrages, l'un
chez Perrin, (Missak),
le second aux Éditions Rue du Monde (Missak.
L'Enfant de l'Affiche rouge). Rencontre
avec ce romancier talentueux qui sait si bien faire parler l'Histoire en
racontant des histoires.
Didier Daeninckx
Il
dit : « Je reste toujours
près des préoccupations actuelles. Chacun de mes livres est
bâti sur un socle de réalité. Je tricote une histoire,
mais j'ai chaque fois besoin de ce socle. Ce souci du réel, ce n'est
pas faire un travail sociologique. Il permet de nourrir un personnage et
d'inventer une méthode pour arriver à la fiction. »
Voici en quelques mots la manière Daeninckx expliquée par
lui-même et inlassablement remise sur le chantier de livre en livre
: plusieurs dizaines à ce jour, dont la plupart sont des succès.
Le
socle de réalité dont il parle ici, il se trouve forcément
dans l'Histoire récente, celle dans laquelle il puise ses admirations
et ses colères, une Histoire qui a le plus souvent des témoins
vivants. Ces témoins qu'il ira patiemment interroger à la
manière d'un enquêteur, en même temps qu'il pourchassera
les sources les mieux dissimulées. Cela va de la guerre d'Algérie
à la torture, du négationnisme au racisme, de la Résistance
à la déportation.
Peut-on parler de Didier Daeninckx historien ? Romancier, répond-il
: « J'écris des romans
et j'ai envie d'exprimer des choses que seul le roman autorise. Je conçois
le roman comme un révélateur, traquant les failles de la
mémoire collective... Toute littérature a à voir avec
l'expérience et le réel, je ne peux travailler sans me confronter
à la réalité, sans confronter mes personnages de fiction
à la vie. »
Pour
raconter ses histoires, Daeninckx passe par le roman noir, par le «
polar » encore si décrié aujourd'hui par certains,
auquel il a contribué à redonner ses lettres de noblesse,
grâce justement au subtil mélange réalité-fiction
que le lecteur non averti peine à démêler.
En
1990, nous l'avions rencontré pour l'un de ses ouvrages, La
Mort n'oublie personne, dont nous
avons récemment vu une adaptation télévisée.
Il se souvient : « C'était
mon premier livre entièrement consacré à la période
de l'occupation : l'histoire d'un résistant du nord condamné
en 1948 pour des faits remontant à 1944 alors qu'il était
engagé dans le combat pour la liberté. Condamné par
des juges collaborateurs qui se vengeaient ainsi de la Résistance,
ce qui montrait que de zélés magistrats de la période
pétainiste avaient gardé leurs positions. Il y eut d'autres
cas semblables, mais moins qu'en Italie qui en dénombre des centaines.
Je l'ai appris après la parution du livre dans ce pays. »
Nous
sommes loin de Manouchian ? Pas vraiment, puisque l'idée d'écrire
sur lui s'est forgée d'un livre à l'autre, sans doute à
partir du sentiment d'admiration pour tous ces immigrés qui ont
véritablement « donné » leur vie pour leur pays
d'adoption.
Il
y a notamment les trois ouvrages-jeunesse publiés par les Éditions
Rue du Monde : « Alain Serres,
l'éditeur, s'est rendu compte qu'il y avait très peu de livres
pour enfants qui tenaient un véritable discours symbolique sur les
rafles, les camps, la Résistance, la déportation. Il m'a
demandé d'y réfléchir. J'ai trouvé un fil conducteur
et des histoires pour chaque thème abordé ».
Par exemple : des policiers de Nancy qui ont totalement désobéi
en organisant une filière de sauvetage des juifs, plus de 300 ont
ainsi été soustraits à la déportation. Cela
est d'autant plus incroyable que ce sauvetage était organisé
au coeur de l'appareil répressif. Pour la Résistance, il
centre le récit sur un joueur de foot de l'équipe du Red
Star, un grand club de la banlieue parisienne, ce qui montre le monde du
sport sous un autre jour, vivant lui aussi au rythme de l'Histoire. Il
était membre du groupe Manouchian. La déportation est évoquée
à partir des questions d'une enfant qui a découvert un numéro
tatoué sur le bras de sa grand-tante.
21
février 2009. Didier Daeninckx écrit les dernières
phrases de son livre Missak.
Symboliquement, il a voulu qu'il en soit ainsi. Soixante-cinq ans exactement
après l'assassinat des résistants immigrés de l'Affiche
rouge. Comme un ultime hommage qu'il
veut encore leur rendre avant de donner son manuscrit à l'éditeur.
Mais pour un tel livre, ne fallait-il pas changer de méthode, abandonner
l'enquête policière ou journalistique pour une approche plus
directement historique, afin que la vérité soit immédiatement
identifiable ?
