LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans le Patriote du mois de novembre 2009

suite de l'article : « Je te salue et je pars pour l'Abyssinie »


    Les sanctions internationales, et l'exploitation qu'en fait la propagande, vont fournir de nouveaux développements à la politique intérieure et à la propagande fascistes. Certains thèmes prennent une nouvelle ampleur, comme « achetez italien », la disparition éventuelle de produits importés ouvrant la porte à une attitude patriotique. Des produits nouveaux « créés par le génie de l'industrie italienne » sont vantés, comme la laine synthétique fabriquée à partir de la caséine du lait, évitant des importations coûteuses (chère et de qualité médiocre, elle disparaîtra par la suite). Pour compenser la perte des importations de certains métaux, on fera des collectes où on verra même apporter des bicyclettes à la ferraille. Surtout on fera une collecte intensive d'or et d'argent dans l'ensemble du pays. La reine Hélène, dans un geste symbolique, fit ainsi cadeau de son alliance à la collecte nationale le 18 décembre 1935, et son exemple fut aussitôt suivi dans l'ensemble du pays, y compris par des religieuses, « épouses du Christ ». Fin mars 1936, la seule Lombardie avait donné plus de 150 kg d'or, 48 737 alliances pesant au total près de 100 kg, ainsi que de grandes quantités d'objets en argent. L'exploitation par la propagande des sanctions économiques, au demeurant peu efficaces, avait eu durablement un effet contraire à celui escompté, fournissant un thème inépuisable. Pour beaucoup d'Italiens ayant vécu cette période, c'est le souvenir de sanctions internationales injustes et imméritées qui restera jusqu'à la fin de leurs jours, et non la déclaration de guerre à un pays africain indépendant pour le conquérir et le coloniser.

Une expédition militaire de grande envergure

    Pourtant il fallait bien un battage de propagande surdimensionné pour faire admettre à l'ensemble du peuple un effort correspondant à une véritable expédition militaire de grande envergure. Entre février 1935 et mai 1936, selon Ernesto Ragioneri dans son Histoire d'Italie, le port de Naples vit partir 361 979 soldats et sous-officiers, 17 989 officiers, 67 113 travailleurs, 61 100 « quadrupèdes » (chevaux et bétail divers), ainsi que 570 000 tonnes de matériels divers. Selon cet auteur, toutes les données connues « contribuent à fournir l'image d'une richesse de moyens jamais atteinte dans une guerre coloniale ou dans une guerre locale, avant l'agression américaine contre le peuple vietnamien ». La disproportion des moyens militaires entre les agresseurs italiens et les troupes éthiopiennes est largement démontrée par l'emploi italien d'avions, qui bombardaient et mitraillaient non seulement les troupes ennemies, évidemment dépourvues de défense anti-aérienne, mais aussi villages et populations civiles, ravageant des régions entières.
    Il faut aussi souligner l'utilisation par les troupes du gouvernement fasciste de moyens de combat inhumains, contraires aux règlements internationaux. Selon E. Ragioneri, les généraux, responsables militaires de l'expédition, que ce soit Graziani ou Badoglio qui lui avait succédé, avaient demandé à Mussolini et obtenu « l'autorisation d'une liberté d'action maximum pour l'utilisation de gaz de toutes natures, dont on avait accumulé des tonnes en Érythrée à la disposition de la section chimique de l'armée (section K), et dont il fut fait un large emploi ». De cet aspect, les envoyés spéciaux de la presse (164 journalistes, dont 120 volontaires) ne firent aucune mention en Italie.
    Pourtant, selon l'historien G. Rochat, ce sont « près de 300 tonnes de bombes à l'ypérite qui furent déversées sur le front d'Érythrée et encore 44 tonnes d'ypérite et de phosgène en Somalie, généralement sur les voies d'approvisionnement des Abyssins ». On cite le chiffre de 15 000 morts par les gaz en Éthiopie.
    Les moyens militaires fascistes ne laissaient aucune chance aux Éthiopiens. Ville après ville tombaient aux mains des Italiens jusqu'à la prise de la capitale, Addis-Abeba, menant à la proclamation solennelle de l' « Empire » le 9 mai 1936 et la levée sans gloire des sanctions internationales le 15 juillet. La colonisation eut lieu, les expatriés italiens s'établissant en Éthiopie recevaient un salaire quotidien de 45 lires, ce qui correspondait en Italie à un salaire hebdomadaire. Quant aux rapports avec les autochtones, le ministère pour la Presse et la Propagande avait des idées très nettes. Il précisa le 27 mai 1936 que « sous peine de mesures d'une grande rigueur », les journaux d'information devaient s'abstenir de toute faiblesse et attendrissement concernant les Abyssins. Aucune allusion à des « épisodes sentimentaux », à une « fraternisation » ne devait transpirer, et il fallait affirmer « une césure nette et absolue entre la race qui domine et celle qui est dominée ».

