LE PATRIOTE RÉSISTANT


PR septembre 2009

Poussées par la conjoncture et le souci de leur image internationale, l'industrie et la finance allemandes ont depuis quelques années enfin accepté de se mesurer à leur passé nazi en dédommageant les travailleurs asservis et en favorisant la recherche historique. L'ouvrage Profiteurs du système nazi ?, qu'a lu Jean-Luc Bellanger, traitant d'entreprises ayant joué un rôle indiscutable durant les années hitlériennes, en est un exemple.
Profiteurs du système nazi ?
Les entreprises allemandes et le Troisième Reich

Sous ces titre et sous-titre est paru un ouvrage, publié par la Fondation Mémorial pour les juifs d'Europe assassinés de Berlin. Un détail frappe immédiatement, c'est le point d'interrogation qui suit le titre du livre : on ne se posait pourtant pas trop de questions sur cette forme de culpabilité de la finance et de l'industrie germaniques, tant elle semblait évidente. Doit-on s'en poser ?
Il faut d'abord expliquer le pourquoi de ce volume. Au départ se trouve la décision de réaliser à Berlin, sur près de deux hectares du centre de la ville, à proximité du bâtiment historique du Reichstag, où siège maintenant le Bundestag, l'Assemblée nationale de RFA, un mémorial spectaculaire consacré au génocide des juifs d'Europe. Plus de 2 700 dalles de béton, les « Stèles », sont disposées en une sorte d'immense cimetière symbolique. L'ensemble est accessible jour et nuit, sans clôtures. Le risque de voir le tout livré aux graffiti était grand. La protection indispensable nécessitait l'emploi d'un produit spécial appelé Protectosil, unique traitement efficace, fabriqué par une firme allemande. Lorsqu'en octobre 2003 cette situation fut connue, ainsi que le nom de l'entreprise, le tollé fut général. La firme Degussa avait, entre autres, produit le gaz Zyklon B, employé comme on sait dans les chambres à gaz à Auschwitz, Majdanek et autres lieux d'extermination.
Le refus indigné de recourir aux services de Degussa s'exprima longtemps, dans des discussions politiques et techniques approfondies. La conclusion finale fut douloureuse mais elle s'imposait : si le projet devait être réalisé, ce produit était incontournable.
Cet ensemble monumental est seulement un élément dans l'effort allemand pour se mesurer à son passé, monde économique compris, et nullement un point final. Il faut continuer à déchiffrer les réalités historiques, sans se laisser arrêter par l'existence de noms d'entreprises qui ne recouvrent plus les réalités d'autrefois. L'industrie, bon gré, mal gré, a dû peu à peu admettre sa part de culpabilité dans les horreurs du nazisme. Elle a ainsi dû accepter de participer au dédommagement des travailleurs asservis par les nazis, et à la création à cette fin, par une loi fédérale du 2 août 2003, de la Fondation Souvenir, Responsabilité et Avenir. C'est justement le président de cette Fondation qui a proposé de promouvoir une série d'études sur « le rôle de firmes allemandes sous le national-socialisme ». Une série de conférences en résulta, reprises dans l'ouvrage qui sert de base à cet article.
Plusieurs études y sont rassemblées, qui portent sur des entreprises de types très divers, mais qui ont joué un rôle indiscutable durant les années hitlériennes. En tête on trouve bien entendu Degussa, point de départ de ce processus, mais aussi IG Farben, la très puissante Dresdner Bank, la société Volkswagen. On y trouve aussi des personnalités, connues comme Hermann Josef Abs, un collaborateur d'Adenauer, ou moins connues comme le banquier autrichien Josef Joham. Les procès américains « à la suite de Nuremberg » contre des industriels sont également évoqués, ainsi que les questions de travail forcé, d'indemnisations, ou de « restitutions » de biens juifs.

