LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de NOVEMBRE 2008

 Les négationnistes ont trouvé sur Internet une audience universelle à l'intention de laquelle ils publient une masse croissante de textes. Pour autant il ne faut pas céder au découragement car sur Internet existent aussi de multiples sites diffusant des données historiques rigoureuses et honnêtes sur le nazisme et ses crimes.
Pour Gilles Karmasyn, spécialiste en systèmes d'information (que nous avions déjà rencontré en 2003 pour le PR), la méthode historienne classique ne suffit pourtant pas et pour mieux contrer les falsificateurs, il faut aussi démonter point par point leur argumentaire mensonger. C'est à quoi il s'emploie depuis plus de dix ans, en dehors de son activité professionnelle, sur un site qui accueille plusieurs milliers de visiteurs par jour : « Pratique de l'histoire et dévoiements négationnistes », http://www.phdn.org). Un site et une structure en évolution, comme il nous l'a confié dans cet entretien. 


Gilles Karmasyn



    - Depuis plusieurs années vous étudiez la scène négationniste sur Internet, et ailleurs, et vous animez un site original et fort utile, PHDN (« Pratique de l'histoire et dévoiements négationnistes », phdn.org), qui réfute le discours négationniste sur des bases historiques. Dans une interview parue dans le PR d'octobre 2003, vous décriviez déjà ces discours et leurs fondements, qu'en est-il aujourd'hui ?

    - Il n'y a pas de nouveautés majeures depuis cinq ans mais un renforcement de grandes tendances. Il se confirme que le négationnisme n'est plus qu'une des modalités de la « judéophobie des modernes » (selon Pierre-André Taguieff qui préfère ce terme à celui d'antisémitisme). Celle-ci renoue avec des classiques de l'antisémitisme, recyclés dans un discours « antisioniste », qui ne consiste pas à critiquer telle ou telle politique israélienne, une démarche légitime en soi, mais à exprimer une critique radicale de l'État d'Israël appelant plus ou moins à sa destruction. Ce discours se reconnaît aisément et si on substitue « juif » à « sioniste », on retombe sur des poncifs du XIXe siècle : complot de domination mondiale, crime rituel, cruauté consubstantielle, rapacité, etc. La particularité du négationnisme est de pouvoir amener à l'antisémitisme un public pas nécessairement réceptif à ce type de préjugés. On ne peut pas rester négationniste sans devenir antisémite.
    Par ailleurs, même si elle n'est pas centrale, la disqualification de la Résistance et des déportés résistants est sous-jacente du discours négationniste en général. Dans le cas d'Oradour-sur-Glane, qui préoccupe tant un Vincent Reynouard, c'est flagrant - le massacre a eu lieu à cause de la Résistance, il y a eu un simple dérapage de la Waffen-SS, etc.

    - Les négationnistes sont toujours très présents sur la Toile ?

    - Oui, et toujours aussi actifs, la plupart oeuvrant sur des sites anglophones. Mais on en trouve également dans d'autres langues, en allemand, flamand, italien, espagnol, arabe, etc. et naturellement en français. Les deux plus importants restent le VHO-France, émanation d'un volumineux site en allemand qui s'intitule « Fondation européenne pour la libre recherche historique », qui est traduit en nombreuses langues et publie entre autres Vincent Reynouard. Le second est l'Aaargh (« Association des anciens amateurs de récits de guerre et d'holocauste » ) qui aligne des milliers de pages intégrant toute la littérature négationniste et n'hésite plus à publier les grands classiques de l'antisémitisme, tous les pamphlets connus et moins connus. Un vrai catalogue de l'antisémitisme en ligne. Ces gens sont totalement décomplexés face à l'antisémitisme, totalement libérés, et cela grâce à l'Internet. La blogosphère « nationale-identitaire », c'est-à-dire des groupes plutôt situés à l'extrême droite, mais parfois liés avec certaines extrêmes gauches, se fait régulièrement l'écho des sites et publications négationnistes. Les activistes négationnistes du Net sont animés par une extraordinaire énergie qui se traduit par la masse de ce qu'ils publient, l'usage d'Internet ne posant aucune limite.

    - N'y a-t-il vraiment pas de limites ? Il y a environ deux ans un jugement de la cour d'appel de Paris faisait obligation aux fournisseurs d'accès français de filtrer l'accès vers l'Aaargh justement. Ce filtrage n'est-il pas efficace ?

    - Cette procédure est mise en branle uniquement lorsqu'on peut démontrer devant un tribunal que toutes les autres voies possibles, comme le recours auprès des hébergeurs de sites, les plaintes, etc. ont échoué. En théorie, le filtrage est possible mais en pratique, les démarches s'avèrent longues et complexes. Elles ont abouti en ce qui concerne l'Aaargh, le filtrage a été efficace, pendant quelques mois. Puis le site a de nouveau été disponible. La faute en incombe aux fournisseurs d'accès francophones qui ne font pas l'effort de filtrer, en raison de prétendues difficultés techniques, ou pour respecter la liberté d'expression, disent-ils. Ce n'est que si la justice les contraints à agir qu'ils obtempèrent... puis tout repart. Et la masse des textes négationnistes ne fait que s'amplifier.

