À
partir de novembre 1940, sur ordre de l'occupant, près de 350 nomades
se trouvant en Loire-Inférieure (l'actuelle Loire-Atlantique), sont
internés au camp de la Forge, à Moisdon-la-Rivière,
placé sous administration française. En raison de l'insalubrité
des lieux, ils sont transférés en mars 1941 au camp de Choisel,
à Châteaubriant, avant de retourner à La Forge en octobre
; ils y resteront jusqu'en mai 1942 (1).
L'internement
de ces familles tsiganes dans les deux camps a été étudié
par Émilie Jouand, qui a obtenu le deuxième prix du Prix
Marcel Paul 2009. Nous publions ici un passage de son mémoire traitant
du transfert à Choisel, un fait peu connu.
L'internement des nomades en Loire-Inférieure
Pensant avoir trouvé une solution aux problèmes d'habitat et d'hygiène existant à La Forge, le préfet, le sous-préfet et le chef de camp, en accord avec les autorités allemandes, procèdent au transfert des trois cent quarante-cinq nomades du camp de Moisdon-la-Rivière vers celui de Châteaubriant : Choisel. Mais, assez rapidement, de nouvelles catégories d'internés viennent se joindre aux nomades : des indésirables, puis des communistes. Cette situation crée de nouvelles difficultés, bien plus aiguës aux yeux des dirigeants du camp que les anciens problèmes [du camp] de La Forge.
Nouveau
camp, nouveaux problèmes
Le
camp C, ou camp de Choisel, se constitue de trente-deux grands baraquements
en bois recouverts de tôles ondulées. Dans un rapport qu'il
adresse au sous-préfet le 22 février, le capitaine Leclercq
nous apprend que vingt sont utilisables de suite, neuf sont en voie d'achèvement,
et trois sont à aménager. Ce camp contient aussi une installation
de douches et d'étuvage, un groupe de bâtiments en maçonnerie
à usage de ferme (ensemble M1) et un autre grand bâtiment
en maçonnerie à usage d'écurie (bâtiment M2).
Le tout est clôturé par des fils de fer barbelés, rendant,
selon le capitaine, toute évasion impossible. (...)
La
concentration de différentes catégories d'internés
ne plaît pas réellement au capitaine Leclercq, qui envisage
déjà les difficultés à venir. Dans une lettre
qu'il adresse au sous-préfet le 21 février, il explique les
problèmes qui risquent de découler de la concentration dans
un même camp de nomades, internés suite à une mesure
allemande, avec des indésirables et des communistes, internés
suites à des mesures du gouvernement français. Pourtant,
à partir du mois d'avril 1941, des internés indésirables
et communistes arrivent : du 15 avril au 15 mai, la population du camp
est quasiment multipliée par deux. Elle passe ainsi de trois cent
quatre-vingt-quatre internés à six cent vingt-huit internés
suite à l'arrivée de deux cent onze internés politiques
et vingt-et-un internés indésirables.
Dorénavant,
trois catégories d'internés sont présentes à
Choisel : les nomades, les indésirables (souteneurs, prostituées,
étrangers, juifs, gens du milieu, marché noir, etc.) et les
politiques (communistes et partisans de De Gaulle).
Dans
ce nouveau camp, les responsabilités du capitaine Leclercq et du
sous-préfet deviennent plus importantes. Un rapport que le capitaine
adresse au sous-préfet le 12 mars nous apprend que de nouvelles
consignes ont été données au détachement de
gendarmerie le 2 mars, suite au changement de camp. Le rôle du détachement
diffère maintenant de celui que lui conféraient les consignes
datées du 4 novembre 1940, comme le constate le capitaine, et les
devoirs du sous-préfet sont renforcés :«
Pratiquement, elles [les nouvelles consignes] mettent le détachement
de garde exactement dans la situation d'une force de gendarmerie détachée
dans un établissement pénitentiaire. La garde et la police
intérieure du camp lui incombent mais elle n'est plus qu'un agent
d'exécution pour ce qui est de l'emploi du temps et pour les services
intérieurs de surveillance des corvées et des ateliers à
organiser suivant vos directives
[celles du sous-préfet] ».
