En
octobre 1935 l'Italie fasciste envahissait l'Éthiopie (ou Abyssinie)
à partir de ses bases coloniales de l'Érythrée et
de la Somalie et le pays devenait bientôt possession italienne. L'opinion
publique, qui avait été bien préparée à
cette expédition militaire par la propagande mussolinienne, la soutint
ardemment. C'est ce qu'a constaté Jean-Luc Bellanger dans le catalogue
d'une exposition qui a eu lieu à Milan il y a une dizaine d'années,
dont le thème rejoint directement nos préoccupations les
plus constantes.
«
Je te salue et je pars pour l'Abyssinie »
ou
comment le peuple italien fut conquis en 1935 par la propagande de guerre
fasciste (1)
Seuls
les plus âgés d'entre nous se souviennent encore des rodomontades
menaçantes, puis de la guerre de conquête coloniale lancée
par Mussolini en 1935 pour occuper le seul territoire africain non encore
colonisé, l'Éthiopie (appelé alors également
Abyssinie). Ce pays encore indépendant était gouverné
par un souverain appelé Hailé Sélassié qui
portait le titre de Négus. C'était en France la période
où l'extrême droite, inspirée justement par la présence
au pouvoir du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, tentait de
renverser le gouvernement républicain. La presse française
suivait au jour le jour les événements et leurs répercussions
à la Société des Nations (SDN) à Genève,
et dans le monde, et des combats de rue se livraient régulièrement
à Paris et ailleurs entre zélateurs des fascistes italiens
et défenseurs, entre autres, du Négus (2).
Comment,
à une époque où les guerres coloniales semblaient
totalement anachroniques, une telle entreprise a-t-elle pu être lancée,
et comment a-t-elle eu le soutien d'une population entière, comme
cela a été le cas ? Une exposition présentée
à et par la Bibliothèque
Nationale Braidense (BNB) de Milan
il y a une dizaine d'années a cherché à démonter
le mécanisme de propagande qui a permis l'évolution massive
constatée d'un bout à l'autre de la péninsule. Le
catalogue de l'exposition explique et surtout précise le sens de
la recherche ainsi présentée : «
On n'y porte pas l'attention principale sur la campagne militaire ni sur
les réactions dans le monde à l'agression fasciste contre
un pays libre et souverain, mais plutôt sur la machinerie de propagande
utilisée par le régime pour mobiliser les Italiens, les faire
participer et devenir complices de l'entreprise, les convaincre de sa légitimité,
de son caractère philanthropique ainsi que de l'aspect "indispensable"
de cette expédition en Afrique ».
Mais
tout d'abord, pourquoi les Italiens s'intéressaient-ils précisément
à l'Éthiopie, en dehors du fait qu'elle était un pays
indépendant ? Il suffit de regarder une carte géographique
de l'époque pour avoir la réponse : dans cette Afrique orientale
bordée par la mer Rouge on trouvait, au sud de l'Égypte,
le Soudan (anglo-égyptien), l'Érythrée, occupée
justement déjà par les Italiens, la vaste Éthiopie
et encore plus au sud, le long des côtes du golfe d'Aden et de l'océan
Indien, la Somalie, également sous domination italienne. Un pays
indépendant, situé entre deux pays que l'on a colonisés,
voilà qui est tentant ! Et la tentation n'était pas récente
: un essai de conquête à la fin du XIXe siècle avait
tourné au désastre pour les Italiens, sévèrement
battus par les Éthiopiens à Adoua en 1896. Quarante ans plus
tard, la blessure était encore ouverte, et l'envie de revanche était
indiscutablement un des moteurs de l'entreprise.
De multiples justifications de l'annexion
Quelles
autres raisons Mussolini avait-il de vouloir se lancer dans une entreprise
risquée, en s'attirant à coup sûr des réactions
négatives de la part des grands pays du monde entier et de la Société
des Nations, l'ancêtre de l'ONU actuelle ? Il était au pouvoir
depuis douze ans. Il avait depuis toujours présenté le recours
à la force en politique intérieure ou internationale comme
une évidence, et il sentait la nécessité de relancer
l'intérêt des masses en faisant miroiter des avantages nouveaux,
améliorant pour chaque citoyen une vie quotidienne souvent restée
difficile. La production industrielle était en baisse, le chômage
croissait, la lire perdait de sa valeur. Les arguments étaient simples
: voilà un territoire au sol d'une grande richesse, largement inexploité,
car occupé par des populations arriérées, elles-mêmes
esclavagistes affirmait-on par surcroît, ce qui créait pour
le peuple italien le devoir de secourir les exploités, tout en ouvrant
aux travailleurs de la péninsule des domaines d'activité
rémunératrice infinis. Faire vibrer ces cordes sensibles
était le moyen de mettre le pays en mouvement et de l'entraîner
dans une campagne militaire pour laquelle on mobiliserait les forces nécessaires
à une victoire.
Les
moyens ? Mussolini commença par transformer, le 26 juin 1935, le
sous-secrétariat d'État à la Presse et à la
Propagande, tenu par son gendre Galeazzo Ciano, en ministère à
part entière, centralisant l'ensemble de la politique culturelle
du pays, de l'édition à l'information, du tourisme au spectacle.