L'efficacité d'arguments simplistes

  Longtemps encore, la presse et l'opinion publique italiennes devaient se repaître des succès militaires, de la grandeur nouvelle et des mérites de la direction fasciste du pays. Un écrivain, Paolo Emilio Taviani, s'épancha longuement dans la revue Vie et pensée sur la situation nouvelle créée par la conquête. En Afrique orientale, l'Italie n'avait pas « des colonies florissantes, mais son Empire », car elle avait mis en ¦uvre les principes mussoliniens de « croire, obéir et combattre », et elle avait placé au c¦ur du continent africain « l'enseigne de la civilisation que constitue dans son essence positive la civilisation chrétienne » parce qu'aussi elle voulait apporter « l'égalité sociale et une charité fraternelle à des peuples habitués jusque-là à des différences arbitraires de races et de castes ».

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    Cette guerre coloniale a eu lieu il y a plus de 70 ans. On pourrait prétendre qu'une telle évolution serait impensable aujourd'hui. C'est sans doute exact en ce qui concerne les pays européens, et cet aspect brutalement militaire. Pourtant rien ne permet d'affirmer que, sous des formes d'apparence plus « civilisées », certains pays ne seraient prêts à des conquêtes tout aussi injustes. Surtout, la leçon à tirer réside dans l'efficacité d'arguments simplistes comme le besoin (qui justifierait les moyens), la revanche pour des faits largement prescrits, la « supériorité » des uns ou des autres, reposant sur une base raciste ou xénophobe, ou les difficultés économiques ou sociales découlant de situations différentes entre les pays. La propagande, dont les moyens, et les bases de plus en plus scientifiquement établies font une arme particulièrement puissante, était capable, au début des années 1930, d'enflammer en Italie un pays entier. À la même époque, les mêmes moyens utilisés dans l'Allemagne nazie avaient des résultats encore plus profonds. On doit, aujourd'hui encore, savoir distinguer, dans l'océan d'informations qui déferle autour de nous de façon parfois insidieuse, ce qui est confirmé et valable, et rejeter l'écume des données manipulatrices. Il y faut plus d'attention et de vraie information qu'on ne pense !

                                                                                                   Jean-Luc Bellanger


Le héros malheureux

    Un chapitre entier de ce catalogue est consacré à un participant - en tant qu'aviateur - à la guerre d'Éthiopie. Il s'agit d'un des premiers militants et dirigeants du parti fasciste, Roberto Farinacci, de Crémone, dont un des actes les plus connus fut sa défense, en 1924, de l'assassin du député socialiste Giacomo Matteotti, dont la mort avait eu un retentissement international considérable. Sa participation à éclipse aux activités fascistes, en raison de divergences avec Mussolini, n'avait pas nui à sa popularité, et la déclaration de guerre à l'Éthiopie le mit pratiquement dans l'obligation de s'engager, à l'image de nombreux politiciens, d'intellectuels et de nobles. Une formation accélérée fit de lui (comme d'ailleurs de Ciano, qui fit partie de la même escadrille) un aviateur, qui bombarda et mitrailla les troupes éthiopiennes comme la population civile.
    Dans une lettre à un ami, il raconte : « Les plus belles heures sont celles du vol et de l'émotion. Je te garantis que bombarder les colonnes ennemies est extrêmement intéressant (interessantissimo). J'ai déjà participé à plusieurs opérations et suis rentré avec quelques balles reçues par l'avion. Mais le reste de la journée, il ne se passe rien ». En effet, il semble s'être beaucoup ennuyé là-bas. Ceci explique sa participation à des parties de pêche, où cannes et filets étaient remplacés par des grenades à main. L'une explosa prématurément et lui arracha la main droite. On n'insista pas, par la suite, sur le caractère peu héroïque de cette blessure de guerre.


(1) Ce titre est celui même de l'exposition. C'est le début du refrain d'une chanson martiale de l'époque : « Sitôt arrivé au campement du régiment je t'écrirai. Je t'enverrai d'Afrique une belle fleur, récoltée sous le ciel de l'Équateur. Je te salue ! Je pars en Abyssinie, mais je reviendrai victorieux... »
(2) Un chapitre est également consacré à l'opposition antifasciste à l'étranger. Comme la base de l'exposition est constituée des archives récoltées en Italie même, à l'époque, l'information qui en résulte est maigre. Elle souligne essentiellement les divergences et erreurs d'appréciation. Voici le dernier paragraphe : «  Devant l'aggravation de la situation politique en Europe les organisations antifascistes réussirent en effet à taire leurs divergences sur ce point pour se concentrer sur le nouveau front ouvert par la guerre civile en Espagne et la remilitarisation de l'Allemagne qui annonçaient la Seconde Guerre mondiale. »
(3) L'« attitude britannique » : la Grande-Bretagne avait été particulièrement en pointe dans ce contexte. Elle avait en effet de grandes craintes concernant sa place en Égypte et sur le canal de Suez, surtout depuis la mainmise italienne totale sur la Libye en 1932. Elle avait envoyé des éléments de sa flotte de guerre en Méditerranée en août 1935, mais le gouvernement avait secrètement garanti à Mussolini de ne prendre aucune mesure militaire contre l'Italie, ni blocus naval ni fermeture du canal.

Patrizia Caccia et Mirella Mingardo, Ti saluto e vado in Abissinia, Propaganda, consenso, vita quotidiana, attraverso la stampa periodica, le pubblicazioni e i documenti della Biblioteca Nazionale Braidense (Je te salue et je pars en Abyssinie, Propagande, acceptation, vie quotidienne, à travers la presse périodique, les publications et les documents de la BNB), Viennepierre Edizioni, 1998 (non traduit).