    - Pour vous, la lutte contre le négationnisme passe d'abord par la connaissance historique, c'est le but de votre action et de votre site ?

    - Oui, encore que la loi Gayssot, qui réprime l'expression publique du négationnisme en tant que discours antisémite, s'est révélée d'une grande efficacité pour endiguer le flot dans l'espace public classique. Mais puisque le champ d'action des négationnistes est devenu universel avec Internet, il est nécessaire de recourir en parallèle à d'autres moyens. Pour combattre les discours qui répandent des contre-vérités voire des falsifications, la méthode historienne classique d'exposition des événements, aussi rigoureuse et honnête soit-elle, ne suffit pas à mon sens. Il faut répondre point par point aux mensonges en retournant aux sources et en décortiquant la méthodologie des pousseurs de mythes. PHDN s'attache donc à réfuter leur argumentaire afin de démonter la mécanique de leurs discours. On retrouve d'ailleurs toujours les mêmes poncifs, les négationnistes ne se renouvellent pas, mais le grand public, non averti, les jeunes internautes en particulier qui n'ont pas le bagage nécessaire pour démêler le vrai du faux, ne comprend pas qu'il se fait manipuler. Cet exercice de réfutation systématique est rare en France, à la différence des pays anglo-saxons où cela se fait depuis longtemps. Seul Pierre Vidal-Naquet s'y était attelé dans Les Assassins de la mémoire.
    Dans le public et les médias, persiste une certaine ignorance de la nature du négationnisme. Je pense par exemple à l'affaire Gollnisch, à Lyon en 2004. La presse lui demandait s'il niait l'existence des camps de concentration. Il a eu beau jeu de répondre non - les négationnistes ne contestent pas l'existence des camps. Mais ils prétendent que la détention n'était pas si dure que ça, qu'on n'y mourait que du typhus et qu'« on n'y a gazé que des poux », etc. C'est pour cette raison qu'il faut bien connaître la méthode négationniste, falsification et distorsion de textes, amalgames, citations tronquées ou hors contexte, etc.

    - Mais vous apportez aussi sur PHDN de solides données historiques sur le nazisme, la déportation, le génocide des juifs, qui sont indispensables ?

    - Bien sûr, parallèlement à la réfutation, nous proposons un ensemble de documents et de dossiers d'histoire et, notamment, une liste de citations généralement « enfouies » dans la littérature savante, rigoureusement référencées, de contemporains du nazisme, des nazis eux-mêmes au premier chef, qui illustrent le processus de l'extermination des juifs. Nous publions des documents d'archives puisés chez les meilleurs historiens du nazisme, tels Hilberg, Friedländer, Kershaw, Aly, etc. Qui, en dehors d'un public très motivé, se réfère à ces ouvrages fondamentaux ? Cet ensemble très pointu de connaissances, en général éparpillé, est ici rassemblé et mis à la disposition du grand public. On peut dire que nous lui offrons une fenêtre de visibilité. Le site est d'ailleurs très bien placé dans les moteurs de recherche et accueille plusieurs milliers de visiteurs par jour. PHDN est aussi conçu pour être un instrument, une base de travail pour les professeurs d'histoire et leurs élèves.

    - Vous avez animé ce site depuis 1996 seul le plus souvent. Mais depuis quelques mois vous avez franchi une nouvelle étape puisque PHDN s'est constitué en association loi 1901, dans quels buts ?

    - Je travaille avec Nicolas Bernard, un très bon connaisseur de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale et des procédés négationnistes, et, au travers de cette association, notre objectif est de nous donner les moyens de poursuivre avec plus d'ambition la lutte contre les négationnismes, celui de la Shoah, mais aussi d'autres génocides et crimes contre l'humanité. Nous traitons déjà de la négation du génocide des Arméniens, il faudra sans doute un jour aborder celle du génocide des Tutsis au Rwanda. Nous voulons aussi lutter contre les falsifications notamment historiques visant à susciter des préjugés contre des groupes humains donnés. Tout ceci dans un esprit de défense de la démocratie et des droits de l'homme.
    Les types d'actions projetées sont nombreux : outre augmenter en ligne le nombre d'études sur le négationnisme et ses acteurs, sur les avancées de la recherche sur ce thème et sur l'histoire des génocides, nous souhaitons nouer des contacts et au-delà des partenariats avec des établissements scolaires, des universités, des instituts de recherche, organiser des programmes d'études ou des séminaires sur les négationnismes et les falsifications historiques... Le fait de se constituer en association permet de demander des subventions pour tous ces projets, qui nécessitent par exemple de faire traduire des textes fondamentaux d'historiens du nazisme, puis de les numériser, de développer des démarches plus pédagogiques, etc. Avec PHDN j'ai entrepris un voyage au long cours qui ne doit pas s'interrompre... conforté par l'idée, comme l'exprima Roger Martin du Gard, que « quand la vérité est libre et l'erreur aussi, ce n'est pas l'erreur qui triomphe », mais que le seul principe de cette liberté ne saurait garantir ce triomphe - encore faut-il l'exercer par un travail rigoureux et assidu et ne pas attendre que d'autres l'exercent à votre place...
 

Propos recueillis
par Irène MICHINE