Jusqu'au
26 septembre le Centre européen du résistant déporté,
en partenariat avec la Bibliothèque nationale et universitaire de
Strasbourg, présente une exposition bilingue consacrée à
l'oeuvre du philologue juif allemand Victor Klemperer. Intitulée
La
langue confisquée (die geraubte Sprache),
elle montre aussi comment sous le régime nazi la langue allemande
fut détournée et transformée à des fins de
propagande. Liliane Amoudruz, qui a visité l'exposition, nous en
donne un large aperçu.
La
langue du Troisième Reich, une « langue confisquée
»
L'exposition du Centre européen du résistant déporté
(CERD) est destinée à faire connaître l'oeuvre du philologue
Victor Klemperer, témoin oculaire, visionnaire et résistant,
et à faire prendre conscience des mécanismes de propagande,
de détournement du sens d'une langue ou d'une image.
Dans
ce même souci de prise de conscience, le Patriote Résistant
publiait en 2006 un article sur le photographe John Heartfield : «
Utilise la photo comme une arme ! »
(1) dont une exposition à Londres en 1939 s'intitulait : One
Man's War against Hitler - la guerre
d'un homme seul contre Hitler.
Victor
Klemperer n'a qu'une arme, sa science des mots. Persécuté,
il note nuit après nuit dans un journal clandestin les distorsions
que les nazis font subir à la langue allemande. Survivant, il en
fera en 1947 la matière d'un livre : LTI
- Lingua Tertii Imperii : Notizbuch eines Philologen (La langue du Troisième
Reich : Carnets d'un philologue).
L'exposition
du CERD se compose d'extraits de ce livre (nous en citons quelques-uns
ci-dessous), illustrés par les dessins talentueux du jeune artiste
Edouard Steegmann ; en même temps est projeté en boucle le
documentaire de Stan Neumann : La langue ne ment pas (2) dont les textes
sont de Victor Klemperer. Ses livres sont à la disposition du public.
Le
plus grand mystère du Troisième Reich : comment en est-on
arrivé là ?
« Sous Guillaume II, on pouvait sans entraves se vouer naïvement
à tout courant spirituel venu de l'étranger, ou se livrer
à des expérimentations en matière littéraire,
philosophique, et artistique. [...] Il faut se représenter cette
richesse, florissante jusqu'en 1933 puis mourant brusquement, pour appréhender
tout à fait la pauvreté de cet esclavage uniformisé,
qui constitue une des caractéristiques principales de la LTI [Lingua
Tertii Imperii] » (3).
«
Tout devait être harangue, sommation, galvanisation... »
« Mein Kampf, la bible du national-socialisme, parut en 1925, et
ainsi sa langue fut littéralement fixée dans toutes ses composantes
fondamentales. Grâce à la "prise du pouvoir" par le Parti,
de langue d'un groupe social, elle devint langue d'un peuple, c'est-à-dire
qu'elle s'empara de tous les domaines de la vie privée et publique
: de la politique, de la jurisprudence, de l'économie, de l'art,
de la science, de l'école, du sport, de la famille, des jardins
d'enfants, des chambres d'enfants.... Naturellement, la LTI se saisit également,
et même avec une énergie particulière, de l'armée...
» (LTI FR, p. 45) (4).
« Comment ce livre a-t-il pu être diffusé dans l'opinion
publique, et comment, malgré cela, a-t-on pu en arriver au règne
de Hitler, aux douze années de ce règne, alors que la bible
du national-socialisme circulait déjà des années avant
la prise du pouvoir : cela restera toujours pour moi le plus grand mystère
du Troisième Reich »
(LTI FR, p. 5).
« La domination absolue qu'exerçait la norme linguistique
de cette petite minorité, voire de ce seul homme [Goebbels] s'étendit
sur l'ensemble de l'aire linguistique allemande avec une efficacité
d'autant plus décisive que la LTI ne faisait aucune distinction
entre langue orale et écrite. Bien plus : tout en elle était
discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation...
»
« Toute langue qui peut être pratiquée librement sert
à tous les besoins humains, elle sert à la raison comme au
sentiment [...] La LTI sert uniquement à l'invocation » (LTI
FR, p. 49).
Des
haut-parleurs la martèlent à chaque coin de rue, la radio
la fait pénétrer dans chaque foyer. «
La LTI est la langue du fanatisme de masse. »
«
Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic »
« Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à
travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques
qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées
de façon mécanique et inconsciente... »
« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic
: on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet,
et voilà qu'après quelque temps l'effet toxique se fait sentir.
Si quelqu'un, au lieu d'"héroïque et vertueux", dit pendant
assez longtemps "fanatique", il finira par croire vraiment qu'un fanatique
est un héros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas être
un héros... »
« La langue nazie... réquisitionne pour le Parti ce qui, jadis,
était le bien général et, ce faisant, elle imprègne
les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue
à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen
de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret »
(LTI FR, pp. 39-41, passim).
