Lu
dans la livraison du mois de janvier 2006 :
Les
unités de « mise à l'épreuve »
des
armées nazies
Les
unités de « mise à l'épreuve » des armées
nazieNommé chancelier du Reich le 30 janvier 1933, Adolf Hitler
réunissait dès le 3 février les chefs de la Reichswehr
et de la Marine et leur expliquait que « la construction de la
Wehrmacht » était le « principal préalable »
à la « lutte pour de nouvelles possibilités d'exportations
» (sic) et à « la conquête d'un nouvel
espace vital à l'Est et sa germanisation sans scrupules ».
Il faudrait rétablir le service militaire obligatoire, et s'assurer
que les recrues seraient protégées, avant comme après
leur service, contre le poison pacifiste, marxiste, bolcheviste. Hitler
avait gardé le souvenir de la révolution de 1918 et des troubles
qui, à ses yeux, avaient fait perdre à l'Allemagne la Première
Guerre mondiale. Il avait tout expliqué dans Mein Kampf.
En particulier l'indiscipline dans l'armée et des dizaines de milliers
de désertions avaient créé le terrain « à
l'arrière et dans le pays, qui avait contribué à la
grande organisation criminelle que nous avons soudain découverte
à la base de la Révolution après le 7 novembre 1918
». Cette idée ne le quitta pas et on la retrouve dans
un paragraphe 13 ajouté à la Loi militaire du 21 mai 1935,
selon lequel les condamnés à des peines sévères,
en particulier pour des raisons politiques, deviennent « indignes
de service militaire » (Wehrunwürdig).
Cette
« indignité » frappait des condamnés civils,
comme des ressortissants des tribunaux militaires. Mais les responsables
de la Wehrmacht avaient aussi affaire à des appelés qui ne
se présentaient simplement pas à leur unité, ou dont
l'attitude ou l'indiscipline mettaient l'esprit de la troupe en danger,
sans tomber sous le coup de la loi. Ces « éléments
disciplinairement difficiles » risquant de contaminer leurs camarades,
il fallait trouver une solution permettant de récupérer ceux
que l'on pouvait sauver, et briser les autres. Ce furent les « Sections
spéciales » (Sonderabteilungen) de l'armée,
créées en 1936. Jusqu'au début de la guerre, on estime
le nombre des incorporés passant dans les six ou sept formations
ainsi constituées, entre 3 000 et 6 000 hommes. Pour définir
une partie des membres de ces formations particulières, la notion
courante chez les psychiatres militaires nazis était celle de psychopathes,
grossièrement divisés en « ratés »,
et « perturbateurs », ces derniers étant classés
« psychopathes de gauche » (sic). Pour régler
les problèmes qui semblent être apparus à l'occasion,
on ajouta en novembre 1937 la possibilité de verser les irréductibles
en camp de concentration (1).
250 internés à Sachsenhausen
Une unité pour les « travaux dangereux » : la « 500 »
L'année
1940 vit la campagne éclair contre la France, puis la tentative
manquée de forcer la Grande-Bretagne à crier grâce
devant l'offensive aérienne nazie. Devant cette résistance,
Hitler changea son fusil d'épaule et décida de se tourner
tout de suite vers l'est et de préparer l'offensive, conçue
également comme une guerre éclair, contre l'Union Soviétique.
L'heure était venue de concrétiser son idéal de toujours,
la conquête de l'« espace vital » indispensable au peuple
allemand. On n'aurait jamais trop d'hommes pour cette noble tâche.
On devait pouvoir concilier principes et nécessité, par exemple
aller chercher dans les prisons militaires des individus moralement récupérables,
pour leur permettre de se réhabiliter au service de la patrie. L'expérience
avait été tentée pour la campagne de Pologne, et répétée
avec succès à l'ouest : une suspension de peine avait été
prononcée dans 2 762 cas en vue de la campagne de mai 1940, et annulée
seulement dans 177 cas (6,4 %).
Ceci
explique un « Ordre du Führer » du 21 décembre
1940 étendant cette possibilité par la création d'une
« Unité de mise à l'épreuve » spéciale.
À ce moment, l'Europe était calme dans l'ensemble, et le
besoin de renforts n'était pas évident, mais les dirigeants
nazis pensaient à l'avenir proche. Ce texte précisait en
effet : « Lors de la reprise des combats (sic) cette troupe sera
engagée sur le front dans les situations difficiles dès qu'elle
y semblera apte. Jusque-là elle sera utilisée, après
la fin de son instruction, à des travaux dangereux » (2).