Dès lors, la radio, déjà reçue par 530 000
foyers, et complétée par 11 000 récepteurs installés
dans les écoles et les sièges locaux du parti fasciste, avec
l'ensemble de la presse quotidienne et périodique, les actualités
cinématographiques et les documentaires produits par l'appareil
d'État vont répandre les idées fondamentales de justification
de la conquête « nécessaire » de l'« Abyssinie
».
Le
catalogue de l'exposition abonde en exemples de cette propagande répétitive,
où la justification et les avantages promis d'une annexion de l'Éthiopie
sont décrits et expliqués, pour tous les niveaux et pour
tous les centres d'intérêt des lecteurs italiens : les journaux
féminins, ceux destinés aux enfants, les bandes dessinées,
les magazines spécialisés dans le cinéma, les arts,
les sports, partout on retrouvait les mêmes grands thèmes
d'un pays idyllique où il suffisait de se baisser pour cueillir
les richesses de la nature, où le café, l'orge, le mil, le
maïs et le froment sortaient presque seuls du sol, où on rencontrait
« une des faunes les plus
riches du monde », un paradis
terrestre dominé par un «
empire absurde », une «
mosaïque de races plus ou moins barbares » dont
l'une régnait de façon despotique, tenant un tiers de la
population en esclavage.
Les
auteurs du catalogue de l'exposition s'attachent à un exemple précis,
celui de Milan. Il s'agissait d'une ville à majorité ouvrière,
où certes le fascisme était né en 1919, mais qui n'avait
donné lors des élections de 1924 que moins de 39 % des voix
au Parti fasciste (alors que la moyenne nationale dépassait 66 %),
les partis de gauche totalisant encore tout près de 50 %. Les préparatifs
de guerre mussoliniens n'y rencontrèrent sans doute pas le même
soutien que dans d'autres régions du pays mais la population milanaise
avait suivi le mouvement général. À une question du
secrétariat d'État à l'Intérieur à la
veille de la guerre, le préfet de Milan répondait le 2 septembre
1935 que la population «
suivait avec un sincère enthousiasme et une grande sérénité
les directives du Duce,... qu'elle jugeait sévèrement l'attitude
britannique » (3) et que le
gouvernement n'avait rien à craindre de sa part. Selon l'historienne
S. Colarizi, l'évolution des esprits s'expliquerait par «
la distinction entre Mussolini et le fascisme, qui avait au cours des années
facilité le ralliement de nombreux opposants : ce n'est pas au fascisme
qu'on cède, mais à la nation, que le Duce conduit à
la gloire ».
Les sanctions, une « énorme injustice »pour les Italiens
C'est
le 2 octobre 1935 que Mussolini déclare la guerre à l'Éthiopie,
prenant prétexte d'un incident à la frontière entre
ce pays et la Somalie. Cinq jours plus tard, la Société des
Nations par le vote de 52 pays, décide de sanctions internationales
consistant en un arrêt des exportations vers l'Italie, en particulier
d'armes, mais aussi de produits alimentaires ou industriels. Ces sanctions
resteront d'ailleurs assez théoriques, mais elles offriront au régime
fasciste un thème de propagande d'une efficacité redoutable
avec la dénonciation de cet «
odieux siège économique »
visant à étrangler le pays. Pour une grande partie de la
population, c'est cet aspect de la situation internationale qui va compter,
comme une énorme injustice envers un pays qui n'a pas mérité
ce traitement. Car la propagande a réussi à faire entrer
dans les esprits l'idée que la campagne militaire en Afrique était
totalement justifiée et méritoire. Non seulement il s'agissait
de destituer un minable souverain d'un pays primitif, dont les sujets ont
du mal à supporter la contrainte mais, selon les termes d'une revue
colonialiste, « ce n'est
pas une guerre de conquête que mène l'Italie en Éthiopie,
mais elle y apporte la paix, le travail, la civilisation, que les populations
indigènes acceptent à l'évidence ».
Un
autre thème de « justification » de la guerre contre
l'Éthiopie était bien connu, car il faisait partie des slogans
les plus couramment utilisés par l'Allemagne nazie, c'était
celui du « besoin de terres
», de l' «
espace vital » devant permettre
à une population pacifique et travailleuse de croître et se
multiplier tout en produisant en abondance les biens indispensables à
l'existence. Les tableaux champêtres des riches vallées éthiopiennes,
les paysages idylliques et giboyeux décrits dans les articles de
toutes les revues et journaux ne pouvaient qu'inciter le citoyen moyen
à soutenir une expansion, totalement justifiée par la pauvreté
relative d'une grande partie du territoire italien. Qui aurait parlé
de « conquête » alors qu'il s'agissait seulement de rétablir
une situation jusque-là injuste. L'Église soutenait cette
thèse de tout son poids. De nombreuses prises de position des plus
hautes autorités religieuses reproduites dans ce document le montrent.
À titre d'exemple, le jésuite Antonio Messineo écrivait
en septembre 1936 dans la revue La
Civilta cattolica (Civilisation
catholique) qu'un État aux ressources et au territoire limités
avait « le droit de s'approprier
une partie du territoire appartenant à d'autres dans la mesure correspondant
à ses besoins ». Pour
lui, « une nécessité
vitale peut légitimer l'occupation d'une partie du domaine colonial
pour subvenir aux besoins de la vie des individus et de la société
». Tout était donc
pour le mieux !