LE PATRIOTE RÉSISTANT


PR septembre 2009

À partir de novembre 1940, sur ordre de l'occupant, près de 350 nomades se trouvant en Loire-Inférieure (l'actuelle Loire-Atlantique), sont internés au camp de la Forge, à Moisdon-la-Rivière, placé sous administration française. En raison de l'insalubrité des lieux, ils sont transférés en mars 1941 au camp de Choisel, à Châteaubriant, avant de retourner à La Forge en octobre ; ils y resteront jusqu'en mai 1942 (1).
L'internement de ces familles tsiganes dans les deux camps a été étudié par Émilie Jouand, qui a obtenu le deuxième prix du Prix Marcel Paul 2009. Nous publions ici un passage de son mémoire traitant du transfert à Choisel, un fait peu connu.


L'internement des nomades en Loire-Inférieure


    Pensant avoir trouvé une solution aux problèmes d'habitat et d'hygiène existant à La Forge, le préfet, le sous-préfet et le chef de camp, en accord avec les autorités allemandes, procèdent au transfert des trois cent quarante-cinq nomades du camp de Moisdon-la-Rivière vers celui de Châteaubriant : Choisel. Mais, assez rapidement, de nouvelles catégories d'internés viennent se joindre aux nomades : des indésirables, puis des communistes. Cette situation crée de nouvelles difficultés, bien plus aiguës aux yeux des dirigeants du camp que les anciens problèmes [du camp] de La Forge.