«
1933 : À présent, il semble tout puissant, et peut-être
qu'il l'est... »
28
juillet 1933... « Il
faudrait un jour qu'on étudie l'hystérie de la langue en
particulier. Cette sempiternelle menace de la peine de mort !... Le Führer
prononce quelques phrases devant une grande assemblée. Il serre
le poing, il crispe le visage, c'est moins un discours qu'un hurlement
sauvage, une explosion de rage : " Le 30 janvier ils (il veut naturellement
dire "les Juifs") se sont moqués de moi - il faut que leur passe
l'envie de rire... ! ". À présent, il semble tout puissant,
et peut-être qu'il l'est... » (LTI
FR, p. 60).
Plus
un discours s'adresse à l'irrationnel, plus il enivre
« Comprendre, ça ne fait rien avancer du tout, il faut croire.
Le Führer ne cède pas et le Führer ne peut pas être
vaincu... »
« Ce qui
est populaire, c'est le concret ; plus un discours s'adresse aux sens,
moins il s'adresse à l'intellect, plus il est populaire. Il franchit
la frontière qui sépare la popularité de la démagogie
ou de la séduction d'un peuple dès lors qu'il passe délibérément
du soulagement de l'intellect à sa mise hors circuit et à
son engourdissement » (LTI FR, p. 83).
« La LTI doit être une langue de croyance, puisqu'elle vise
au fanatisme » (5).
9
novembre 1933... La démocratie tournée en dérision
« Voilà le plus
grand barnum que j'aie vu jusqu'ici, venant de Goebbels, et j'ai peine
à imaginer qu'on puisse encore renchérir là-dessus.
Je veux parler du plébiscite pour la politique du Führer et
de la "liste unique" pour le Reichstag... La liste unique montre par trop
clairement que le Reichstag, en tant que parlement, est fini. Quant à
l'ensemble de la propagande, c'est vraiment un barnum si parfait - on porte
au revers de son manteau un écusson sur lequel figure un "oui",
on ne peut dire non aux vendeurs de ces plaquettes sans se rendre suspect
-, un tel viol du public, qu'elle devrait en réalité produire
le contraire de l'effet escompté... »
« Je juge en intellectuel alors que M. Goebbels table sur une masse
ivre. Et par surcroît, sur la peur des hommes cultivés. D'autant
que personne ne croit à la préservation du secret électoral
» (LTI FR, pp.66-67).
« Hitler : Je ne suis pas un dictateur, j'ai simplement simplifié
la démocratie » (6).
Servitude
: « Tu n'es rien, ton peuple est tout »
« La LTI s'efforce par tous les moyens de faire perdre à l'individu
son essence individuelle, d'anesthésier sa personnalité,
de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni
volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction
et traqué, de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule
» (LTI FR, p. 49).
« Le sens de certains mots s'y étire, déborde puis
devient subitement menaçant, signifiant la vie pour les uns et pour
d'autres, la mort. »
« Le mot "peuple" [Volk] est employé dans les discours et
les écrits aussi souvent que le sel à table, on saupoudre
tout d'une pincée de peuple... »
(LTI FR, p. 58).
Les
fêtes du peuple (Volksfest)
se multiplient : «
20 avril [1933]. Encore une nouvelle occasion de fête, une nouvelle
fête du peuple : l'anniversaire de Hitler. »
Elles sont
pleines de gaîté et de bonheur ; de jolies filles éclatantes
de santé dansent sur une musique populaire avec des militaires en
uniformes, en tout bien, tout honneur ; ce sont de vrais Allemands (7).
Elles sont völkisch
: s'y retrouvent les camarades du peuple (Volksgenossen),
les camarades de race (Rassengenossen).
Les étrangers (volksfremd)
n'y ont pas droit de cité. Ce qui est völkisch
est Aryen et s'oppose aux Sémites. De vieux mots se réfèrent
au Moyen-Âge : Sippe
(le clan).
Le
sang et la race deviennent des hantises. Les juifs ne sont pas du même
sang (Blut),
ils ne doivent pas contaminer la race allemande (1935, lois de Nuremberg
sur le sang allemand) qui doit rester pure (rein).
Ils ne doivent pas non plus contaminer la langue allemande, donc ils doivent
parler en hébreu.
«
Un texte juif doit être signalé comme étant une traduction
de l'hébreu » (affiché
à la Maison des étudiants). Les juifs étaient des
sous-hommes (Untermenschen).
On n'était pas prisonnier... on était «
parti en voyage » ; on n'était
pas dans un « camp de concentration » (Konzentrationslager,
plus tard KZ) mais dans un Konzertlager.
