Gisèle Guillemot est une figure familière de la FNDIRP. Membre du conseil d'administration, elle participe à plusieurs commissions et au comité de rédaction du Patriote Résistant. Mais elle est également connue bien au-delà de la Fédération pour ses bouleversants poèmes de résistance et de déportation et son premier livre, (Entre parenthèses), de Colombelles à Mauthausen (L'Harmattan, 2001), a été salué comme un grand témoignage sur la déportation. Dans un nouveau livre, paru récemment (1), elle dévoile entre autres les souvenirs du temps où elle était une « petite main de la Résistance », comme elle le dit bien modestement. Un beau témoignage qui nous donne l'occasion s'il en fallait de la rencontrer un peu plus longuement pour parler de ce passé encore si vivant.
Gisèle Guillemot
Tout
commence sur le « Plateau », une vaste cité ouvrière
qui s'étale sur les communes de Mondeville, Colombelles et Giberville
surplombant Caen et la vallée de l'Orne. C'est là qu'est
logé le personnel de la Société métallurgique
de Normandie (SMN) dont l'usine du « Plateau » emploie dans
les années trente quelque 6 000 personnes. Son beau-père
travaillant à la SMN, Gisèle Guillemot y passe une partie
de son enfance et son adolescence.
«
En 1936, la SMN a été la seule usine de France à ne
pas faire la grève ! affirme-t-elle.
J'étais indignée.
C'était l'époque où je commençais à
m'intéresser à la politique, je prenais conscience des inégalités
sociales et de la société rétrograde qui m'entourait.
Avec mes copains de la cité, dont certains faisaient partie des
Jeunesses communistes, nous allions manifester avec les ouvriers d'autres
usines du Calvados pour soutenir leurs revendications, ce mouvement social
nous passionnait. Nous nous sommes aussi mobilisés pour les républicains
espagnols. Cet engagement rendait ma mère furieuse, elle ne comprenait
pas ma révolte... Depuis toujours d'ailleurs j'ai été
en rébellion, et d'abord contre ma mère et contre sa famille
de notables. Il faut dire que je suis née hors mariage, mon père,
un bel Italien et musicien de surcroît, employé par mon grand-père,
a quitté ma mère après ma naissance. Quel scandale
! C'était très mal vu dans une grande famille normande, et
celle-ci me l'a bien fait sentir. J'ai toujours été un fardeau
pour ma mère. Ce rejet aurait pu faire de moi une fille misérable
et résignée, or c'est tout le contraire qui s'est passé.
Je le dois peut-être à mes aïeux normands qui n'étaient
pas des gens résignés puisqu'ils ont accompagné Guillaume
le Conquérant à l'assaut de l'Angleterre ! »
Toujours
est-il que quand les Allemands arrivent en 1940 et prennent possession
de la cité, Gisèle et sa bande de copains, au total «
sept adolescents, dont une fille d'à peine un mètre cinquante...
face à la puissante Wehrmacht »,
ne se résignent pas à cet état de choses et veulent
briser la léthargie ambiante. Au début, ils tracent des messages
anti-allemands sur les murs, introduisent du sucre ou du sable dans les
réservoirs des motos ennemies garées dans la rue pour endommager
les moteurs, inversent les panneaux de signalisation... «
des bêtises de gamins »,
mais qui exaspèrent l'occupant. Le petit groupe distribue également
des tracts communistes aux sorties de l'usine tard le soir. Sans encombres
jusqu'à ce 21 septembre 1941 lorsque deux gendarmes surgissent de
la pénombre... les jeunes prennent la fuite mais l'un des garçons
est arrêté le lendemain puis livré aux Allemands. Il
fera partie des otages fusillés à Caen en décembre
1941. « Les gendarmes,
ils auraient pu le laisser filer, dénonce Gisèle, ils nous
connaissaient depuis l'enfance, ils faisaient quasiment partie de la famille,
leurs fils jouaient au football avec mes copains... »
Le
groupe se disperse. L'un des garçons sera fusillé dans le
cadre d'une autre affaire, un autre meurt suite à une blessure.
Gisèle reste seule sur le « Plateau », désemparée.
Mais bientôt elle reprend le combat, recrutée par les communistes
du Calvados et elle devient, dit-elle modestement, une «
petite main de la Résistance ».
Une « petite main »
qui transporte sur son vélo de la dynamite ou un revolver d'un bout
à l'autre du département, prend part aux descentes dans les
mairies pour rafler papiers et tickets d'alimentation, transmet des messages
et s'occupe du ravitaillement, tape et distribue des tracts, aide à
la réalisation du journal clandestin Le
Calvados libre, participe à
la préparation de sabotages... qui se soldent en avril et mai 1942
par le déraillement de deux trains chargés de soldats allemands,
il y a de nombreux morts. Les nazis fusillent des otages en représailles.