Réponse
immédiate de l'écrivain : «
Quand j'ai voulu écrire autour de Manouchian, je dis bien autour,
je ne me voyais pas mettre mes mots et mes pensées dans sa bouche.
Mon histoire ne pouvait se passer de son vivant. Il fallait que le témoignage
soit porté par d'autres qui l'ont connu, qui l'ont croisé
à toutes les périodes de sa vie. J'ai cherché. J'ai
exploré plusieurs pistes, j'ai situé le récit dans
différentes périodes. Ça ne fonctionnait pas. J'ai
écouté deux cents fois la chanson de Léo Ferré
sur le poème d'Aragon, L'Affiche
rouge, et d'un seul coup, des mots
auxquels je n'avais pas prêté attention m'ont frappé.
Aragon écrit : "Onze ans déjà, que cela passe vite
onze ans". Pourquoi onze ans ? Parce que le poète a écrit
début 1955 et qu'il va y avoir l'inauguration de la première
rue Manouchian à Paris, onze ans donc après le 21 février
1944. Les mots d'Aragon sonnent comme un regret : on a mis longtemps avant
de rendre l'hommage si mérité. Jusqu'alors, dans le poème,
j'entendais la nostalgie, pas le regret. J'ai donc pensé qu'il fallait
que je situe le livre à ce moment précis, avec un dernier
chapitre sur l'inauguration de la rue où seraient présents
tous ceux qui l'ont connu. De là l'intrigue choisie. »
Louis
Dragère, un jeune journaliste de l'Humanité
est missionné par le Parti communiste pour enquêter sur le
parcours du héros de la Résistance. Nous sommes donc début
1955. Dragère va se lancer dans une recherche fouillée mettant
à jour des archives inédites, croisant la route de Jacques
Duclos, Louis Aragon, Charles Tillion et bien d'autres, connus et inconnus,
mais surtout retraçant toute la vie de Missak.
Précision de Didier
Daeninckx : « Quand on évoque
Manouchian, on parle surtout des derniers mois de sa vie, de son action
au sein de la MOI, des attentats, de la traque des policiers, de sa mort...
Moi, grâce à l'enquête du jeune journaliste, je remonte
jusqu'à la naissance et je peux embrasser toute son existence. J'ai
trouvé des archives inconnues. Sur lui, sa famille, Mélinée.
J'explique la proximité de Missak avec les Aznavour qui seront dans
la mouvance du réseau de résistance. Je peux développer
tous les aspects qui n'ont jamais été mis en exergue. »
De
quoi donner une dimension humaine extraordinaire à celui que nous
connaissons surtout par sa dernière lettre à son épouse
et par l'Affiche rouge,
une dernière lettre que Didier Daeninckx a eu entre les mains et
qu'il évoque d'une voix émue.
Si
nous l'interrogeons sur les éventuelles réactions négatives
d'anciens résistants ou de leurs proches, la réponse est
sans hésitation : «
En ce moment, je rencontre beaucoup de familles d'anciens résistants
et déportés, d'origine française ou immigrée.
Ils sont sensibles à l'image que je donne des combattants et particulièrement
de Manouchian. Les jeunes retiennent surtout l'aspect enquête policière.
C'est le véhicule qui leur permet d'accéder aux informations
historiques. Eux se posent, évidemment, la question de ce qui est
vrai et ce qui ne l'est pas. Ils pensent qu'il y a beaucoup d'invention
romanesque. Ce qui n'est pas le cas, à l'exception du personnage
de Dragère, le jeune journaliste, et de sa recherche obstinée.
Ce que je dis de Charles Tillion, l'ancien chef des FTP, est vrai. Ce que
je dis aussi d'Henri Krasucki est vrai également. Comme ce que je
raconte sur le policier des Brigades spéciales qui a freiné
les enquêtes et tenté de sauver des résistants du groupe,
après avoir été un chasseur de communistes avant juin
1941. J'ai lu les comptes rendus d'interrogatoires des résistants
arrêtés. Rappelons-le, ils se sont déroulés
sous la torture. Aucun n'a parlé. J'ai lu ceux concernant Henri
Krasucki. Il avait 350 noms sous la langue, il n'en donnera aucun. C'était
un jeune garçon de 18 ans. »
Un petit silence et ces quelques mots enfin : «
Cette réalité-là, c'est plus fort que du roman. »
Propos recueillis par
Jean-Pierre Vittori
Ouvrages de Didier Daeninckx lus pour préparer l'interview : Missak, Éditions Perrin (16,90 euros). Pour la jeunesse : Missak, l'enfant de l'Affiche rouge, Éditions Rue du monde (17 euros). Les trois secrets d'Alexandra, Il faut désobéir, Un violon dans la nuit, Vive la liberté, Éditions Rue du monde... Daeninckx par Daeninckx par Thierry Maricourt, Éditions Le Cherche Midi (17 euros).