Sous ces titre et sous-titre
est paru un ouvrage, publié par la Fondation Mémorial pour
les juifs d'Europe assassinés de Berlin. Un détail frappe
immédiatement, c'est le point d'interrogation qui suit le titre
du livre : on ne se posait pourtant pas trop de questions sur cette forme
de culpabilité de la finance et de l'industrie germaniques, tant
elle semblait évidente. Doit-on s'en poser ?
Il faut d'abord expliquer
le pourquoi de ce volume. Au départ se trouve la décision
de réaliser à Berlin, sur près de deux hectares du
centre de la ville, à proximité du bâtiment historique
du Reichstag, où siège maintenant le Bundestag, l'Assemblée
nationale de RFA, un mémorial spectaculaire consacré au génocide
des juifs d'Europe. Plus de 2 700 dalles de béton, les « Stèles
», sont disposées en une sorte d'immense cimetière
symbolique. L'ensemble est accessible jour et nuit, sans clôtures.
Le risque de voir le tout livré aux graffiti était grand.
La protection indispensable nécessitait l'emploi d'un produit spécial
appelé Protectosil,
unique traitement efficace, fabriqué par une firme allemande. Lorsqu'en
octobre 2003 cette situation fut connue, ainsi que le nom de l'entreprise,
le tollé fut général. La firme Degussa avait, entre
autres, produit le gaz Zyklon B, employé comme on sait dans les
chambres à gaz à Auschwitz, Majdanek et autres lieux d'extermination.
Le refus indigné
de recourir aux services de Degussa s'exprima longtemps, dans des discussions
politiques et techniques approfondies. La conclusion finale fut douloureuse
mais elle s'imposait : si le projet devait être réalisé,
ce produit était incontournable.
Cet ensemble monumental
est seulement un élément dans l'effort allemand pour se mesurer
à son passé, monde économique compris, et nullement
un point final. Il faut continuer à déchiffrer les réalités
historiques, sans se laisser arrêter par l'existence de noms d'entreprises
qui ne recouvrent plus les réalités d'autrefois. L'industrie,
bon gré, mal gré, a dû peu à peu admettre sa
part de culpabilité dans les horreurs du nazisme. Elle a ainsi dû
accepter de participer au dédommagement des travailleurs asservis
par les nazis, et à la création à cette fin, par une
loi fédérale du 2 août 2003, de la Fondation Souvenir,
Responsabilité et Avenir. C'est justement le président de
cette Fondation qui a proposé de promouvoir une série d'études
sur « le rôle
de firmes allemandes sous le national-socialisme ».
Une série de conférences en résulta, reprises dans
l'ouvrage qui sert de base à cet article.
Plusieurs études
y sont rassemblées, qui portent sur des entreprises de types très
divers, mais qui ont joué un rôle indiscutable durant les
années hitlériennes. En tête on trouve bien entendu
Degussa, point de départ de ce processus, mais aussi IG Farben,
la très puissante Dresdner Bank, la société Volkswagen.
On y trouve aussi des personnalités, connues comme Hermann Josef
Abs, un collaborateur d'Adenauer, ou moins connues comme le banquier autrichien
Josef Joham. Les procès américains «
à la suite de Nuremberg »
contre des industriels sont également évoqués, ainsi
que les questions de travail forcé, d'indemnisations, ou de «
restitutions » de biens juifs.
Les activités lucratives de Degussa
Commençons donc
par l'entreprise Degussa. C'est une firme qui avait grandi grâce
à son art de trouver des « créneaux » lucratifs
dans divers domaines. On trouve ainsi les métaux précieux
(disons-le de suite, c'est cette entreprise qui transformait en lingots
entre autres l'or des dents arrachées aux cadavres des déportés,
comme les tonnes d'or et d'argent volées par les SS aux juifs en
Allemagne, en Autriche, en Pologne, pour le compte de l'Etat qui les revendait
par exemple en Suisse) ; on trouve aussi des domaines spécialisés
en chimie (cyanures et sodium) et enfin des substances tirées de
la carbonisation du bois employées par exemple pour les résines,
plastiques, solvants, vernis et munitions. Degussa, durant les années
20, vécut surtout de la production de perborate de soude pour la
célèbre lessive Persil.
Après l'arrivée au pouvoir du nazisme, la firme eut l'occasion,
et la saisit, de participer à l'« aryanisation » de
quelque 25 entreprises ou biens divers arrachés à des propriétaires
juifs d'Allemagne, Autriche ou Tchéquie, en partie grâce à
des méthodes inavouables. Malgré le paiement de dommages
de guerre, des confiscations (à l'Est) et des dédommagements
concédés seulement après d'âpres luttes, ce
chapitre se termina dans les années 1990 par un bilan financièrement
positif pour la firme !