Le verbe « déclarer » (melden)
reçut une abominable signification : il est convoqué à
la Gestapo, c'est-à-dire menacé de mauvais traitements et
de plus en plus souvent de ne plus jamais revenir (8). Et être cherché
(holen)
c'était être arrêté. Une lettre qui revenait
avec la mention « abgewandert
» (parti, émigré),
signifiait que le destinataire avait été chassé de
chez lui, c'est-à-dire déporté.
Face
au délire
« 22 août 1933... Le délire absolu ne peut tout de même
pas persister une fois que l'état d'ivresse du peuple aura cessé
et que commencera le temps de la gueule de bois »
(LTI FR, p. 61).
Le
père de Victor Klemperer était rabbin. Son frère Georg,
médecin célèbre qui a soigné Lénine,
et son cousin, le chef d'orchestre Otto Klemperer, émigrent au moment
de la proclamation des lois anti-juives de 1933.
Victor
(1881-1960) décide de rester. Il enseigne les littératures
française et italienne à l'Université de Dresde, après
une thèse sur Montesquieu soutenue à Munich en 1914. Il est
un ancien combattant de la Première Guerre mondiale, et sa femme
n'est pas juive. Mais cela ne le protègera pas des mesures prises
contre les juifs. Il se sent, écrira-t-il, comme Ulysse prisonnier
du Cyclope : « Toi,
je te mangerai le dernier ».
En
1935, il est destitué de sa chaire, obligé à un travail
de man¦uvre dans une usine, avec interdiction de s'y rendre en tram ; il
lui est interdit d'enseigner, de travailler en bibliothèque, de
conduire une voiture, d'avoir une voiture, d'avoir un chat, de manger de
la viande, de manger du poisson... Puis tous les juifs seront dépouillés
de leurs maisons et entassés dans des « maisons des juifs
» (Judenhaus).
Pour
ne pas sombrer il décide de noter au jour le jour ce dont il est
le témoin : «
...observe, étudie, grave dans ta mémoire ce qui arrive [...]
Mon journal était dans ces années-là, à tout
moment, le balancier sans lequel je serais cent fois tombé »
(9).
Le
film de Neumann, projeté dans l'exposition du CERD, est scandé
par le bruit frêle de la machine à écrire répondant
aux tambours cognés méthodiquement par les Jeunesses hitlériennes
et au haut-parleur hurlant au coin des rues les discours de Hitler ou de
G¦bbels. « Le futur
homme allemand ne sera plus un homme du livre. »
Une
douleur scande ces textes, celle de l'Allemand Victor Klemperer : au début
des persécutions, un ami l'invite pour le Nouvel an juif. Il décrit
son désarroi face à des pratiques religieuses qui lui sont
étrangères en dépit de ses origines. Il dit : «
Je ne suis rien d'autre qu'un Allemand, ou un Européen allemand
». Mais, plus tard, chassé
de l'Université, interdit de bibliothèque, il écrit
: « Plus jamais je
ne pourrai me sentir allemand ».
Après qu'on lui eut retiré son permis de conduire parce qu'il
était juif, la machine tape : «
J'étais allemand, j'attendais que les Allemands reviennent. Mais
où étaient-ils donc passés ? » Et
en 1938, après Munich : «
Il faudrait avoir le courage de se suicider ».
Pour
des mots
A
la fin de la guerre Victor Klemperer ne sait pas ce qu'il va faire de toutes
ses notes. Devait-il reprendre son travail universitaire, ou s'occuper
de ce qu'il avait accumulé «
pendant les années de calvaire »
? Deux voix de jeunes femmes lui donnent la réponse : Kätchen
Sara, « disparue en
Pologne », qui avant sa déportation
déboulait chez lui pour lui dire : «
Notez cela - il faut que vous notiez cela ! »,
et une ouvrière berlinoise qui avait fait un an de prison : «
Pourquoi étiez-vous donc en taule ? - Ben, j'ai dit des mots qui
ont pas plu ». « " Pour des mots", j'entreprendrai mon travail
sur mon journal » (10).
Liliane Amoudruz
Membre de la FNDIRP
et présidente d'honneur d'Espaces Dialogues (mouvement de réflexion
citoyenne)
(1) Article de Liliane
Amoudruz dans le PR de juillet-août 2006 à l'occasion de l'exposition
au Musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg des photomontages
politiques de John Heartfield (NdR). (2) Arte-Les films d'ici, 2004. (3)
LTI, la langue du Troisième
Reich, p. 47, Editions Albin Michel,
1996. (4) Tous les textes marqués LTI FR sont tirés des affiches
de l'exposition, les autres de l'ouvrage ci-dessus. (5)]
LTI, p. 152. (6) Neumann, La
langue ne ment pas. (7) Neumann,
La langue ne ment pas.
(8)] LTI,
p. 242. (9) LTI,
p. 34. (10) LTI,
p. 362.
Centre européen
du résistant déporté, site de l'ancien camp de Natzweiler-Struthof,
route départementale 130 ; 67 130 Natzweiler. Tél. 03 88
47 44 67. www.struthof.fr