Lu
dans la livraison du mois de janvier 2006 :
Éliane, qui avait beaucoup de chance
Éliane
avait eu beaucoup de chance. Dès son arrivée elle avait été
affectée à un des kommandos les moins mauvais du camp, dit
« de la fourrure ». Le travail y était harassant, mais
au moins se trouvait-elle à l'abri des intempéries. Étant
infirmière, spécialisée en chirurgie, elle aurait
préféré travailler au Revier mais pour y obtenir un
poste il fallait disposer de soutiens qui lui manquaient. Néanmoins
elle avait eu de la chance, elle n'avait pas attrapé la scarlatine,
ni le typhus, elle n'était pas devenue tuberculeuse. Au moment de
l'effondrement du Reich, elle avait encore eu de la chance. Elle n'avait
pas été expédiée sur la route, dans ces terribles
convois mortifères. Elle avait été rapatriée
gentiment par la Croix Rouge Internationale.
Décidément
toujours chanceuse, elle avait retrouvé, intacte, toute sa famille
et aussi son fiancé qui l'avait fidèlement attendue trois
longues années. Pour couronner cette veine son réseau de
Résistance avait été reconnu parmi les premiers à
la Libération et, homologuée comme lieutenant, elle avait
touché un rappel de solde depuis son entrée en résistance
jusqu'à sa libération. Un gentil pécule ! Elle bénéficiait
en outre d'une longue période de convalescence. Elle avait vraiment
de la chance.
Pourtant
elle se sentait mal à l'aise, oppressée. Il y avait trop
de rumeurs, trop de lumière, un soleil insolent au-dessus d'une
ville trop bruyante et puis les gens, surtout les gens !... Ils étaient
si loin, ils ne lui semblaient pas réels. Elle avait l'impression
de cheminer dans un rêve.
Le
soir, au cours du premier repas, sa mère s'étonna qu'elle
fût tellement silencieuse. Alors elle dit : « Au camp quand
le soir tombait c'était le plus difficile... » « Je t'en
prie, l'interrompit sa mère, ne pense plus à cela,
il faut que tu oublies. Maintenant c'est fini !... » Elle se tut.
Le
lendemain matin, au petit-déjeuner, seule avec sa soeur, devant la
table de la cuisine, un bol de café au lait bien chaud entre les
doigts, elle dit : « Le matin, l'appel, c'était très
dur. Des heures debout, l'hiver surtout... » « Je t'en prie,
l'interrompit sa soeur, ne pense plus à tout cela. C'est fini
maintenant. Pense plutôt à ton futur mariage ! »
Elle acheva son bol en silence.
Plus
tard, avec son fiancé, elle dit : « Parfois je pensais
que si je mourrais mes cendres seraient jetées dans le lac et que
vous viendriez un jour, peut-être y déposer quelques fleurs...
» « Je t'en prie, tais-toi ! tu ne dois plus y penser.
C'est fini, maintenant, c'est fini ! tu dois oublier ! » Elle
se tut une nouvelle fois. Mais qu'avait-il donc tous à vouloir qu'elle
se taise ?
Au Revier, les médecins SS tuaient
Oublier
! oublier Le seul moyen de se libérer de ces images qui l'obsédaient
était de les transmettre mais personne ne voulait les recueillir.
Pourquoi ? De quoi avaient-ils peur ? ou bien honte ?
Le
service hospitalier où elle travaillait avant son arrestation avait
organisé une petite réception en son honneur. Accueil chaleureux,
bisous, fleurs, petits-fours, champagne... une fête ! Le médecin
en chef fit un gentil laïus, la félicitant de son courage,
se réjouissant de sa survie à tant d'épreuves et lui
souhaitant un heureux avenir, espérant son retour prochain parmi
eux. Et puis chacun se mit à deviser, évoquant les heures
difficiles de l'occupation. Elle se taisait. Un médecin du service
s'approcha d'elle. « J'ai lu dans une revue que les médecins
allemands, dans les camps, se livraient à des expériences
criminelles, est-ce vrai ? »
« À Ravensbrück,
au Revier, des médecins avaient opéré des petites
filles d'une dizaine d'années, et les maintenaient en vie, le bas-ventre
ouvert, des jours et des jours, pour se livrer à de soi-disant recherches
sur la stérilité. Au bloc 32 il y avait une soixantaine de
jeunes Polonaises rescapées, sur environ cent cinquante jeunes filles
sélectionnées à Varsovie, victimes d'interventions
mutilantes. Le prétexte étant de trouver des remèdes
pour les blessures aux jambes, à la suite de l'échec du médecin
qui soignait Heydrich après l'attentat dont celui-ci fut victime
en Tchécoslovaquie. À la fin ils essayèrent d'éliminer
les survivantes. Ils en tuèrent sept, les autres furent sauvées,
in extremis, par les occupantes du bloc 32. »
« Mon Dieu ! vous
êtes sûre ? Des médecins, comment est-ce possible ?