Le
capitaine acquiert, quant à lui, un rôle social et moral envers
les internés, comme le lui signale le sous-préfet au début
du mois de mai : «
J'insisterai sur le rôle social et moral que vous devez remplir auprès
des internés ». Le
capitaine Leclercq n'est plus seulement là pour administrer le camp.
Il a maintenant un rôle de guide : il doit aider les nomades à
s'intégrer en les civilisant ; et les communistes, à retrouver
le droit chemin.
L'arrivée
massive des nouveaux internés - dont les effectifs passent de trois
cent quatre-vingt-quatre au 15 avril à huit cent un au 31 juillet
- ne fait qu'aggraver certains des problèmes déjà
présents au camp de La Forge. Seules les conditions d'hygiène
semblent être nettement meilleures, tout du moins au début.
L'état sanitaire des enfants est correct : « seulement »
trois enfants décèdent lors du passage des nomades à
Choisel, de mars à septembre 1941 (2). Les baraquements peuvent
être correctement chauffés, l'hygiène corporelle est
surveillée plus étroitement, et le personnel médical
est renforcé par l'arrivée de deux nouvelles infirmières
- Melle Michaut le 1er avril et Melle Maynier le 24 juin - ce qui lui permet
d'être plus performant en ce qui concerne l'application des règles
d'hygiène générale et la prévention des épidémies.
Ce personnel médical est maintenant placé sous la direction
du Dr De Paolo, nommé à Choisel pour remplacer le Dr Bourigault.
Mais
les problèmes de ravitaillement s'aggravent. Dès mi-mars,
le capitaine prévoit cette progression : «
Le ravitaillement est déjà fort difficile, il le sera davantage
quand les effectifs augmenteront ».
Rapidement, ses inquiétudes sont confirmées. Les nouveaux
internés, qui arrivent en nombre, ont rarement été
comptés dans les prévisions. Les quantités de nourriture
sont insuffisantes, et le capitaine doit se fournir en légumes frais
à l'extérieur du camp. Mais cette solution est insuffisante,
et la situation devient vite intenable. Le 14 mai, le capitaine explique
au sous-préfet que les denrées se font de plus en plus rares,
et qu'il est de plus en plus difficile de se les procurer. Il ajoute: «
Il est donc indispensable que des mesures efficaces et pratiques interviennent
immédiatement ». Le
23 mai, il annonce que le camp ne pourra tenir que jusqu'au 29 mai inclus
avec la nourriture qu'il possède. De plus, il lui est maintenant
quasiment impossible de se procurer des légumes frais, ceux-ci étant
raflés par les autorités allemandes pour leur propre compte.
Le
problème du ravitaillement est aggravé par le problème
de crédit lié au camp: avec quel argent payer les fournisseurs
? Le 15 mars, le préfet de la Loire-Inférieure envoie une
lettre au ministre secrétaire d'État à l'Intérieur.
Il lui rappelle qu'il n'a toujours reçu aucun crédit pour
le fonctionnement du camp de nomades et d'indésirables. Pourtant,
du 11 novembre au 28 février, trois cent mille francs ont déjà
été dépensés : soixante-cinq mille francs pour
les frais de première installation, vingt mille francs pour le personnel
et deux cent quinze mille francs pour les nomades eux-mêmes. Ces
problèmes de budget aggravent le problème du ravitaillement
: non seulement les denrées sont rares, mais les fournisseurs hésitent
à fournir Choisel car ils craignent de n'être pas payés.
Deux mois après avoir envoyé sa lettre, le préfet
reçoit une réponse :
« Toutes les dépenses occasionnées par l'internement
de ces deux catégories d'indésirables [nomades et indésirables
internés sur ordre des autorités d'occupation] devront être
imputées au compte spécial "Frais d'occupation".» Cependant,
à Choisel, ces nomades sont internés avec des indésirables
et des politiques internés suite à des mesures du gouvernement
français. Les dépenses se répartissent alors ainsi
: l'ensemble des frais généraux de gardiennage et d'aménagement,
ainsi que les frais d'hébergement et d'entretien des personnes internées
suite à des mesures prises par le gouvernement français,
doivent être imputés au Budget extraordinaire du ministère
de l'Intérieur, les frais d'hébergement et d'entretien des
personnes internées sur ordre des autorités allemandes doivent
être imputés au compte spécial "Frais d'occupation".