Nouveau camp, nouveaux problèmes


    Le camp C, ou camp de Choisel, se constitue de trente-deux grands baraquements en bois recouverts de tôles ondulées. Dans un rapport qu'il adresse au sous-préfet le 22 février, le capitaine Leclercq nous apprend que vingt sont utilisables de suite, neuf sont en voie d'achèvement, et trois sont à aménager. Ce camp contient aussi une installation de douches et d'étuvage, un groupe de bâtiments en maçonnerie à usage de ferme (ensemble M1) et un autre grand bâtiment en maçonnerie à usage d'écurie (bâtiment M2). Le tout est clôturé par des fils de fer barbelés, rendant, selon le capitaine, toute évasion impossible. (...)
    La concentration de différentes catégories d'internés ne plaît pas réellement au capitaine Leclercq, qui envisage déjà les difficultés à venir. Dans une lettre qu'il adresse au sous-préfet le 21 février, il explique les problèmes qui risquent de découler de la concentration dans un même camp de nomades, internés suite à une mesure allemande, avec des indésirables et des communistes, internés suites à des mesures du gouvernement français. Pourtant, à partir du mois d'avril 1941, des internés indésirables et communistes arrivent : du 15 avril au 15 mai, la population du camp est quasiment multipliée par deux. Elle passe ainsi de trois cent quatre-vingt-quatre internés à six cent vingt-huit internés suite à l'arrivée de deux cent onze internés politiques et vingt-et-un internés indésirables.
    Dorénavant, trois catégories d'internés sont présentes à Choisel : les nomades, les indésirables (souteneurs, prostituées, étrangers, juifs, gens du milieu, marché noir, etc.) et les politiques (communistes et partisans de De Gaulle).
    Dans ce nouveau camp, les responsabilités du capitaine Leclercq et du sous-préfet deviennent plus importantes. Un rapport que le capitaine adresse au sous-préfet le 12 mars nous apprend que de nouvelles consignes ont été données au détachement de gendarmerie le 2 mars, suite au changement de camp. Le rôle du détachement diffère maintenant de celui que lui conféraient les consignes datées du 4 novembre 1940, comme le constate le capitaine, et les devoirs du sous-préfet sont renforcés :« Pratiquement, elles [les nouvelles consignes] mettent le détachement de garde exactement dans la situation d'une force de gendarmerie détachée dans un établissement pénitentiaire. La garde et la police intérieure du camp lui incombent mais elle n'est plus qu'un agent d'exécution pour ce qui est de l'emploi du temps et pour les services intérieurs de surveillance des corvées et des ateliers à organiser suivant vos directives [celles du sous-préfet] ».
    Le capitaine acquiert, quant à lui, un rôle social et moral envers les internés, comme le lui signale le sous-préfet au début du mois de mai : « J'insisterai sur le rôle social et moral que vous devez remplir auprès des internés ». Le capitaine Leclercq n'est plus seulement là pour administrer le camp. Il a maintenant un rôle de guide : il doit aider les nomades à s'intégrer en les civilisant ; et les communistes, à retrouver le droit chemin.
    L'arrivée massive des nouveaux internés - dont les effectifs passent de trois cent quatre-vingt-quatre au 15 avril à huit cent un au 31 juillet - ne fait qu'aggraver certains des problèmes déjà présents au camp de La Forge. Seules les conditions d'hygiène semblent être nettement meilleures, tout du moins au début. L'état sanitaire des enfants est correct : « seulement » trois enfants décèdent lors du passage des nomades à Choisel, de mars à septembre 1941 (2). Les baraquements peuvent être correctement chauffés, l'hygiène corporelle est surveillée plus étroitement, et le personnel médical est renforcé par l'arrivée de deux nouvelles infirmières - Melle Michaut le 1er avril et Melle Maynier le 24 juin - ce qui lui permet d'être plus performant en ce qui concerne l'application des règles d'hygiène générale et la prévention des épidémies. Ce personnel médical est maintenant placé sous la direction du Dr De Paolo, nommé à Choisel pour remplacer le Dr Bourigault.
    Mais les problèmes de ravitaillement s'aggravent. Dès mi-mars, le capitaine prévoit cette progression : « Le ravitaillement est déjà fort difficile, il le sera davantage quand les effectifs augmenteront ». Rapidement, ses inquiétudes sont confirmées. Les nouveaux internés, qui arrivent en nombre, ont rarement été comptés dans les prévisions. Les quantités de nourriture sont insuffisantes, et le capitaine doit se fournir en légumes frais à l'extérieur du camp. Mais cette solution est insuffisante, et la situation devient vite intenable. Le 14 mai, le capitaine explique au sous-préfet que les denrées se font de plus en plus rares, et qu'il est de plus en plus difficile de se les procurer. Il ajoute: « Il est donc indispensable que des mesures efficaces et pratiques interviennent immédiatement ». Le 23 mai, il annonce que le camp ne pourra tenir que jusqu'au 29 mai inclus avec la nourriture qu'il possède. De plus, il lui est maintenant quasiment impossible de se procurer des légumes frais, ceux-ci étant raflés par les autorités allemandes pour leur propre compte.
    Le problème du ravitaillement est aggravé par le problème de crédit lié au camp: avec quel argent payer les fournisseurs ? Le 15 mars, le préfet de la Loire-Inférieure envoie une lettre au ministre secrétaire d'État à l'Intérieur. Il lui rappelle qu'il n'a toujours reçu aucun crédit pour le fonctionnement du camp de nomades et d'indésirables. Pourtant, du 11 novembre au 28 février, trois cent mille francs ont déjà été dépensés : soixante-cinq mille francs pour les frais de première installation, vingt mille francs pour le personnel et deux cent quinze mille francs pour les nomades eux-mêmes. Ces problèmes de budget aggravent le problème du ravitaillement : non seulement les denrées sont rares, mais les fournisseurs hésitent à fournir Choisel car ils craignent de n'être pas payés. Deux mois après avoir envoyé sa lettre, le préfet reçoit une réponse : « Toutes les dépenses occasionnées par l'internement de ces deux catégories d'indésirables [nomades et indésirables internés sur ordre des autorités d'occupation] devront être imputées au compte spécial "Frais d'occupation".» Cependant, à Choisel, ces nomades sont internés avec des indésirables et des politiques internés suite à des mesures du gouvernement français. Les dépenses se répartissent alors ainsi : l'ensemble des frais généraux de gardiennage et d'aménagement, ainsi que les frais d'hébergement et d'entretien des personnes internées suite à des mesures prises par le gouvernement français, doivent être imputés au Budget extraordinaire du ministère de l'Intérieur, les frais d'hébergement et d'entretien des personnes internées sur ordre des autorités allemandes doivent être imputés au compte spécial "Frais d'occupation". Ce courrier règle le problème lié au crédit, mais il crée un surplus de travail pour le personnel du camp, déjà peu nombreux, puisqu'il faut faire deux listes de comptes distinctes, alors que les achats sont faits de manière globale.
    Déjà fort occupé, le capitaine Leclercq doit rapidement faire face à un nouveau problème. La situation vestimentaire des internés est mauvaise : beaucoup n'ont qu'un seul vêtement, souvent très usé. Les enfants courent nu-pieds dans le camp. Le 9 mars, le capitaine s'adresse au Secours national afin d'obtenir des vêtements de rechange. Le Secours national lui envoie alors cinq cents uniformes bleu horizon qu'il faut teindre et donner aux internés. Mais cela ne suffit pas, et le problème du manque de vêtements ne cesse de s'amplifier. Pour tenter de limiter les problèmes de ravitaillement en nourriture et en vêtement, le sous-préfet envisage de faire libérer certains internés indésirables ou nomades. Ce projet n'aboutit pas (...)

