Deux banquiers de stature internationale
Une question cruciale
concernant l'activité des dirigeants de l'économie sous le
nazisme est celle de la « marge de manoeuvre » qui leur était
consentie. La défense classique de tous les acteurs des crimes nazis
a consisté à prétendre qu'il leur était impossible
d'agir autrement à cause des dangers, pour eux-mêmes ou pour
d'autres, qui auraient résulté d'un refus. On sait aujourd'hui
que dans de nombreux cas l'argument ne tient pas. Un exemple un peu particulier
est étudié par l'historien Gérard Feldman de l'Université
de Berkeley aux USA. Il se penche sur le cas de deux banquiers de stature
internationale. L'un, Hermann Josef Abs, bien connu après-guerre
comme proche du chancelier Adenauer, était au début des années
30 un des dirigeants de la Deutsche Bank. L'autre, Josef Joham, était
directeur général de la banque autrichienne Creditanstalt-Bankverein.
Tous deux étaient des spécialistes éminents dans leur
domaine, et ceci explique pourquoi Joham, qui n'était pas nazi,
ne fut pas victime de la purge générale de sa banque au moment
de l'« Anschluss » de l'Autriche.
Dès 1937, puis
après l'annexion de l'Autriche, ces deux banquiers manoeuvrèrent
avec habileté pour augmenter la puissance de leurs sociétés,
en tirant parti de l'expansion nazie en Tchécoslovaquie, en Pologne,
dans l'Europe du sud. La Deutsche Bank avait ainsi mis la main sur la banque
tchèque Böhmische Union Bank (BUB), et nommé un directeur,
qui se révéla un « aryaniseur » forcené,
dans l'entreprise, mais aussi à l'extérieur. D'une façon
générale on peut dire que ces deux financiers ont utilisé
la domination nazie en Europe pour développer le rôle de leurs
banques. C'est la politique qui définissait leur champ d'activité,
dont ils profitaient au maximum, par exemple en négociant avec les
SS l'affectation de travailleurs concentrationnaires, ou l'attribution
de programmes industriels juteux. Leur intelligence les guida d'ailleurs
aussi vers des voies de traverse. Joham, au début de la guerre,
avait ainsi envoyé son fils en Grande-Bretagne, où il resta
jusqu'en 1945. Lui-même entra dès septembre 1943 en contact
avec les services américains OSS en Suisse, et il fournit régulièrement
à Allen Dulles d'importantes informations stratégiques. Abs,
de son côté, se couvrit prudemment par ses rapports avec certains
résistants. Tous deux, malgré un passé de «
profiteurs », connurent ainsi après 1945 des carrières
de tout premier plan.
Procès et dédommagement des victimes
Un chapitre du volume
est consacré aux procès menés par les Américains
à Nuremberg, à la suite du procès devant le Tribunal
international contre les principaux dirigeants nazis. Selon les instructions
du gouverneur militaire américain en Allemagne, le général
Lucius Clay, au procureur en chef américain à Nuremberg,
ces procès «
ne visaient pas certaines personnes précises, il s'agissait d'établir
des critères pour l'avenir ».
En ce qui concerne les
industriels, seuls les groupes Krupp, Flick et IG Farben, ainsi que la
Dresdner Bank furent jugés. A l'origine, les Américains,
qui mirent sur pied ces procès de façon autonome, en avaient
prévu seize, mais le manque de juges qualifiés et divers
facteurs retardèrent la procédure, de sorte que les délais
fixés et le financement limitèrent ce nombre à douze.
Il en résulta l'impossibilité de juger par exemple des entreprises
aussi caractéristiques que les Aciéries Hermann Goering,
pourtant étroitement liées au régime nazi. Quant aux
résultats des procès, l'exemple de celui contre les dirigeants
de l'IG Farben est caractéristique : selon le mot du procureur général
adjoint américain, Josiah DuBois, les condamnations furent «
assez légères pour être acceptées par un voleur
de poules ».
Il est vrai que ces
procès contre les industries portaient souvent sur des questions
de stratégie industrielle plus que sur des responsabilités
personnelles. Alfred Krupp fut, seul des industriels accusés dans
ces procès, condamné à la confiscation de tous ses
biens !
