Lu
dans la livraison du mois de janvier 2006 :
À Hinzert, la pédagogie en marche
« Mon
père, Mary-George Favin, est mort à Hinzert, en janvier 1943,
il est enterré ici. À cette époque, il avait encore
eu droit à un cercueil ; par la suite, il y eut tant de morts qu'on
les mettait dans des fosses communes. Mais ma mère n'a pas pu faire
rapatrier son corps après la guerre car, à la fin, avant
de partir, les SS par vengeance ont enlevé les noms sur les cercueils
qui sont devenus anonymes. Comment savoir alors où était
mon père ? ».
Gisèle
Baugrand est venue plusieurs fois à Hinzert, « mais je
n'ai jamais vu autant de monde qu'aujourd'hui », constate-t-elle.
L'inauguration du Centre de documentation et de rencontres a en effet attiré
plusieurs centaines de personnes ce 10 décembre dans cette campagne
paisible, située à une trentaine de kilomètres de
Trèves (Rhénanie-Palatinat). Le bâtiment oblongue de
teinte rougeâtre qui l'accueille rompt, à dessein, ainsi l'ont
voulu les architectes, la tranquillité du paysage vallonné
et les champs qui entourent le site, comme pour rappeler les crimes commis
ici au nom du régime national-socialiste. Il fait face au petit
« cimetière d'honneur » qu'aménagèrent
les autorités françaises d'occupation en 1946. «
Elles avaient organisé une cérémonie et j'y ai assisté,
avec ma mère, j'avais dix ans, reprend Gisèle Baugrand, cela
ne s'oublie pas. Mon père était arrivé ici en août
1942, il était avec André Parise ; c'était un cheminot,
il avait été arrêté chez nous, à Romilly-sur-Seine...
»
Avec la Centrale pour la formation politique
Quarante
Français, parmi lesquels une dizaine de déportés,
dont André Parise, sont venus à Hinzert pour l'inauguration
du Centre, à l'invitation de la Landeszentrale für politische
Bildung, la Centrale pour la formation politique du Land de Rhénanie-Palatinat.
Nous avons fréquemment fait référence dans le PR à
cet organisme avec lequel la FNDIRP entretient depuis de nombreuses années
des liens amicaux et qui est le maître d'¦uvre du projet de Centre.
Son ancien directeur Hans-Georg Meyer, maintenant retraité mais
présent à l'inauguration, puis son successeur Dieter Schiffmann,
ainsi que Uwe Bader, aujourd'hui directeur du mémorial voisin du
camp de Osthofen, ont régulièrement informé et associé
la Fédération et les anciens déportés de Hinzert
de l'évolution du concept et des travaux. Pour eux tous, ainsi que
pour Mme Welter, directrice du Centre, il était primordial d'ouvrir
celui-ci en 2005, sans plus attendre, afin que le maximum d'anciens déportés
puisse faire le voyage et participer à l'événement.
Et
ils sont venus, avec leurs proches, avec leurs enfants ou petits-enfants.
Du Luxembourg voisin, Premier ministre Jean-Claude Juncker en tête,
un groupe de 120 personnes a répondu à l'invitation ; ainsi
que des Belges, des Hollandais et des Ukrainiens, déportés
et/ou leur famille. Plusieurs pays sont officiellement représentés
par les consuls de Pologne, Serbie, Russie... - les 13 000 hommes qui subirent
ici la terreur SS entre 1939 et 1945 étant originaires de 20 nations.
Et de nombreux élus locaux et régionaux participent aussi
à la cérémonie.
Dans
la grande salle du Centre où est aménagée l'exposition
permanente plusieurs allocutions vont être prononcées. Côté
allemand, celles du ministre-président du Land de Rhénanie-Palatinat,
Kurt Beck, du secrétaire d'État aux Finances dans le gouvernement
fédéral, Karl Diller, du ministre du Land pour les Sciences,
la Formation permanente et la Culture, Jürgen Zöllner ; tous
expriment leur satisfaction de voir cette importante réalisation
achevée, leur ferme attachement au travail de mémoire sur
le IIIe Reich et, bien sûr, leurs espoirs en un avenir de coopération
et de paix.