Cette
troupe particulière, appelée « Unité de mise
à l'épreuve 500 » (Bewährungstruppe 500) fut officiellement
créée le 12 mars 1941, et devait être prête pour
le 1er juin, juste à temps pour le début de l'offensive à
l'est. Le Haut-Commandement nazi (OKW) avait compté sur des formations
de l'ordre du régiment, avec au moins 2 bataillons chacun, mais
le chef des armées refusa : le bataillon (près d'un millier
d'hommes) serait l'unité-type. L'encadrement, formé de militaires
éprouvés et « sûrs », comptait par bataillon
environ 200 officiers, sous-officiers et soldats aux qualifications diverses.
Enfin pour éviter une trop forte concentration de ces militaires
un peu particuliers, ils furent répartis le long du front. En 1942,
chacun des trois Groupes d'Armées engagés le long du front
de l'est comportait un de ces bataillons spéciaux.
Des condamnés politiques sont aussi mobilisés
Comment
la Wehrmacht procédait-elle pour le recrutement de cette troupe
? De façon assez bureaucratique, les responsables des prisons militaires
et des camps disciplinaires choisissaient parmi leurs détenus ceux
qui leur semblaient le mieux adaptés à cette rédemption...
et leur faisaient rédiger une demande d'annulation de leur «
indignité de service militaire ». Les camps de l'Emsland
(les « camps des marais »), et en particulier Esterwegen, ont
fourni une proportion importante des recrues des Bataillons 500. Mais les
données ont varié dans le temps de façon fréquente.
Dès novembre 1941, au moment où l'espoir d'une victoire hitlérienne
« avant l'hiver » s'effondrait, le manque de réserves
de la Wehrmacht devint flagrant. Peu à peu, au fil des mois, les
conditions de recours à des détenus se firent moins strictes.
Le 2 avril 1942, un ordre de Hitler précisait : « L'application
des peines en temps de guerre doit s'adapter aux variations des besoins
de la situation (...). Les possibilités de mise à l'épreuve
sur le front Est doivent être utilisées plus largement (...).
À cette fin il faut mettre sur pied des Sections Pénitentiaires
Militaires (Feldstrafgefangenen-Abteilungen) qui devront, de préférence
dans la zone d'action des troupes combattantes, être employées
aux travaux les plus durs dans un contexte dangereux ».
Pour
héberger cette nouvelle catégorie de prisonniers-soldats,
des camps furent créés fin mai 1942, les deux premiers
étant situés en Norvège du Nord et en Laponie. À
l'aller, les détenus durent marcher avec leur paquetage dans la
nuit polaire sur plus de 500 km, dans des conditions qui rappellent les
« marches de la mort » de 1945, et leur régime dans
ces camps était assez voisin de celui des KZ. À la fin de
1942, l'ensemble de ces camps se vit muter sur le front de l'est, à
nouveau dans des conditions telles que l'un au moins « perdit »
en route 75 % de son effectif. Pourtant les besoins en hommes étaient
de plus en plus pressants, et les « accommodements » se multipliaient.
La demande de levée de l'« indignité » finit
même par devenir superflue et les mesures de restriction d'accès
aux « troupes de mise à l'épreuve », même
pour les condamnés à la « détention criminelle
» (Zuchthaus), furent allégées. Au 1er octobre
1943, les condamnés militaires admis à donner leur vie pour
la nation étaient 27 000 (y compris l'encadrement, environ 9 000
hommes, et sans compter tous ceux qui avaient déjà été
tués).
Cela
restait insuffisant. L'OKW définit en avril 1942 les caractéristiques
des condamnés pour lesquels une incorporation pouvait être
envisagée de façon automatique, n'excluant que les condamnés
pour trahison ou pour leur comportement sexuel. En septembre, on décidait
de faire mobiliser les condamnés civils sans s'encombrer de la question
de leur « indignité » : l'« Unité de mise
à l'épreuve 999 » (Bewährungstruppe 999)
était née.
La
première destination d'un de ses éléments, la «
Brigade Afrique 999 » (qui devint rapidement une division), fut le
théâtre d'opérations d'Afrique du Nord. Entre octobre
1942 et septembre 1944, près de 28 000 ex-indignes furent ainsi
mobilisés, anciens condamnés de Zuchthaus ou détenus
en cours de peine tirés de leurs cellules et mis en uniforme. Le
plus étonnant dans cette mobilisation est qu'elle frappait dans
30 % des cas des condamnés politiques. L'Office Principal de Sécurité
du Reich (RSHA) avait pourtant mis en garde la Wehrmacht contre le risque
de « contagion » politique créé par l'incorporation
d'« ennemis de l'État et en particulier d'anciens militants
communistes ». C'est en réponse à cette objection
que ces hommes étaient regroupés dans des unités spécifiques,
mélangés à des criminels, sous contrôle étroit,
et non disséminés au sein d'unités classiques, comme
l'OKW l'aurait souhaité.
