LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de janvier 2006 :



Les survivants de la déportation qui en 1945 rentrent en France tentent de se regrouper, adhèrent à des associations comme la FNDIRP, essayent de se raccrocher à la vie. Certains y parviennent, d'autres pas, mais tous restent seuls en définitive avec leurs souvenirs et leur souffrance ; ceux qui ont la chance de retrouver des proches ne trouvent pas toujours auprès d'eux l'écoute dont ils auraient tant besoin... Telle cette jeune femme, Éliane, revenue de Ravensbrück, dont Gisèle Guillemot nous rapporte l'expérience dans ce récit poignant.

Éliane, qui avait beaucoup de chance


Éliane avait eu beaucoup de chance. Dès son arrivée elle avait été affectée à un des kommandos les moins mauvais du camp, dit « de la fourrure ». Le travail y était harassant, mais au moins se trouvait-elle à l'abri des intempéries. Étant infirmière, spécialisée en chirurgie, elle aurait préféré travailler au Revier mais pour y obtenir un poste il fallait disposer de soutiens qui lui manquaient. Néanmoins elle avait eu de la chance, elle n'avait pas attrapé la scarlatine, ni le typhus, elle n'était pas devenue tuberculeuse. Au moment de l'effondrement du Reich, elle avait encore eu de la chance. Elle n'avait pas été expédiée sur la route, dans ces terribles convois mortifères. Elle avait été rapatriée gentiment par la Croix Rouge Internationale.
Décidément toujours chanceuse, elle avait retrouvé, intacte, toute sa famille et aussi son fiancé qui l'avait fidèlement attendue trois longues années. Pour couronner cette veine son réseau de Résistance avait été reconnu parmi les premiers à la Libération et, homologuée comme lieutenant, elle avait touché un rappel de solde depuis son entrée en résistance jusqu'à sa libération. Un gentil pécule ! Elle bénéficiait en outre d'une longue période de convalescence. Elle avait vraiment de la chance.
Pourtant elle se sentait mal à l'aise, oppressée. Il y avait trop de rumeurs, trop de lumière, un soleil insolent au-dessus d'une ville trop bruyante et puis les gens, surtout les gens !... Ils étaient si loin, ils ne lui semblaient pas réels. Elle avait l'impression de cheminer dans un rêve.
Le soir, au cours du premier repas, sa mère s'étonna qu'elle fût tellement silencieuse. Alors elle dit : « Au camp quand le soir tombait c'était le plus difficile... » « Je t'en prie, l'interrompit sa mère, ne pense plus à cela, il faut que tu oublies. Maintenant c'est fini !... » Elle se tut.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, seule avec sa soeur, devant la table de la cuisine, un bol de café au lait bien chaud entre les doigts, elle dit : « Le matin, l'appel, c'était très dur. Des heures debout, l'hiver surtout... » « Je t'en prie, l'interrompit sa soeur, ne pense plus à tout cela. C'est fini maintenant. Pense plutôt à ton futur mariage ! » Elle acheva son bol en silence.
Plus tard, avec son fiancé, elle dit : « Parfois je pensais que si je mourrais mes cendres seraient jetées dans le lac et que vous viendriez un jour, peut-être y déposer quelques fleurs... » « Je t'en prie, tais-toi ! tu ne dois plus y penser. C'est fini, maintenant, c'est fini ! tu dois oublier ! » Elle se tut une nouvelle fois. Mais qu'avait-il donc tous à vouloir qu'elle se taise ?

