Journaux intimes, engagements d'écrivains, correspondances privées, poésie, lettres de fusillés..., autant de thèmes évoqués à Besançon au mois d'octobre, lors d'un colloque international consacré à l'écriture sous l'occupation.
Qu'est-ce
qui poussa les femmes et les hommes à écrire pour dire leur
refus de l'occupation, qu'il prenne la forme du non-consentement ou qu'il
aille jusqu'à la Résistance ? Comment exprimèrent-ils
leurs idées, que ce soit dans les journaux intimes, à travers
la presse clandestine, par le biais de la poésie populaire et dans
les geôles des condamnés à mort ? Quelles étaient
les fonctions de l'écriture sous l'occupation, en quoi l'occupation
changea la façon d'écrire ?
Ces
questions, et beaucoup d'autres, ont fait l'objet d'un passionnant colloque
qui, du 13 au 15 octobre, a réuni à Besançon des historiens
et des littéraires français, belges et polonais autour du
thème « Écrire
sous l'occupation, du non-consentement à la Résistance :
France, Belgique, Pologne, 1940-1945 ».
Un colloque où des spécialistes des deux disciplines ont
pu entrecroiser leurs réflexions et comparer des situations et des
contextes culturels nationaux différents. Il était organisé
par le Musée de la Résistance et de la Déportation
de Besançon, l'Université de Franche-Comté et la Fondation
de la Résistance.
L'un des aspects les plus novateurs qui s'est dégagé de cette
rencontre, selon François Marcot, professeur à l'Université
de Franche-Comté et l'un des organisateurs, porte sur un mode d'écriture
bien particulier qui est l'écriture intime : journal personnel,
correspondance privée, dernières lettres de fusillés.
Un champ d'étude qui est à la fois littéraire et historique.
Philippe
Lejeune a montré la diversité des fonctions du journal intime
en temps de guerre, en analysant celui d'Hélène Berr (Ed.
Tallandier, 2007). Au début classique journal d'une jeune fille
sentimentale, il se transforme au fil des événements (le
port obligatoire de l'étoile jaune, les rafles antijuives par exemple)
en témoignage historique conscient sur l'occupation et la persécution
des juifs (elle mourra à Bergen-Belsen).
Les
temps troublés sont favorables à l'écriture intime,
constatait Guillaume Piketty, qui a travaillé sur les carnets de
guerre, correspondances ou journaux personnels de résistants. Dans
sa communication, il s'est penché sur les écrits de Charles
d'Aragon et de Louis Martin-Chauffier. Tenir un journal, dit-il, c'est
tenir face au désastre et au désarroi, c'est s'agripper à
une bouée, en mettant de la distance, en réaffirmant ses
convictions. Les écrits intimes montrent l'évolution de l'état
d'esprit de l'auteur. On y discerne espoirs et projets en gestation. Au
fil des mois il devient un baromètre de la répression. Mais
sa valeur de témoignage a des limites puisqu'il y a grand danger
à laisser des traces. Ainsi Louis Martin-Chauffier prend des précautions,
n'évoque plus que des faits insignifiants, «
affiche un nombrilisme de façade..., comme une couverture »
- ce qui n'empêchera pas son arrestation et sa déportation.
Pierre
Laborie s'est intéressé à la façon dont les
écrivains percevaient la Résistance et se situaient par rapport
à elle. À la lecture de leurs journaux intimes, il a remarqué
que le mot « résistance » ne faisait pas partie du vocabulaire
familier des contemporains. Hormis le fameux
« la flamme de la résistance ne s'éteindra pas »,
dans l'appel du 18 juin 1940, il n'est guère utilisé. Jusqu'en
1943 la notion reste floue, même chez les résistants qui emploient
plutôt les termes de « gaullistes », « FTP »
« patriotes »... Le mot résistance est employé
dans un autre sens : Les Allemands résistent à Stalingrad.
Attention donc aux anachronismes, prévient l'historien !
Résister
en écrivant
Une deuxième séance
du colloque a été consacrée au thème de la
presse clandestine, dans les Résistance belge, polonaise et française.
Elle fut très importante en Belgique, quelque 700 titres, rappela
José Gotovitch, et son but premier n'était pas d'informer
(les radios, dont la BBC, remplissant ce rôle), mais de marquer la
présence de la Résistance, d'éveiller les consciences,
de recruter des combattants...
