LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans le Patriote du mois de novembre 2009

En octobre 1935 l'Italie fasciste envahissait l'Éthiopie (ou Abyssinie) à partir de ses bases coloniales de l'Érythrée et de la Somalie et le pays devenait bientôt possession italienne. L'opinion publique, qui avait été bien préparée à cette expédition militaire par la propagande mussolinienne, la soutint ardemment. C'est ce qu'a constaté Jean-Luc Bellanger dans le catalogue d'une exposition qui a eu lieu à Milan il y a une dizaine d'années, dont le thème rejoint directement nos préoccupations les plus constantes.


« Je te salue et je pars pour l'Abyssinie »
ou comment le peuple italien fut conquis en 1935 par la propagande de guerre fasciste (1)


    Seuls les plus âgés d'entre nous se souviennent encore des rodomontades menaçantes, puis de la guerre de conquête coloniale lancée par Mussolini en 1935 pour occuper le seul territoire africain non encore colonisé, l'Éthiopie (appelé alors également Abyssinie). Ce pays encore indépendant était gouverné par un souverain appelé Hailé Sélassié qui portait le titre de Négus. C'était en France la période où l'extrême droite, inspirée justement par la présence au pouvoir du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, tentait de renverser le gouvernement républicain. La presse française suivait au jour le jour les événements et leurs répercussions à la Société des Nations (SDN) à Genève, et dans le monde, et des combats de rue se livraient régulièrement à Paris et ailleurs entre zélateurs des fascistes italiens et défenseurs, entre autres, du Négus (2).
    Comment, à une époque où les guerres coloniales semblaient totalement anachroniques, une telle entreprise a-t-elle pu être lancée, et comment a-t-elle eu le soutien d'une population entière, comme cela a été le cas ? Une exposition présentée à et par la Bibliothèque Nationale Braidense (BNB) de Milan il y a une dizaine d'années a cherché à démonter le mécanisme de propagande qui a permis l'évolution massive constatée d'un bout à l'autre de la péninsule. Le catalogue de l'exposition explique et surtout précise le sens de la recherche ainsi présentée : « On n'y porte pas l'attention principale sur la campagne militaire ni sur les réactions dans le monde à l'agression fasciste contre un pays libre et souverain, mais plutôt sur la machinerie de propagande utilisée par le régime pour mobiliser les Italiens, les faire participer et devenir complices de l'entreprise, les convaincre de sa légitimité, de son caractère philanthropique ainsi que de l'aspect "indispensable" de cette expédition en Afrique ».
    Mais tout d'abord, pourquoi les Italiens s'intéressaient-ils précisément à l'Éthiopie, en dehors du fait qu'elle était un pays indépendant ? Il suffit de regarder une carte géographique de l'époque pour avoir la réponse : dans cette Afrique orientale bordée par la mer Rouge on trouvait, au sud de l'Égypte, le Soudan (anglo-égyptien), l'Érythrée, occupée justement déjà par les Italiens, la vaste Éthiopie et encore plus au sud, le long des côtes du golfe d'Aden et de l'océan Indien, la Somalie, également sous domination italienne. Un pays indépendant, situé entre deux pays que l'on a colonisés, voilà qui est tentant ! Et la tentation n'était pas récente : un essai de conquête à la fin du XIXe siècle avait tourné au désastre pour les Italiens, sévèrement battus par les Éthiopiens à Adoua en 1896. Quarante ans plus tard, la blessure était encore ouverte, et l'envie de revanche était indiscutablement un des moteurs de l'entreprise.

