Ainsi débute le récit que fait Geneviève de Gaulle Anthonioz de sa "Traversée de la nuit", des quatre mois passés dans le cachot du camp de Ravensbrück. En 60 pages bouleversantes, tout est dit. La barbarie comme la foi en l'humanité. Rencontre avec une femme de conviction dont l'incessant combat contre la misère, contre l'exclusion est le prolongement nécessaire des souffrances et des luttes du passé
- Vous avez attendu très longtemps pour écrire ce livre, pourquoi? - En rentrant des camps, nous voulions témoigner mais, en même temps, nous étions pour la plupart incapables de partager avec les autres ce qui était profondément enfoui en nous-mêmes. L'expérience était encore trop douloureuse. Par la suite, j'ai été prise par l'action. J'ai d'abord fondé une famille puis, confrontée à la grande pauvreté, après ma rencontre avec le père Joseph Wresinski en 1958, je me suis mobilisée. Toutefois, j'ai participé à un ouvrage collectif "Les Françaises à Ravensbrück", avec des camarades comme Marie-Claude Vaillant-Couturier. J'ai écrit des articles, donné beaucoup de conférences sur la déportation.
Mais c'est seulement en juillet dernier, lorsque la loi sur l'exclusion a été votée à l'Assemblée nationale que je me suis sentie suffisamment libérée pour pouvoir écrire ce petit livre. Il fallait absolument que je le fasse pour être en mesure de me consacrer à un autre ouvrage que je prépare actuellement sur ATD Quart Monde, sur ce que peut apporter aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui cet autre combat pour les droits de l'homme qu'est le combat contre la misère. Je ne pouvais pas le faire avant d'avoir réglé mes comptes avec mon expérience antérieure. J'ai rédigé "La Traversée de la nuit" très rapidement, en quelques jours, ce livre était en moi. Je l'ai lu ensuite à mes enfants et mon fils aîné en particulier m'a beaucoup poussée à le publier. Je suis moi-même étonnée qu'il ait autant d'audience
- Peut-être parce qu'à travers la simplicité et la densité de votre écriture le lecteur est immédiatement touché par ce que vous avez vécu et le comprend mieux ? - C'est ce que je souhaitais en tout cas. Il existe une chose que l'on peut partager avec le lecteur, c'est l'expérience humaine tout simplement, quelle qu'elle soit - et la nôtre fut des plus tragiques, mais il y en d'autres
Tout être humain vit des expériences souvent difficiles et douloureuses, nous le constatons chaque jour ne serait-ce que par ce que nous montrent les médias, toute cette violence, cette injustice qui ne peuvent laisser indifférents. - Rechercher donc ce qui nous unit
- Je crois que si l'on veut que ce monde soit un peu moins dur, moins injuste, qu'il écrase un peu moins les petits, les faibles, qu'il y ait un peu plus de paix et d'amour, il faut construire sur ce terrain-là. Je pense que les individus peuvent se retrouver de cette manière, que là se trouve le chemin qu'ils peuvent emprunter ensemble. Nous avions trouvé au camp cette fraternité qui nous a unies. J'espère qu'elle ressort de mon récit. - Oui, avec force, par exemple lorsque vous racontez comment au lendemain d'un Noël désespérant de solitude, vous recevez quelques cadeaux, véritables trésors, que vos camarades ont réussi à vous faire parvenir dans votre cachot. - Je pense que ce tout petit livre contient quand même un message d'espérance. Je suis sortie du tunnel alors que beaucoup y sont morts ou n'en ont pas trouvé le bout dans leur coeur, dans leurs espoirs. Ce n'est pas seulement ma foi chrétienne qui m'a soutenue. La recherche de Dieu, dans un camp de concentration, était très difficile. J'ai été aidée par ce que je lisais dans le coeur et sur le visage d'un certain nombre de mes camarades, qui n'étaient pas toutes croyantes mais qui étaient habitées par tant d'humanité. J'ai voulu délivrer ce double témoignage: montrer l'horreur et montrer que certains ont été capables de la dépasser. Je crois que la plupart des déportés qui ont eu la chance de survivre disent à peu près la même chose. Ils ont connu la barbarie mais aussi la fraternité et, pour cette raison, cette expérience n'a pas détruit leur foi en l'humanité. Ce plus d'humanité, ce plus de fraternité exigent de chacun de nous un effort continu. - En particulier pour lutter contre la misère, pour aider ceux qui ont été exclus à vivre décemment? - Oui, la loi sur l'exclusion a été votée mais elle n'est pas encore mise en application. Elle ne constitue d'ailleurs pas une réponse complète, immédiate. La situation dramatique actuelle ne se renversera pas du jour au lendemain. Lorsque dans la rue nous sommes interpellés par quelqu'un qui nous demande un peu d'argent, nous sommes bien conscients que notre geste ne suffira pas. La vraie réponse, je crois, est la reconnaissance de la dignité de chaque être humain.
Je voulais essayer de rejoindre chaque lectrice, chaque lecteur sur le terrain de son humanité profonde, parce que je pense que c'est ainsi que se tisse un lien entre tous les hommes, que s'édifie le socle. Quelles que soient par ailleurs nos convictions politiques, religieuses, philosophiques, nous possédons quelque chose en commun, où que nous vivions sur cette planète: le sentiment très profond de la dignité d'être humain. Et c'est ce que je n'ai pas supporté dans ma rencontre avec la misère et qui m'avait tellement blessée au camp, cette destruction de ce qui fait la grandeur d'un être, du fait des conditions dans lesquelles il vit.