Les activités lucratives de Degussa


Commençons donc par l'entreprise Degussa. C'est une firme qui avait grandi grâce à son art de trouver des « créneaux » lucratifs dans divers domaines. On trouve ainsi les métaux précieux (disons-le de suite, c'est cette entreprise qui transformait en lingots entre autres l'or des dents arrachées aux cadavres des déportés, comme les tonnes d'or et d'argent volées par les SS aux juifs en Allemagne, en Autriche, en Pologne, pour le compte de l'Etat qui les revendait par exemple en Suisse) ; on trouve aussi des domaines spécialisés en chimie (cyanures et sodium) et enfin des substances tirées de la carbonisation du bois employées par exemple pour les résines, plastiques, solvants, vernis et munitions. Degussa, durant les années 20, vécut surtout de la production de perborate de soude pour la célèbre lessive Persil. Après l'arrivée au pouvoir du nazisme, la firme eut l'occasion, et la saisit, de participer à l'« aryanisation » de quelque 25 entreprises ou biens divers arrachés à des propriétaires juifs d'Allemagne, Autriche ou Tchéquie, en partie grâce à des méthodes inavouables. Malgré le paiement de dommages de guerre, des confiscations (à l'Est) et des dédommagements concédés seulement après d'âpres luttes, ce chapitre se termina dans les années 1990 par un bilan financièrement positif pour la firme !
Bien entendu celle-ci employait des milliers (6 000 à 9 000) de prisonniers de guerre et travailleurs forcés, et on estime à 3 500 le nombre des « travailleurs esclaves », détenus de KZ (camps de concentration) et juifs des ghettos, également exploités par la firme. Quant à la question du Zyklon B, à base d'acide cyanhydrique, ou acide prussique, il était connu depuis la fin du XIXe siècle comme insecticide, employé comme tel en Allemagne surtout depuis la guerre 1914-18, produit par une firme appelée Degesch, qui en avait breveté en 1924 une forme plus stable et moins dangereuse à manipuler, justement le Zyklon B. Degussa ayant racheté Degesch, c'est elle qui empochait les bénéfices résultant de la vente de ce produit, des sommes d'ailleurs minimes à l'échelle de ses activités. Deux hommes personnifient l'emploi génocidaire de ce gaz, Bruno Tesch, représentant de la firme qui diffusait les produits chimiques dans le nord et l'est de l'Allemagne, et Gerhard Peters, directeur de la Degesch. Ennemis jurés sur le plan personnel, ce sont eux qui ont tout fait pour fournir à la SS le produit qui faisait la fierté de leur firme, et ceci en connaissance de cause quant à l'emploi meurtrier qui en était fait, dès la mi-1942 pour Tesch, et un an plus tard pour Peters. Celui-ci a reconnu le fait, tout en jurant qu'il en avait gardé le secret dans la firme. Tesch, lui, fut exécuté par les Britanniques après la guerre sans avoir rien avoué.
Degussa a-t-elle « profité » du nazisme ? Par la production du Zyklon B, sans aucun doute fort peu. Elle a cependant survécu uniquement grâce aux commandes découlant du régime. Ses dirigeants ont surtout, soit approuvé, soit obstinément refusé de voir le caractère criminel des activités auxquelles ils participaient, directement ou non. Ses dirigeants actuels ont par contre joué le jeu de la transparence (dans la mesure où des documents essentiels n'avaient pas été détruits avant la capitulation). Le passé ne saurait être effacé, mais il faut reconnaître cet effort.
 