»
Alors
elle se mit en colère. « Les petites Polonaises je les
ai vues, se traînant sur leurs béquilles, leurs pauvres jambes
inutiles ! Elles n'avaient pas vingt ans ! Quant aux petites filles ?...
Nos camarades infirmières et médecins fuyaient en larmes
le bloc opératoire pour échapper à leurs cris. Puis
finalement tentaient de les soulager, de les réconforter, de les
accompagner jusqu'à la mort. Une de nos médecins eut le courage
de dire à ses collègues allemands ce qu'elle pensait de ces
mutilations. Ils n'eurent pas l'audace de la punir. »
Elle
avait, sans s'en rendre compte, élevé la voix. Tous l'écoutait.
Quand elle se tut un grand silence envahit la pièce. Elle éclata
en sanglots et quitta la réception. Elle marcha longtemps dans les
rues de Paris. Quand elle rentra à la maison personne ne lui posa
de questions. C'est ce soir-là qu'elle rompit ses fiançailles.
Le garçon ne méritait pas cela mais elle se sentait incapable
d'affronter le mariage.
Au
camp Éliane n'avait jamais eu de problèmes de sommeil. Sa
faculté d'endormissement dans les situations les plus critiques
émerveillait ses compagnes. Elle traversait les nuits pleines de
bruit et de fureur comme si elle se fût trouvée dans le calme
d'un hôtel de luxe. Il fallait la secouer pour l'éveiller
le matin. Ses amies disaient, « un jour on te laissera dormir
». Toutes l'enviaient. Depuis son retour le sommeil la fuyait.
Elle s'endormait tard dans la nuit et s'éveillait à l'aube.
Les yeux à peine ouverts elle cherchait par la fenêtre la
clarté du crématoire et s'inquiétait de ne pas sentir
sa voisine sur son flanc. Il lui fallait un moment pour se retrouver. Éliane
n'arrivait pas à revenir.
Sa
famille appartenait à la moyenne bourgeoisie, raisonnablement catholique
mais profondément attachée à la République
dont les valeurs étaient enseignées aux enfants tout naturellement.
Son père votait radical-socialiste. Le vote des femmes n'étant
pas à l'ordre du jour, elle n'avait pas réfléchi à
un choix éventuel. Elle était devenue résistante par
amour de la Patrie et par peur des extrêmes. Elle n'était
pas, comme disaient d'elles ses camarades, « politisée ».
Elle avait découvert avec surprise les communistes au camp, s'étonnant
presque qu'elles n'aient pas le couteau entre les dents. Elle avait eu
avec l'une d'elles, avocate, des liens étroits et se promettait
d'étudier le marxisme au retour. Au grand ébahissement de
ses parents elle se mit à acheter la presse communiste et même
un gros livre, Le Capital, de Marx. Elle trouva des réponses
à quelques questions mais ne parvint pas à s'impliquer.
Elle
s'enfonçait doucement dans une dépression irrépressible.
Elle songea un moment à se suicider. Mais le souvenir de toutes
celles qui avaient tant rêvé du retour et qui étaient
restées là-bas l'en empêcha. Elle n'avait pas le droit.
Ce serait donner raison à leurs bourreaux qui voulaient toutes les
anéantir.
Elle
tenta de rencontrer quelques-unes de ses anciennes compagnes du camp. Elle
n'y trouva aucun réconfort. Elles semblaient aussi perdues qu'elle-même.
Pendant
la petite fête à l'hôpital elle avait appris qu'un jeune
médecin du service s'était engagé dans l'armée
pour aller en Indochine chasser les Japonais. Sa décision fut prise
une nuit d'insomnie. Elle n'était pas encore démobilisée.
Elle allait mettre fin à sa convalescence et demander à être
expédiée en Extrême-Orient. Ce qu'elle fit sans tenir
aucun compte des protestations familiales.
Éliane
fut tuée autour de Pékin dans le courant de l'année
1950. Elle venait d'avoir trente ans.
Gisèle GUILLEMOT