En Pologne aussi une
presse clandestine d'envergure se développa, expliqua Waldemar Grabowski,
de Varsovie, qui comprit jusqu'à 1 500 titres ; une presse qui avait
aussi une fonction culturelle et de sauvegarde de la langue polonaise.
En ce qui concerne la
France, Laurent Douzou, décryptant entre autres le contenu des journaux
clandestins, demanda qu'on ne fasse pas abstraction des conditions dans
lesquelles ils étaient réalisés : pénurie de
papier, de machines, d'imprimeurs, déplacements en nombre, danger
permanent... Les rédacteurs avaient peu de possibilités de
s'exprimer, peu de marges de manoeuvre mais beaucoup de contraintes, d'où
des « analyses à la
serpe ». Il s'agissait de
faire « court et percutant
», de toucher l'opinion en
abordant des sujets qui la concernent directement (pillage du pays, STO,
grandes rafles antijuives...). Le temps manquait pour prendre de la distance.
C'est pourquoi, conclut Laurent Douzou, cette presse ne doit pas être
lue au premier degré, elle ne dit pas tout. Derrière les
mots publiés existaient des débats, des correspondances entre
dirigeants, une écriture interne donc aux mouvements qui ne transperce
pas. Mais dans tous les cas et dans les trois pays, par le biais des journaux
clandestins, il y eut « énonciation
publique d'une parole qui petit à petit devint une force extraordinaire
».
Les
formes prises par l'écriture résistante étaient elles
aussi diverses. Il fut question durant le colloque de jeux littéraires,
de pastiches et parodies («
Notre de Gaulle qui êtes au feu...),
de poèmes à double lecture, d'allographes alphabétiques
(« La Nation ABC, les places
fortes OQP... »), analysés
par Bruno Leroux. On parla bien sûr beaucoup de poésie, une
des grandes armes de la Résistance, à même de contourner
la censure car pouvant tout exprimer par l'allusion et la métaphore,
comme l'expliqua Jean-Yves Debreuille. Anne Simonin pour sa part rappela
l'écho qu'eut le roman aujourd'hui oublié de Joseph Kessel,
L'Armée des Ombres,
paru dès l'hiver 1943 et immédiatement traduit en anglais.
Conçu sur la base de faits réels et de témoignages
recueillis par Kessel, il donnait la vision d'une Résistance unie
derrière de Gaulle.
Face
à la répression
S'il
y eut des écrivains collaborateurs, il y eut aussi des écrivains
qui « cassèrent leur plume » et dont le silence fut
significatif ou bien qui s'engagèrent sur le terrain (tel René
Char). Cécile Vast développa l'idée d'une entrée
en résistance tardive des écrivains français et d'une
littérature « de dignité » plutôt que d'engagement.
Deux universitaires belges évoquèrent l'existence en Belgique
francophone d'une « littérature
de propagande », qui exalta
l'attachement à la patrie. En Pologne occupée par les nazis,
la vie littéraire s'éteignit et les écrivains durent
se résoudre, pour ne pas mourir de faim, à pratiquer tous
les métiers.
La dernière partie du colloque fut consacrée aux écrits
face à la répression et aux persécutions : journaux
intimes de juifs, correspondances de juifs internés à Pithiviers
et Beaune-la-Rolande, graffitis laissés sur les murs des prisons,
avec une analyse des Murs de Fresnes
d'Henri Calet, ouvrage publié en 1945.
Enfin
furent évoquées les dernières lettres de fusillés,
et leur double dimension, selon François Marcot : la sphère
intime, destinée aux proches, et la sphère publique, civique,
idéalisant leur combat et l'avenir. Les destinataires ne s'y trompèrent
pas puisque ces lettres sortirent vite du domaine privé pour circuler,
elles furent imprimées dans la presse clandestine et lues à
la BBC. Elles devinrent donc «
un manifeste, un acte de résistance » en
soi.
En
conclusion, on peut ajouter que ce colloque d'une grande richesse, dont
les Actes seront publiés, ouvre des perspectives en matière
de recherche sur les formes de refus et de non-conformisme qui se manifestèrent
en France occupée, parallèlement à la Résistance
active - ce qui est d'ailleurs une tendance actuelle de l'historiographie
française de la Résistance.
Irène Michine