Volkswagen et le recours à la main d'oeuvre étrangère

Un autre exemple d'industrie ayant eu des rapports étroits avec le nazisme est évident. C'est l'entreprise Volkswagen, créée à l'instigation de Hitler lui-même pour permettre à tout Allemand de s'acheter une voiture par un système de paiement largement échelonné dans le temps. Volkswagen a été le premier exemple à grande échelle de difficultés en matière de main d'oeuvre, lorsqu'un grand nombre des travailleurs employés à construire l'usine VW furent contraints en 1938 à se déplacer à la frontière belge et française afin de construire les fortifications du Westwall (appelé en France et Grande-Bretagne Ligne Siegfried). C'est un accord avec l'Italie fasciste qui permit le transfert à l'été 1938 de plusieurs milliers d'Italiens qui permit de terminer l'usine. Mais dès cette période, l'appel à la main d'oeuvre de l'étranger était nécessaire (en 1938, 375 000 en tout, dont 105 000 Tchèques, 70 000 Polonais, 30 000 Néerlandais et donc 10 000 Italiens).
En ce qui concerne VW, l'usine se vit réduite avec la guerre à travailler surtout pour l'aéronautique : production de réservoirs auxiliaires (en bois !) pour chasseurs et réparations d'ailes de bombardiers, ne produisant quelques autos que de façon marginale. Après la victoire sur la France, là comme dans le reste de l'industrie allemande, l'illusion se fit jour que l'industrie reprendrait son activité normale, avec ses travailleurs allemands démobilisés, dès la victoire finale.
On sait quelle fut la suite. Après ces débuts limités de l'utilisation de main d'¦uvre étrangère volontaire en 1939-1940, aucune industrie des nazis ne fut plus en mesure de s'en passer. Entre 1941 et 1944, en fonction de l'évolution de la guerre, et selon des critères variés, l'industrie se fit fournir des travailleurs à exploiter, parfois encore volontaires, mais surtout contraints, de toutes provenances, plus ou moins mal traités selon les critères raciaux nazis. Les derniers mois, en 1944 et 1945, avec entre autres la tentative d'« enterrer » les industries, furent atroces. Durant toutes ces années les concentrationnaires furent au nombre des « travailleurs forcés » victimes des pires discriminations, et parmi ceux qui connurent les victimes les plus nombreuses. Les industries qui les ont exploités, comme elles ont pressuré tous les autres travailleurs forcés, ou raflés dans leurs pays, pour les expédier sur des chantiers mortels, peuvent certes être considérées comme ayant « profité » de la situation. 

Quelle dépendance envers l'État nazi ?


Second exemple, la firme chimique mondialement connue IG Farben. L'auteur de l'étude, Raymond Stokes, professeur à l'Université de Glasgow, s'attache à déterminer quelle était la dépendance de l'industrie envers l'Etat nazi. On a souvent affirmé que la politique de Hitler a été dictée par l'industrie. En fait, selon Stokes, c'est elle qui aurait été de plus en plus dépendante depuis 1936, en particulier à la suite de la création du « Plan de Quatre-Ans ». On se serait trouvé à ce moment face à deux types d'entreprises industrielles. Les unes, se pliant aux besoins de l'État, profitaient de la politique nazie, alors que les autres étaient désavantagées. Mais cette différence résultait beaucoup plus de critères technologiques qu'idéologiques. Dans le cas de l'IG Farben, surtout grâce à sa fusion avec la firme hautement spécialisée BASF, c'est essentiellement en tablant sur ses capacités scientifiques qu'elle réussit à conserver un minimum d'autonomie. Mais selon l'auteur de l'étude, « la décision des dirigeants du konzern de se protéger par cette stratégie contre les conséquences de la primauté du politique a été funeste pour l'entreprise. De nombreux dirigeants étaient tellement possédés par cette idée qu'ils finirent par négliger leurs devoirs humanitaires, voire par les oublier ».
C'est en effet le moins que l'on puisse dire, et c'est ainsi que IG Farben se trouva, par exemple, impliquée dans la réalisation du KZ de Monowitz-Auschwitz 3.
Un troisième exemple de l'attitude adoptée par certaines grandes entreprises sous le nazisme est apporté par Dieter Ziegler, professeur d'histoire de l'économie et des entreprises. Il a choisi un cas très précis et limité : celui de l'attitude de la célèbre et puissante Dresdner Bank à l'égard des retraités de l'entreprise. Les suites de la crise de 1929 avaient entraîné à une fusion avec deux autres banques, et l'avaient obligée à un système de préretraites réduisant l'effectif de la banque d'environ 30 %. Les employés âgés de 50 ans et plus, avec au moins 15 ans de services pouvaient attendre comme retraite entre la moitié et les deux tiers du salaire. Au début de 1933 les mesures anti-juives intervinrent rapidement. La caisse de retraites de la banque, qui comptait en 1935 quelque 2 700 ressortissants, se trouva comporter du coup environ 10 % de juifs écartés de la vie active, anciens employés ou veuves.
Il serait trop compliqué d'entrer dans le détail de cette étude, qui retrace en parallèle les mesures nazies poussant les juifs à émigrer, tout en confisquant les moyens financiers qu'ils pouvaient posséder, et le sort des retraités de la banque. Pour les juifs retraités de la DB en tout cas, ils furent touchés par des diminutions répétées de leurs pensions, décidées de façon arbitraire, qui rendirent leur vie très difficile et leur émigration, pour ceux qui s'y résolvaient, particulièrement aléatoire.