« Ici de nombreux
rêves ont été détruits... et tant de destins gaspillés
», devait dire Jean-Claude Juncker, pensant entre autres aux
1 600 Luxembourgeois passés par Hinzert, à ses compatriotes
assassinés dans le camp, après la grande grève de
1942 dans son pays, ou aux résistants fusillés sans autre
forme de procès en février 1944... « C'est un jour
de deuil, ajoute-t-il, mais aussi de joie, parce que nous pouvons
aujourd'hui parler du passé ensemble sachant que nous avons un avenir
qui sera commun ».
Pierre
Pixius, président de l'Amicale luxembourgeoise des anciens détenus
de Hinzert, prend ensuite la parole pour notamment souligner l'importance
du nouveau Centre dans un lieu où beaucoup des siens sont morts
et qui représentent un symbole de la barbarie et du meurtre. Mais
aussi « un symbole de la Résistance de notre peuple »
et « l'idéal pour lequel tant des nôtres ont combattu
».
Robert
Créange, secrétaire général de la FNDIRP, lit
ensuite l'allocution du Dr Claude Meyroune, qui n'a pu assister à
l'inauguration. Ancien du camp, ce dernier rend hommage aux efforts fournis
par les responsables allemands pour « perpétuer le souvenir
de ceux que l'on voulait voir se perdre dans l'oubli », les déportés
NN (Nacht und Nebel) en particulier. À ce propos, il rappela les
travaux fondamentaux de son « grand ami, l'Abbé Joseph
de la Martinière, qui ont fait connaître le camp de Hinzert,
fait revivre le souvenir des déportés, survivants, des morts,
guillotinés ou décédés au camp, travaux qui
ont expliqué la teneur du décret Keitel créant la
catégorie NN dont les premiers sont passés à Hinzert
».
Premier contact avec l'enfer
Pour
la plupart des Français, classés donc dans la catégorie
NN, le camp de Hinzert fut la première et brutale confrontation
avec l'univers concentrationnaire, une étape avant la détention
dans d'autres camps et prisons. « C'était le premier contact
avec l'enfer », confirme Marcel Petit, arrivé en juin
1942. « Je n'y suis resté que quelques semaines, mais j'ai
tout vu, tout saisi d'un coup ». Et le malheureux n'en avait
pas fini, puisque son épouvantable périple le mena ensuite
des prisons de Wittllich et de Breslau, à Gross Rosen, Dora, Nordhausen,
Harzungen et enfin Bergen-Belsen. Mais tous le disent - Louis Fussinger,
Marcel Martin, Jean Granja, entre autres - en racontant la vie quotidienne,
le travail, les brimades, les coups, la terreur exercée par le kapo
surnommé Ivan le Terrible... ce camp de transit, où ils n'ont
pas séjourné très longtemps, a laissé en eux
des traces indélébiles. C'est pourquoi ces rescapés,
quelle que soit leur nationalité du reste, attachent une grande
valeur à ce Centre qui représente une nouvelle étape
dans le travail de mémoire effectué au mémorial :
la pédagogie est ici à l'¦uvre, comme l'atteste l'exposition
permanente. Celle-ci accorde une large place à la biographie des
détenus, à leurs parcours concentrationnaires et leurs témoignages
filmés diffusés sur écran font partie intégrante
de cette exposition, replacés dans l'histoire du camp lui-même
et du système concentrationnaire nazi dans son ensemble.
Après
l'inauguration de l'exposition, des moments poignants vont se dérouler
à l'extérieur, avec une cérémonie de recueillement
devant l'impressionnant monument commémoratif dû à
l'ancien détenu luxembourgeois Lucien Wercollier. À la fin,
en mémoire des morts, les participants vont déposer des roses
rouges au pied de la sculpture...
À
Hinzert, ce 10 décembre, l'émotion mais aussi la manifestation
d'une volonté de transmettre des connaissances historiques précises
et formatrices, se sont conjuguées avec succès.