Au Revier, les médecins SS tuaient

Oublier ! oublier Le seul moyen de se libérer de ces images qui l'obsédaient était de les transmettre mais personne ne voulait les recueillir. Pourquoi ? De quoi avaient-ils peur ? ou bien honte ?
Le service hospitalier où elle travaillait avant son arrestation avait organisé une petite réception en son honneur. Accueil chaleureux, bisous, fleurs, petits-fours, champagne... une fête ! Le médecin en chef fit un gentil laïus, la félicitant de son courage, se réjouissant de sa survie à tant d'épreuves et lui souhaitant un heureux avenir, espérant son retour prochain parmi eux. Et puis chacun se mit à deviser, évoquant les heures difficiles de l'occupation. Elle se taisait. Un médecin du service s'approcha d'elle. « J'ai lu dans une revue que les médecins allemands, dans les camps, se livraient à des expériences criminelles, est-ce vrai ? »
« À Ravensbrück, au Revier, des médecins avaient opéré des petites filles d'une dizaine d'années, et les maintenaient en vie, le bas-ventre ouvert, des jours et des jours, pour se livrer à de soi-disant recherches sur la stérilité. Au bloc 32 il y avait une soixantaine de jeunes Polonaises rescapées, sur environ cent cinquante jeunes filles sélectionnées à Varsovie, victimes d'interventions mutilantes. Le prétexte étant de trouver des remèdes pour les blessures aux jambes, à la suite de l'échec du médecin qui soignait Heydrich après l'attentat dont celui-ci fut victime en Tchécoslovaquie. À la fin ils essayèrent d'éliminer les survivantes. Ils en tuèrent sept, les autres furent sauvées, in extremis, par les occupantes du bloc 32. »
« Mon Dieu ! vous êtes sûre ? Des médecins, comment est-ce possible ? »
Alors elle se mit en colère. « Les petites Polonaises je les ai vues, se traînant sur leurs béquilles, leurs pauvres jambes inutiles ! Elles n'avaient pas vingt ans ! Quant aux petites filles ?... Nos camarades infirmières et médecins fuyaient en larmes le bloc opératoire pour échapper à leurs cris. Puis finalement tentaient de les soulager, de les réconforter, de les accompagner jusqu'à la mort. Une de nos médecins eut le courage de dire à ses collègues allemands ce qu'elle pensait de ces mutilations. Ils n'eurent pas l'audace de la punir. »
Elle avait, sans s'en rendre compte, élevé la voix. Tous l'écoutait. Quand elle se tut un grand silence envahit la pièce. Elle éclata en sanglots et quitta la réception. Elle marcha longtemps dans les rues de Paris. Quand elle rentra à la maison personne ne lui posa de questions. C'est ce soir-là qu'elle rompit ses fiançailles. Le garçon ne méritait pas cela mais elle se sentait incapable d'affronter le mariage.
Au camp Éliane n'avait jamais eu de problèmes de sommeil. Sa faculté d'endormissement dans les situations les plus critiques émerveillait ses compagnes. Elle traversait les nuits pleines de bruit et de fureur comme si elle se fût trouvée dans le calme d'un hôtel de luxe. Il fallait la secouer pour l'éveiller le matin. Ses amies disaient, « un jour on te laissera dormir ». Toutes l'enviaient. Depuis son retour le sommeil la fuyait. Elle s'endormait tard dans la nuit et s'éveillait à l'aube. Les yeux à peine ouverts elle cherchait par la fenêtre la clarté du crématoire et s'inquiétait de ne pas sentir sa voisine sur son flanc. Il lui fallait un moment pour se retrouver. Éliane n'arrivait pas à revenir.
Sa famille appartenait à la moyenne bourgeoisie, raisonnablement catholique mais profondément attachée à la République dont les valeurs étaient enseignées aux enfants tout naturellement. Son père votait radical-socialiste. Le vote des femmes n'étant pas à l'ordre du jour, elle n'avait pas réfléchi à un choix éventuel. Elle était devenue résistante par amour de la Patrie et par peur des extrêmes. Elle n'était pas, comme disaient d'elles ses camarades, « politisée ». Elle avait découvert avec surprise les communistes au camp, s'étonnant presque qu'elles n'aient pas le couteau entre les dents. Elle avait eu avec l'une d'elles, avocate, des liens étroits et se promettait d'étudier le marxisme au retour. Au grand ébahissement de ses parents elle se mit à acheter la presse communiste et même un gros livre, Le Capital, de Marx. Elle trouva des réponses à quelques questions mais ne parvint pas à s'impliquer.
Elle s'enfonçait doucement dans une dépression irrépressible. Elle songea un moment à se suicider. Mais le souvenir de toutes celles qui avaient tant rêvé du retour et qui étaient restées là-bas l'en empêcha. Elle n'avait pas le droit. Ce serait donner raison à leurs bourreaux qui voulaient toutes les anéantir.
Elle tenta de rencontrer quelques-unes de ses anciennes compagnes du camp. Elle n'y trouva aucun réconfort. Elles semblaient aussi perdues qu'elle-même.
Pendant la petite fête à l'hôpital elle avait appris qu'un jeune médecin du service s'était engagé dans l'armée pour aller en Indochine chasser les Japonais. Sa décision fut prise une nuit d'insomnie. Elle n'était pas encore démobilisée. Elle allait mettre fin à sa convalescence et demander à être expédiée en Extrême-Orient. Ce qu'elle fit sans tenir aucun compte des protestations familiales.
Éliane fut tuée autour de Pékin dans le courant de l'année 1950. Elle venait d'avoir trente ans.

Gisèle GUILLEMOT

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