Une des dernières
contributions à cet ouvrage s'intitule «
Capital de confiance et politique envers le passé ».Selon la formule de l'historien Christoph Buchheim, c'est « justement parce que le régime [nazi] a renoncé à
une contrainte directe envers l'économie en général
et parce que les entreprises, par intérêt propre dans les
situations données, ont accepté de participer aux crimes,
qu'elles s'en sont rendues complices ».
Elles ont longtemps refusé de l'admettre et, par exemple, elles
ont longtemps lutté contre l'idée de réparations,
comme de restitutions envers les spoliés. Des associations ont été
actives dès 1947 et jusqu'au milieu des années 1950 pour
lutter contre les obligations de restitution, publiant même une revue
spécialisée dans ce combat.
Douze grandes entreprises créent une Fondation
De même il fallut
bien des efforts, comme l'incitation du Parlement européen en 1986
à l'industrie allemande d'avoir à verser des dédommagements
aux anciens travailleurs forcés, pour faire évoluer la question.
C'est finalement avant tout le souci d'améliorer l'image d'une industrie
dont les anciens dirigeants, survivants de l'ère nazie, commençaient
seulement peu à peu à céder la place à une
génération plus jeune, qui a fait bouger les choses. Certains
partis, le SPD comme les Verts, avaient proposé à la fin
des années 1980 de créer une Fondation qui serait chargée
de gérer un dédommagement des travailleurs forcés.
Il fallut un jugement du Tribunal constitutionnel fédéral
en 1996 pour fournir un élément de déblocage de cette
situation, en faisant sauter l'obligation d'un accord entre Etats pour
les questions de dédommagement. Finalement, douze grandes entreprises
(1) ont alors décidé de créer la Fondation «Souvenir, responsabilité et avenir » (Erinnerung, Verantwortung und Zukunft). Il est impossible
d'entrer ici dans le détail des négociations acharnées
qui ont permis de lancer son fonctionnement, mais la Fondation a été
finalement dotée de 10 milliards de marks, dont 5,1 provenant des
firmes fondatrices. Les travailleurs forcés et les « travailleurs
esclaves » se voyaient attribuer 8,1 milliards. Entre l'automne 2000
et juin 2006, 1,657 million d'ayants droit ont reçu un total de
8,422 milliards de marks, soit 4,316 milliards d'euros.
Comme le souligne C.
Goschler, les entreprises industrielles ou financières fondatrices
affirmaient vouloir par là, non s'acquitter d'une dette, mais bien
plutôt répondre à une obligation morale. Les négociations
concernant les bénéficiaires des fonds ainsi réunis
ont, par ailleurs, fait apparaître des nuances sérieuses,
voire des divergences profondes entre catégories de victimes. En
effet, si l'industrie allemande tient à se montrer sous un jour
positif, face à un passé dont elle ne se veut pas responsable,
c'est bien entendu aussi pour améliorer définitivement son
image face à des partenaires industriels et commerciaux éventuels.
Selon la spécialiste Susanne-Sophia Spiliotis, «le montant de la contribution financière comme la valeur morale
du paiement sont en rapport évident avec les intérêts
commerciaux internationaux des entreprises en cause, en particulier aux
USA ». Les différences
d'influence entre les groupements de victimes ont souvent pesé plus
lourd que leurs souffrances réelles. Pour les entreprises, il en
allait de leur avenir, parfois de leur survie : il fallait sortir de la
phase de silence et de refus d'admettre des réalités insupportables,
et faire face au passé. Le pas a enfin, dans une large mesure, été
franchi.
Quant à la question implicite contenue dans le titre de ce recueil, disons que la réponse,
même implicite, reste sans restriction un « oui » !
Jean-Luc Bellanger
(1) Ces entreprises sont l'assurance Allianz, les firmes automobiles Daimler-Chrysler, Volkswagen, BMW, ainsi que Bayer, BASF, Hoechst, DegussaHüls, Krupp et Siemens, de même que les banques Deutsche Bank et Dresdner Bank.
Jürgen Lillteicher
(sous la dir. de) : Profiteure
des NS-Systems ? Deutsche Unternehmen und das « Dritte Reich »
(Profiteurs du système nazi ? Les entreprises allemandes et le «
Troisième Reich »),
Nicolai, Berlin, 2006 (non traduit).