LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans le Patriote du mois de novembre 2009

Journaux intimes, engagements d'écrivains, correspondances privées, poésie, lettres de fusillés..., autant de thèmes évoqués à Besançon au mois d'octobre, lors d'un colloque international consacré à l'écriture sous l'occupation.


Écrire sous l'occupation

    Qu'est-ce qui poussa les femmes et les hommes à écrire pour dire leur refus de l'occupation, qu'il prenne la forme du non-consentement ou qu'il aille jusqu'à la Résistance ? Comment exprimèrent-ils leurs idées, que ce soit dans les journaux intimes, à travers la presse clandestine, par le biais de la poésie populaire et dans les geôles des condamnés à mort ? Quelles étaient les fonctions de l'écriture sous l'occupation, en quoi l'occupation changea la façon d'écrire ?
    Ces questions, et beaucoup d'autres, ont fait l'objet d'un passionnant colloque qui, du 13 au 15 octobre, a réuni à Besançon des historiens et des littéraires français, belges et polonais autour du thème « Écrire sous l'occupation, du non-consentement à la Résistance : France, Belgique, Pologne, 1940-1945 ». Un colloque où des spécialistes des deux disciplines ont pu entrecroiser leurs réflexions et comparer des situations et des contextes culturels nationaux différents. Il était organisé par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon, l'Université de Franche-Comté et la Fondation de la Résistance.
     L'un des aspects les plus novateurs qui s'est dégagé de cette rencontre, selon François Marcot, professeur à l'Université de Franche-Comté et l'un des organisateurs, porte sur un mode d'écriture bien particulier qui est l'écriture intime : journal personnel, correspondance privée, dernières lettres de fusillés. Un champ d'étude qui est à la fois littéraire et historique.
    Philippe Lejeune a montré la diversité des fonctions du journal intime en temps de guerre, en analysant celui d'Hélène Berr (Ed. Tallandier, 2007). Au début classique journal d'une jeune fille sentimentale, il se transforme au fil des événements (le port obligatoire de l'étoile jaune, les rafles antijuives par exemple) en témoignage historique conscient sur l'occupation et la persécution des juifs (elle  mourra à Bergen-Belsen).
    Les temps troublés sont favorables à l'écriture intime, constatait Guillaume Piketty, qui a travaillé sur les carnets de guerre, correspondances ou journaux personnels de résistants. Dans sa communication, il s'est penché sur les écrits de Charles d'Aragon et de Louis Martin-Chauffier. Tenir un journal, dit-il, c'est tenir face au désastre et au désarroi, c'est s'agripper à une bouée, en mettant de la distance, en réaffirmant ses convictions. Les écrits intimes montrent l'évolution de l'état d'esprit de l'auteur. On y discerne espoirs et projets en gestation. Au fil des mois il devient un baromètre de la répression. Mais sa valeur de témoignage a des limites puisqu'il y a grand danger à laisser des traces. Ainsi Louis Martin-Chauffier prend des précautions, n'évoque plus que des faits insignifiants, « affiche un nombrilisme de façade..., comme une couverture » - ce qui n'empêchera pas son arrestation et sa déportation.
    Pierre Laborie s'est intéressé à la façon dont les écrivains percevaient la Résistance et se situaient par rapport à elle. À la lecture de leurs journaux intimes, il a remarqué que le mot « résistance » ne faisait pas partie du vocabulaire familier des contemporains. Hormis le fameux « la flamme de la résistance ne s'éteindra pas », dans l'appel du 18 juin 1940, il n'est guère utilisé. Jusqu'en 1943 la notion reste floue, même chez les résistants qui emploient plutôt les termes de « gaullistes », « FTP » « patriotes »... Le mot résistance est employé dans un autre sens : Les Allemands résistent à Stalingrad. Attention donc aux anachronismes, prévient l'historien !