Ce courrier règle le problème lié au crédit,
mais il crée un surplus de travail pour le personnel du camp, déjà
peu nombreux, puisqu'il faut faire deux listes de comptes distinctes, alors
que les achats sont faits de manière globale.
Déjà
fort occupé, le capitaine Leclercq doit rapidement faire face à
un nouveau problème. La situation vestimentaire des internés
est mauvaise : beaucoup n'ont qu'un seul vêtement, souvent très
usé. Les enfants courent nu-pieds dans le camp. Le 9 mars, le capitaine
s'adresse au Secours national afin d'obtenir des vêtements de rechange.
Le Secours national lui envoie alors cinq cents uniformes bleu horizon
qu'il faut teindre et donner aux internés. Mais cela ne suffit pas,
et le problème du manque de vêtements ne cesse de s'amplifier.
Pour tenter de limiter les problèmes de ravitaillement en nourriture
et en vêtement, le sous-préfet envisage de faire libérer
certains internés indésirables ou nomades. Ce projet n'aboutit
pas (...)
Des mesures sévères
Parallèlement
aux problèmes de ravitaillement de toute espèce que doit
régler le capitaine Leclercq, il faut aussi qu'il surveille les
différentes catégories de population du camp, afin de renseigner
au mieux le sous-préfet de leurs agissements. Dans un de ses rapports,
le capitaine qualifie les nomades de «
remuants » : «
Ceux-ci [les nomades]
sont remuants, mais pas réellement dangereux ».
Selon lui, cela est lié à leur désoeuvrement. Ainsi,
certains tentent de se rapprocher de leur famille : le 18 février,
Marie Reinart demande à être transférée au camp
de Montsûrs, en Mayenne, afin de rejoindre sa famille. Elle reçoit
une réponse négative le 20 mars : le préfet craint
qu'en donnant son accord à ce transfert, de nombreuses autres demandes
ne soient formulées. D'autres tentent d'obtenir leur libération.
De même, de nombreux nomades se "rebellent" contre les gendarmes,
refusant d'obéir aux ordres. Ils sont alors punis et envoyés
au local disciplinaire, le "mitard" du camp. Il semblerait que les nomades
soient plus "rebelles" à l'ordre que les deux autres catégories
d'internés: en mai 1941, quatorze des dix-neuf internés envoyés
dans ce local disciplinaire appartiennent à l'îlot des nomades.
Mais
tous les nomades ne se contentent pas de ces petits actes de rébellion.
Certains n'hésitent pas à garder en leur possession des armes,
malgré le fait que cela soit interdit : les 21 et 22 mars, les gendarmes
découvrent cinq armes à feu dans les dortoirs des nomades.
D'autres nomades vont jusqu'à s'évader du camp. Du 2 mars
au 19 juin, neuf nomades s'enfuient, dont une jeune fille. Les nomades
ne sont pas les seuls à s'évader : trois indésirables
s'évadent entre le 14 et le 24 juin. Le capitaine se méfie
de cette catégorie d'internés, qu'il qualifie de gens «
à l'affût d'un prétexte pour se mettre en état
de rébellion ». Cependant,
la catégorie d'internés qui lui pose le plus de tourments
est celle des politiques.
Le capitaine qualifie
leur autorité de « certaine ». Il faut sans cesse les
surveiller et rester très prudent. (...)
Émilie Jouand
(1) Ils iront ensuite
de camp en camp et ne seront libérés, comme la plupart des
internés tsiganes en France, qu'en 1946 !
(2) Alors que six enfants
sont morts au camp de La Forge en un mois et demi.
Émilie Jouand
: L'internement des nomades
en Loire-Inférieure. Les camps de La Forge et de Choisel, novembre
1940 -mai 1942. Mémoire
de master I de recherche en histoire, préparé sous la direction
de Rémi Fabre, maître de conférence. Université
de Nantes, UFR d'histoire, histoire de l'art et archéologie.