Bien entendu celle-ci
employait des milliers (6 000 à 9 000) de prisonniers de guerre
et travailleurs forcés, et on estime à 3 500 le nombre des
« travailleurs esclaves », détenus de KZ (camps de concentration)
et juifs des ghettos, également exploités par la firme. Quant
à la question du Zyklon B, à base d'acide cyanhydrique, ou
acide prussique, il était connu depuis la fin du XIXe siècle
comme insecticide, employé comme tel en Allemagne surtout depuis
la guerre 1914-18, produit par une firme appelée Degesch, qui en
avait breveté en 1924 une forme plus stable et moins dangereuse
à manipuler, justement le Zyklon B. Degussa ayant racheté
Degesch, c'est elle qui empochait les bénéfices résultant
de la vente de ce produit, des sommes d'ailleurs minimes à l'échelle
de ses activités. Deux hommes personnifient l'emploi génocidaire
de ce gaz, Bruno Tesch, représentant de la firme qui diffusait les
produits chimiques dans le nord et l'est de l'Allemagne, et Gerhard Peters,
directeur de la Degesch. Ennemis jurés sur le plan personnel, ce
sont eux qui ont tout fait pour fournir à la SS le produit qui faisait
la fierté de leur firme, et ceci en connaissance de cause quant
à l'emploi meurtrier qui en était fait, dès la mi-1942
pour Tesch, et un an plus tard pour Peters. Celui-ci a reconnu le fait,
tout en jurant qu'il en avait gardé le secret dans la firme. Tesch,
lui, fut exécuté par les Britanniques après la guerre
sans avoir rien avoué.
Degussa a-t-elle «
profité » du nazisme ? Par la production du Zyklon B, sans
aucun doute fort peu. Elle a cependant survécu uniquement grâce
aux commandes découlant du régime. Ses dirigeants ont surtout,
soit approuvé, soit obstinément refusé de voir le
caractère criminel des activités auxquelles ils participaient,
directement ou non. Ses dirigeants actuels ont par contre joué le
jeu de la transparence (dans la mesure où des documents essentiels
n'avaient pas été détruits avant la capitulation).
Le passé ne saurait être effacé, mais il faut reconnaître
cet effort.
|
|
|
Un autre exemple d'industrie
ayant eu des rapports étroits avec le nazisme est évident.
C'est l'entreprise Volkswagen, créée à l'instigation
de Hitler lui-même pour permettre à tout Allemand de s'acheter
une voiture par un système de paiement largement échelonné
dans le temps. Volkswagen a été le premier exemple à
grande échelle de difficultés en matière de main d'oeuvre,
lorsqu'un grand nombre des travailleurs employés à construire
l'usine VW furent contraints en 1938 à se déplacer à
la frontière belge et française afin de construire les fortifications
du Westwall
(appelé en France et Grande-Bretagne Ligne
Siegfried). C'est un accord avec
l'Italie fasciste qui permit le transfert à l'été
1938 de plusieurs milliers d'Italiens qui permit de terminer l'usine. Mais
dès cette période, l'appel à la main d'oeuvre de l'étranger
était nécessaire (en 1938, 375 000 en tout, dont 105 000
Tchèques, 70 000 Polonais, 30 000 Néerlandais et donc 10
000 Italiens).
|
Quelle dépendance envers l'État nazi ?
Second exemple, la firme
chimique mondialement connue IG Farben. L'auteur de l'étude, Raymond
Stokes, professeur à l'Université de Glasgow, s'attache à
déterminer quelle était la dépendance de l'industrie
envers l'Etat nazi. On a souvent affirmé que la politique de Hitler
a été dictée par l'industrie. En fait, selon Stokes,
c'est elle qui aurait été de plus en plus dépendante
depuis 1936, en particulier à la suite de la création du
« Plan de Quatre-Ans ». On se serait trouvé à
ce moment face à deux types d'entreprises industrielles. Les unes,
se pliant aux besoins de l'État, profitaient de la politique nazie,
alors que les autres étaient désavantagées. Mais cette
différence résultait beaucoup plus de critères technologiques
qu'idéologiques. Dans le cas de l'IG Farben, surtout grâce
à sa fusion avec la firme hautement spécialisée BASF,
c'est essentiellement en tablant sur ses capacités scientifiques
qu'elle réussit à conserver un minimum d'autonomie. Mais
selon l'auteur de l'étude, «
la décision des dirigeants du konzern de se protéger par
cette stratégie contre les conséquences de la primauté
du politique a été funeste pour l'entreprise. De nombreux
dirigeants étaient tellement possédés par cette idée
qu'ils finirent par négliger leurs devoirs humanitaires, voire par
les oublier ».
C'est en effet le moins
que l'on puisse dire, et c'est ainsi que IG Farben se trouva, par exemple,
impliquée dans la réalisation du KZ de Monowitz-Auschwitz
3.
Un troisième
exemple de l'attitude adoptée par certaines grandes entreprises
sous le nazisme est apporté par Dieter Ziegler, professeur d'histoire
de l'économie et des entreprises. Il a choisi un cas très
précis et limité : celui de l'attitude de la célèbre
et puissante Dresdner Bank à l'égard des retraités
de l'entreprise. Les suites de la crise de 1929 avaient entraîné
à une fusion avec deux autres banques, et l'avaient obligée
à un système de préretraites réduisant l'effectif
de la banque d'environ 30 %. Les employés âgés de 50
ans et plus, avec au moins 15 ans de services pouvaient attendre comme
retraite entre la moitié et les deux tiers du salaire. Au début
de 1933 les mesures anti-juives intervinrent rapidement. La caisse de retraites
de la banque, qui comptait en 1935 quelque 2 700 ressortissants, se trouva
comporter du coup environ 10 % de juifs écartés de la vie
active, anciens employés ou veuves.
Il serait trop compliqué
d'entrer dans le détail de cette étude, qui retrace en parallèle
les mesures nazies poussant les juifs à émigrer, tout en
confisquant les moyens financiers qu'ils pouvaient posséder, et
le sort des retraités de la banque. Pour les juifs retraités
de la DB en tout cas, ils furent touchés par des diminutions répétées
de leurs pensions, décidées de façon arbitraire, qui
rendirent leur vie très difficile et leur émigration, pour
ceux qui s'y résolvaient, particulièrement aléatoire.