Résister en écrivant
Une deuxième séance du colloque a été consacrée au thème de la presse clandestine, dans les Résistance belge, polonaise et française. Elle fut très importante en Belgique, quelque 700 titres, rappela José Gotovitch, et son but premier n'était pas d'informer (les radios, dont la BBC, remplissant ce rôle), mais de marquer la présence de la Résistance, d'éveiller les consciences, de recruter des combattants...
En Pologne aussi une presse clandestine d'envergure se développa, expliqua Waldemar Grabowski, de Varsovie, qui comprit jusqu'à 1 500 titres ; une presse qui avait aussi une fonction culturelle et de sauvegarde de la langue polonaise.
En ce qui concerne la France, Laurent Douzou, décryptant entre autres le contenu des journaux clandestins, demanda qu'on ne fasse pas abstraction des conditions dans lesquelles ils étaient réalisés : pénurie de papier, de machines, d'imprimeurs, déplacements en nombre, danger permanent... Les rédacteurs avaient peu de possibilités de s'exprimer, peu de marges de manoeuvre mais beaucoup de contraintes, d'où des « analyses à la serpe ». Il s'agissait de faire « court et percutant », de toucher l'opinion en abordant des sujets qui la concernent directement (pillage du pays, STO, grandes rafles antijuives...). Le temps manquait pour prendre de la distance. C'est pourquoi, conclut Laurent Douzou, cette presse ne doit pas être lue au premier degré, elle ne dit pas tout. Derrière les mots publiés existaient des débats, des correspondances entre dirigeants, une écriture interne donc aux mouvements qui ne transperce pas. Mais dans tous les cas et dans les trois pays, par le biais des journaux clandestins, il y eut « énonciation publique d'une parole qui petit à petit devint une force extraordinaire ».
    Les formes prises par l'écriture résistante étaient elles aussi diverses. Il fut question durant le colloque de jeux littéraires, de pastiches et parodies (« Notre de Gaulle qui êtes au feu...), de poèmes à double lecture, d'allographes alphabétiques (« La Nation ABC, les places fortes OQP... »), analysés par Bruno Leroux. On parla bien sûr beaucoup de poésie, une des grandes armes de la Résistance, à même de contourner la censure car pouvant tout exprimer par l'allusion et la métaphore, comme l'expliqua Jean-Yves Debreuille. Anne Simonin pour sa part rappela l'écho qu'eut le roman aujourd'hui oublié de Joseph Kessel, L'Armée des Ombres, paru dès l'hiver 1943 et immédiatement traduit en anglais. Conçu sur la base de faits réels et de témoignages recueillis par Kessel, il donnait la vision d'une Résistance unie derrière de Gaulle.

Face à la répression
    S'il y eut des écrivains collaborateurs, il y eut aussi des écrivains qui « cassèrent leur plume » et dont le silence fut significatif ou bien qui s'engagèrent sur le terrain (tel René Char). Cécile Vast développa l'idée d'une entrée en résistance tardive des écrivains français et d'une littérature « de dignité » plutôt que d'engagement. Deux universitaires belges évoquèrent l'existence en Belgique francophone d'une « littérature de propagande », qui exalta l'attachement à la patrie. En Pologne occupée par les nazis, la vie littéraire s'éteignit et les écrivains durent se résoudre, pour ne pas mourir de faim, à pratiquer tous les métiers.
     La dernière partie du colloque fut consacrée aux écrits face à la répression et aux persécutions : journaux intimes de juifs, correspondances de juifs internés à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, graffitis laissés sur les murs des prisons, avec une analyse des Murs de Fresnes d'Henri Calet, ouvrage publié en 1945.
    Enfin furent évoquées les dernières lettres de fusillés, et leur double dimension, selon François Marcot : la sphère intime, destinée aux proches, et la sphère publique, civique, idéalisant leur combat et l'avenir. Les destinataires ne s'y trompèrent pas puisque ces lettres sortirent vite du domaine privé pour circuler, elles furent imprimées dans la presse clandestine et lues à la BBC. Elles devinrent donc « un manifeste, un acte de résistance » en soi.
    En conclusion, on peut ajouter que ce colloque d'une grande richesse, dont les Actes seront publiés, ouvre des perspectives en matière de recherche sur les formes de refus et de non-conformisme qui se manifestèrent en France occupée, parallèlement à la Résistance active - ce qui est d'ailleurs une tendance actuelle de l'historiographie française de la Résistance.

Irène Michine