Un pourcentage élevé de pertes
Quelques tentatives de résistance
Il
y a eu des tentatives d'organisation d'une forme de résistance au
sein de ces formations, mais elles ont été rarissimes parmi
les 500. De même les désertions ont été nettement
plus nombreuses chez les 999 que chez les 500, atteignant parfois un assez
grand nombre de soldats à la fois. Ici il faut aussi revenir à
la Formation Dirlewanger dont nous avons déjà parlé.
En novembre 1944 environ 800 détenus politiques de camps de concentration
furent versés dans cette troupe inhabituelle. Dès lors, le
ferment d'une résistance se faisait souvent sentir lorsque des unités
de nature comparable (surtout 999) se trouvaient engagées dans un
secteur proche. Selon H.-P. Klausch : « Les principaux porteurs
de cette résistance étaient environ 11 000 anciens prisonniers
politiques du régime nazi, dont quelques centaines se trouvèrent
dans les ³Sections spéciales² et les ³Unités de mise à
l'épreuve 500². La grande majorité était intégrée
dans la ³Formation de mise à l'épreuve 999² et, à
partir de novembre 1944 également dans la ³Formation Spéciale
SS Dirlewanger² qui servait d'Unité de mise à l'épreuve
au sein de la Waffen-SS ». Klausch donne de très nombreux
exemples de ces actions, en particulier celles de déserteurs passés
du côté de l'Armée Rouge et s'engageant dans le service
de propagande soviétique qui, sur la ligne de front, appelait par
haut-parleurs les soldats de la Wehrmacht à abandonner un combat
inutile et à se rendre.
Rien
de tout ceci n'avait échappé à Himmler et à
ses services. Les formations 999 étaient peu fiables, c'était
clair. On allait y mettre fin, et d'abord (à la mi-septembre 1944)
en supprimant la « Brigade de Réserve 999 ». On ne renouvellerait
plus les Formations 999 existantes, mais la faiblesse générale
des effectifs empêchait de les dissoudre en bloc. Environ 250 soldats
999 furent rapatriés de Grèce sous bonne garde comme «
particulièrement peu fiables ». On transforma des unités
combattantes en « Brigades de construction », 440 hommes furent
envoyés à Buchenwald, puis libérés sur intervention
d'un de leurs anciens officiers, mais 28 condamnations à mort furent
suivies d'exécution, en un mot, les formations 999 n'avaient pas
fourni aux nazis l'appoint espéré. Himmler souhaitait depuis
longtemps regrouper toutes ces unités « de mise à l'épreuve
» sous la houlette de Dirlewanger. Il n'y parvint pas.
Voici
donc le tableau de ces bataillons de condamnés en sursis, extirpés
des prisons civiles ou militaires, et parfois des KZ, autorisés
à donner leur vie pour le Reich hitlérien, pour lequel certains
combattirent avec aveuglement jusqu'au bout, alors que d'autres en espéraient
une occasion d'échapper aux rets de la Gestapo et du SD. Certains
espéraient pouvoir passer la ligne de front pour échapper
aux combats. D'autres souhaitaient rejoindre un « ennemi »
dont ils pensaient qu'il défendait leur idéal politique,
pour les communistes, ou pour d'autres, qu'il aiderait les Occidentaux
à rétablir la civilisation démocratique. Tous étaient
promis par Himmler et ses semblables à une extermination totale
lorsque le Führer n'aurait plus besoin d'eux. Sur une soixantaine
de mille membres des 500 et des 999, il n'existe pas de chiffre sérieux
concernant les survivants. Il est certain que l'expression parfois employée
de « Bataillons de la mort » n'est pas loin de la réalité.
(1) Le nombre des membres
de « Sections spéciales » de la Wehrmacht envoyés
dans les KZ existants avant la guerre est resté limité :
on estime ces « SAW » (Sonderabteilung Wehrmacht) à
environ 120 à 180.
(2) La version officielle
de la volonté de Hitler est qu'il ne devait pas s'agir d'unités
«disciplinaires » mais qu'il s'agissait d'un « service
d'honneur comme pour tout service armé».
(3) Pour Himmler, si du
sang devait être versé, il valait mieux voir mourir des gens
au lourd passé et épargner des jeunes de qualité.
Dans une note, H.-P. Klausch rappelle des précédents historiques
comparables, du Pape Urbain II pour la croisade à plusieurs souverains
germaniques. Cette sélection « darwinienne » n'est donc
pas nouvelle.
n
Klausch, Hans-Peter, Die Bewährungstruppe 500 (L'Unité de
mise à l'épreuve 500), Edition Temmen, Brême, 1995.