La
famille de la jeune fille ignore tout de ses activités. Jusqu'au
jour où sa mère découvre un paquet de tracts camouflé
dans un vieux berceau de poupée. «
Elle était folle de rage. Comme je n'étais pas majeure, elle
m'a menacée de me flanquer dans une maison de correction. Heureusement,
j'ai été arrêtée quinze jours plus tard ! Lorsqu'elle
est venue me voir au parloir à Fresnes, je lui ai dit : " Tu vois,
tu n'as plus besoin de me mettre en maison de correction, les Allemands
s'en sont chargés." »
Gisèle
a été arrêtée au bureau du Ravitaillement général
à Caen où elle travaillait depuis peu - «
un endroit bien pratique, s'amuse-t-elle,
car on y centralisait les
tickets d'alimentation, j'ai pu en pourvoir tous les clandestins du Calvados
! ». Son groupe a été
trahi par un de ses membres. Quelques mois plus tard, vingt-trois personnes
comparaissent devant un tribunal allemand : il y a seize condamnés
à mort, parmi eux Gisèle et sa camarade Edmone. Les hommes
sont fusillés, les deux femmes déportées. Leur destination
finale annoncée au départ de Paris est la prison de Lübeck,
en Allemagne du nord. Elles mettront 89 jours à l'atteindre au terme
d'un invraisemblable périple dans le Reich, de prison en prison,
et jusqu'à celle de Cracovie en Pologne, sans que Gisèle
ait jamais connu la raison de cette errance.
Lorsqu'on
l'interroge sur sa déportation, qui l'a conduite après ses
séjours dans les prisons de Lübeck et de Cottbus au camp de
Ravensbrück en juillet 1944 puis à Mauthausen, Gisèle
préfère en évoquer des aspects positifs. «
J'ai vécu tellement de choses au cours de ces années que
j'ai grandi avec elles. L'aspect le plus constructif a été
ma rencontre dans les prisons et les camps avec des femmes extraordinaires,
qui m'ont beaucoup apporté. La déportation a représenté
pour moi une sorte de voyage initiatique. J'étais jeune, pas très
cultivée, encore que j'avais déjà beaucoup lu, je
me rendais compte que j'avais beaucoup à apprendre et j'étais
donc à l'affût de toutes les connaissances. Pour tenir, il
était important de ne pas perdre le goût du savoir et de rester
curieux. En contact avec tous ces gens différents, j'apprenais beaucoup
aussi bien sur l'histoire que sur la politique internationale. Nous avions
aussi des échanges philosophiques, sur la notion du mal par exemple.
Ainsi, comment concevoir qu'une jolie jeune femme comme la gardienne Binz
de Ravensbrück puisse se comporter comme une bête féroce
à l'égard des détenues ? »
Avec
tendresse Gisèle mentionne quelques-unes de ces femmes qui l'ont
tant marquée : «
Entre autres je me souviens d'Yvonne Oddon, bibliothécaire au Musée
de l'Homme ainsi que de la directrice de l'Ecole des surintendantes des
usines, des êtres de grande valeur. Je me souviens d'un médecin
soviétique qui avait vécu Stalingrad et qui m'apprit, à
ma grande stupéfaction, l'existence du Goulag en URSS ; je n'ai
jamais oublié non plus ce groupe de Tchèques emprisonnées
depuis l'invasion de leur pays et qui parlaient bien le français,
c'était exaltant de discuter avec elles. J'ai rencontré des
femmes de tous milieux, comme cette Juliette qui était ouvrière
chez Renault, dotée d'une intelligence absolument étonnante
et qui nous donnait des cours de marxisme. Il est évident que les
femmes qui avaient fait le choix de la Résistance et pris des risques
en conséquence étaient a priori de fortes personnalités.
Bien sûr, on trouvait comme partout des idiotes et des égoïstes,
mais dans l'ensemble ces femmes avaient un niveau moral élevé.
»
Gisèle
évoque aussi la solidarité qui unissait les déportées
et, comme tous les rescapés de l'univers concentrationnaire, souligne
la chance qui lui a permis de survivre.
« J'ai eu la chance de passer beaucoup de temps en prison, où
nous n'avons eu que peu de mortes. Au camp, j'ai eu la chance de ne pas
attraper le typhus - juste un petit quand même, qui m'a mise trois
jours sur le flanc. Je n'ai pas attrapé la tuberculose, alors que
ma meilleure amie en est morte. Je n'ai pas perdu le moral, qui est souvent
une question indépendante de la volonté. Et j'avais la conviction
que les nazis allaient perdre la guerre. D'une certaine façon, je
suis arrivée à faire abstraction de cet environnement hostile
en m'inventant des poèmes ou en me racontant des histoires. J'ai
traversé cette période dans une sorte d'inconscience, l'impression
d'être spectatrice, cela m'arrive d'ailleurs souvent dans la vie.
»
Pour
l'aider à tenir, Gisèle avait aussi un précieux petit
carnet jaune, qu'elle possède toujours, sur lequel elle notait en
sténo ses nombreux poèmes et beaucoup d'autres faits qui
lui fourniront la matière de ses livres et nouvelles. «
Je les relis parfois afin d'en garder la mémoire, car les déportés
occultent volontairement beaucoup de faits pour surmonter leurs traumatismes,
remarque-t-elle. En ce qui
me concerne, je crois avoir surmonté cette expérience car,
comme je l'ai dit tout à l'heure, malgré tout elle m'a construite.
Sans elle je ne serais pas devenue celle que je suis - et je ne suis d'ailleurs
pas devenue quelqu'un d'extraordinaire ! De la déportation tu ressors
démoli ou plus solide. »
Propos recueillis par Irène Michine
(1) Gisèle Guillemot & Samuel Humez : Résistante. Mémoires d'une femme de la Résistance à la Déportation. 2009, Michel Lafon, 17 euros.