Des mesures sévères


    Parallèlement aux problèmes de ravitaillement de toute espèce que doit régler le capitaine Leclercq, il faut aussi qu'il surveille les différentes catégories de population du camp, afin de renseigner au mieux le sous-préfet de leurs agissements. Dans un de ses rapports, le capitaine qualifie les nomades de « remuants » : « Ceux-ci [les nomades] sont remuants, mais pas réellement dangereux ». Selon lui, cela est lié à leur désoeuvrement. Ainsi, certains tentent de se rapprocher de leur famille : le 18 février, Marie Reinart demande à être transférée au camp de Montsûrs, en Mayenne, afin de rejoindre sa famille. Elle reçoit une réponse négative le 20 mars : le préfet craint qu'en donnant son accord à ce transfert, de nombreuses autres demandes ne soient formulées. D'autres tentent d'obtenir leur libération. De même, de nombreux nomades se "rebellent" contre les gendarmes, refusant d'obéir aux ordres. Ils sont alors punis et envoyés au local disciplinaire, le "mitard" du camp. Il semblerait que les nomades soient plus "rebelles" à l'ordre que les deux autres catégories d'internés: en mai 1941, quatorze des dix-neuf internés envoyés dans ce local disciplinaire appartiennent à l'îlot des nomades.
    Mais tous les nomades ne se contentent pas de ces petits actes de rébellion. Certains n'hésitent pas à garder en leur possession des armes, malgré le fait que cela soit interdit : les 21 et 22 mars, les gendarmes découvrent cinq armes à feu dans les dortoirs des nomades. D'autres nomades vont jusqu'à s'évader du camp. Du 2 mars au 19 juin, neuf nomades s'enfuient, dont une jeune fille. Les nomades ne sont pas les seuls à s'évader : trois indésirables s'évadent entre le 14 et le 24 juin. Le capitaine se méfie de cette catégorie d'internés, qu'il qualifie de gens « à l'affût d'un prétexte pour se mettre en état de rébellion ». Cependant, la catégorie d'internés qui lui pose le plus de tourments est celle des politiques.
Le capitaine qualifie leur autorité de « certaine ». Il faut sans cesse les surveiller et rester très prudent. (...)

Émilie Jouand
 

(1) Ils iront ensuite de camp en camp et ne seront libérés, comme la plupart des internés tsiganes en France, qu'en 1946 !
(2) Alors que six enfants sont morts au camp de La Forge en un mois et demi.

Émilie Jouand : L'internement des nomades en Loire-Inférieure. Les camps de La Forge et de Choisel, novembre 1940 -mai 1942. Mémoire de master I de recherche en histoire, préparé sous la direction de Rémi Fabre, maître de conférence. Université de Nantes, UFR d'histoire, histoire de l'art et archéologie.