De multiples justifications de l'annexion

    Quelles autres raisons Mussolini avait-il de vouloir se lancer dans une entreprise risquée, en s'attirant à coup sûr des réactions négatives de la part des grands pays du monde entier et de la Société des Nations, l'ancêtre de l'ONU actuelle ? Il était au pouvoir depuis douze ans. Il avait depuis toujours présenté le recours à la force en politique intérieure ou internationale comme une évidence, et il sentait la nécessité de relancer l'intérêt des masses en faisant miroiter des avantages nouveaux, améliorant pour chaque citoyen une vie quotidienne souvent restée difficile. La production industrielle était en baisse, le chômage croissait, la lire perdait de sa valeur. Les arguments étaient simples : voilà un territoire au sol d'une grande richesse, largement inexploité, car occupé par des populations arriérées, elles-mêmes esclavagistes affirmait-on par surcroît, ce qui créait pour le peuple italien le devoir de secourir les exploités, tout en ouvrant aux travailleurs de la péninsule des domaines d'activité rémunératrice infinis. Faire vibrer ces cordes sensibles était le moyen de mettre le pays en mouvement et de l'entraîner dans une campagne militaire pour laquelle on mobiliserait les forces nécessaires à une victoire.
    Les moyens ? Mussolini commença par transformer, le 26 juin 1935, le sous-secrétariat d'État à la Presse et à la Propagande, tenu par son gendre Galeazzo Ciano, en ministère à part entière, centralisant l'ensemble de la politique culturelle du pays, de l'édition à l'information, du tourisme au spectacle. Dès lors, la radio, déjà reçue par 530 000 foyers, et complétée par 11 000 récepteurs installés dans les écoles et les sièges locaux du parti fasciste, avec l'ensemble de la presse quotidienne et périodique, les actualités cinématographiques et les documentaires produits par l'appareil d'État vont répandre les idées fondamentales de justification de la conquête « nécessaire » de l'« Abyssinie ».
    Le catalogue de l'exposition abonde en exemples de cette propagande répétitive, où la justification et les avantages promis d'une annexion de l'Éthiopie sont décrits et expliqués, pour tous les niveaux et pour tous les centres d'intérêt des lecteurs italiens : les journaux féminins, ceux destinés aux enfants, les bandes dessinées, les magazines spécialisés dans le cinéma, les arts, les sports, partout on retrouvait les mêmes grands thèmes d'un pays idyllique où il suffisait de se baisser pour cueillir les richesses de la nature, où le café, l'orge, le mil, le maïs et le froment sortaient presque seuls du sol, où on rencontrait « une des faunes les plus riches du monde », un paradis terrestre dominé par un « empire absurde », une « mosaïque de races plus ou moins barbares » dont l'une régnait de façon despotique, tenant un tiers de la population en esclavage.
    Les auteurs du catalogue de l'exposition s'attachent à un exemple précis, celui de Milan. Il s'agissait d'une ville à majorité ouvrière, où certes le fascisme était né en 1919, mais qui n'avait donné lors des élections de 1924 que moins de 39 % des voix au Parti fasciste (alors que la moyenne nationale dépassait 66 %), les partis de gauche totalisant encore tout près de 50 %. Les préparatifs de guerre mussoliniens n'y rencontrèrent sans doute pas le même soutien que dans d'autres régions du pays mais la population milanaise avait suivi le mouvement général. À une question du secrétariat d'État à l'Intérieur à la veille de la guerre, le préfet de Milan répondait le 2 septembre 1935 que la population « suivait avec un sincère enthousiasme et une grande sérénité les directives du Duce,... qu'elle jugeait sévèrement l'attitude britannique » (3) et que le gouvernement n'avait rien à craindre de sa part. Selon l'historienne S. Colarizi, l'évolution des esprits s'expliquerait par « la distinction entre Mussolini et le fascisme, qui avait au cours des années facilité le ralliement de nombreux opposants : ce n'est pas au fascisme qu'on cède, mais à la nation, que le Duce conduit à la gloire ».

Les sanctions, une « énorme injustice »pour les Italiens

    C'est le 2 octobre 1935 que Mussolini déclare la guerre à l'Éthiopie, prenant prétexte d'un incident à la frontière entre ce pays et la Somalie. Cinq jours plus tard, la Société des Nations par le vote de 52 pays, décide de sanctions internationales consistant en un arrêt des exportations vers l'Italie, en particulier d'armes, mais aussi de produits alimentaires ou industriels. Ces sanctions resteront d'ailleurs assez théoriques, mais elles offriront au régime fasciste un thème de propagande d'une efficacité redoutable avec la dénonciation de cet « odieux siège économique » visant à étrangler le pays. Pour une grande partie de la population, c'est cet aspect de la situation internationale qui va compter, comme une énorme injustice envers un pays qui n'a pas mérité ce traitement. Car la propagande a réussi à faire entrer dans les esprits l'idée que la campagne militaire en Afrique était totalement justifiée et méritoire. Non seulement il s'agissait de destituer un minable souverain d'un pays primitif, dont les sujets ont du mal à supporter la contrainte mais, selon les termes d'une revue colonialiste, « ce n'est pas une guerre de conquête que mène l'Italie en Éthiopie, mais elle y apporte la paix, le travail, la civilisation, que les populations indigènes acceptent à l'évidence ».
    Un autre thème de « justification » de la guerre contre l'Éthiopie était bien connu, car il faisait partie des slogans les plus couramment utilisés par l'Allemagne nazie, c'était celui du « besoin de terres », de l' « espace vital » devant permettre à une population pacifique et travailleuse de croître et se multiplier tout en produisant en abondance les biens indispensables à l'existence. Les tableaux champêtres des riches vallées éthiopiennes, les paysages idylliques et giboyeux décrits dans les articles de toutes les revues et journaux ne pouvaient qu'inciter le citoyen moyen à soutenir une expansion, totalement justifiée par la pauvreté relative d'une grande partie du territoire italien. Qui aurait parlé de « conquête » alors qu'il s'agissait seulement de rétablir une situation jusque-là injuste. L'Église soutenait cette thèse de tout son poids. De nombreuses prises de position des plus hautes autorités religieuses reproduites dans ce document le montrent. À titre d'exemple, le jésuite Antonio Messineo écrivait en septembre 1936 dans la revue La Civilta cattolica (Civilisation catholique) qu'un État aux ressources et au territoire limités avait « le droit de s'approprier une partie du territoire appartenant à d'autres dans la mesure correspondant à ses besoins ». Pour lui, « une nécessité vitale peut légitimer l'occupation d'une partie du domaine colonial pour subvenir aux besoins de la vie des individus et de la société ». Tout était donc pour le mieux !