LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois d'OCTOBRE 2009


 « Tout l'art du théâtre est un art de dire », affirmait Louis Jouvet. Depuis deux ans, Claire Assali et Laurent Cyr font la preuve qu'ils maîtrisent parfaitement cet art en représentant Paroles de déportés, un spectacle conçu à partir des poèmes publiés dans le recueil du même nom de la FNDIRP et que le congrès de Metz en mai 2008 a plébiscité. En juillet dernier, les deux comédiens sont partis à la rencontre d'autres publics en se produisant au festival « off » d'Avignon. Un tel spectacle y-a-t-il sa place ? C'est l'une des questions que nous avons posée aux deux jeunes gens.


Claire Assali et Laurent Cyr


« Sur scène Claire Assali et Laurent Cyr vivent autant qu'ils disent ces témoignages qui demeurent des objets littéraires, empreints d'une grave beauté et d'une magnifique sensibilité... » Cette critique de votre spectacle à Avignon est parue en juillet 2009 dans Rue du Théâtre, le quotidien du spectacle vivant. Depuis deux ans, vous « vivez » en effet ces « paroles des déportés ». Qu'est-ce qui vous a poussés à vous engager dans un tel projet ?

Laurent Cyr - Je me suis toujours intéressé à cette période de l'histoire et à la déportation, peut-être parce qu'un ami de ma famille qui était résistant a été déporté. Je regarde toujours dans les librairies ce qui paraît à ce sujet. Lorsque je suis tombé sur Paroles de déportés, j'ai été surpris et bouleversé : j'ignorais que des personnes de toutes origines et religions, poètes et non poètes, avaient pu écrire de la poésie au plus profond de l'horreur. J'ai été touché au coeur par ces sursauts d'humanité, par la force de la parole poétique. Je me suis dit qu'il fallait absolument les faire entendre au plus grand nombre et les ai fait lire à Claire avec l'idée d'en faire un spectacle. Au cours de notre formation d'acteur nous avons l'un et l'autre beaucoup travaillé la poésie.
Claire Assali - J'ai perçu très tôt ce que la poésie m'apportait et ce que je pouvais apporter au public en la partageant avec lui. J'ai donc été séduite par la dimension poétique du projet. Mais tant par la forme que par le fond, ces oeuvres n'étaient pas faites pour la scène, la poésie ne rentre pas facilement au théâtre, quel qu'en soit le thème. Alors quand il s'agit d'évoquer la déportation... Mais paradoxalement, la poésie est aussi un vecteur tellement intime qu'elle permet d'atteindre le spectateur sans être dans la représentation.

P.R. - La mise en scène est d'ailleurs d'une grande sobriété, on sent bien que vous respectez ces auteurs pas comme les autres.
L.C. - Nous avons beaucoup réfléchi à la manière de mettre ces paroles en scène sur un plateau de théâtre. Ce qui m'intéressait était d'apporter un regard un peu neuf. J'ai souvent vu des pièces sur la déportation qui m'ont déplu. Je me souviens de l'une d'elles où les comédiens vêtus du fameux pyjama rayé jouaient à fond la détresse, le visage maquillé de noir... Je n'avais pas envie de montrer cela.
C.A. - Nous souhaitions rester dans le réel tout en présentant du supportable et de l'audible, mais sans basculer dans la fiction ni trop filtrer. La langue poétique a une pureté qui permet cette démarche. Pour cette raison, le spectacle est assez exigeant, les artifices et l'affect en sont absents. Nous avons essayé de rester proches de la parole des déportés et de la transmettre.

P.R. - Vous jouez régulièrement devant les scolaires, en faisant intervenir quand c'est possible des déportés qui témoignent après le spectacle. Comment réagissent les élèves ?
C.A. - Ils sont surpris car ils n'avaient jamais entendu la poésie dite de cette manière, sans qu'elle soit récitée. Et ils sont touchés par le sujet. Je pense que l'éveil se fait sur les deux tableaux, la poésie et la déportation. En fait, le plus difficile pour nous, c'est de réunir les gens dans une salle. Une fois qu'ils y sont et voient le spectacle, ils sont en général conquis, même si cela n'exclut pas les critiques.

P.R. - Comment avez-vous procédé au festival d'Avignon pour « réunir des gens » autour du thème de la déportation ? Peut-on parler de déportation à Avignon ?
C.A. - Nous n'avons pas eu trop de mal à trouver un théâtre mais par contre, chaque jour, il fallait aller chercher le spectateur. Le festival « off » d'Avignon est ouvert à tous, sous réserve de location de salle ; c'est un agglomérat de compagnies qui se produisent. Pendant trois semaines, 983 spectacles exactement ont été présentés, vous voyez la concurrence ! Tout le monde joue tous les jours avec des structures techniques et administratives plus ou moins conséquentes.
L.C. - Certains spectacles bénéficient d'une vraie machine de guerre derrière le rideau, certaines compagnies sont subventionnées...
C.A. - Tout le monde n'est donc pas à armes égales dans cette grande jungle. Nous, nous sommes tout petits et nous devons tout faire par nous-mêmes pour assurer la promotion du spectacle, coller nos affiches, « tracter ». Heureusement le catalogue du festival est distribué gratuitement au public et la revue de presse a fait état de notre spectacle.
L.C. - Juste avant l'ouverture nous avons aussi eu la chance de pouvoir présenter le spectacle au cours de deux débats, le premier à la librairie Les Genêts d'Or à Avignon, une véritable institution qui travaille toujours avec le festival « in ». La seconde rencontre s'est déroulée avec l'association Foi et Culture, créée par le père Robert Chave, une autre institution. Une cinquantaine de personnes ont assisté à ce débat, en présence de Juliane Picard, déportée à Auschwitz, et de la présidente de votre association du Vaucluse, Raymonde d'Isernia, dont le père a été fusillé. Avec elle, il y avait notamment un déporté à Dachau, Albert Cordola, qui a dit un poème. Les gens ont posé des questions très intéressantes. Dans les deux cas, le recueil Paroles de déportés a été bien vendu. Ensuite, durant le festival, il s'est avéré indispensable de « tracter », mais nous n'étions pas les seuls dans ce cas. Autour de l'office du tourisme nous étions plusieurs dizaines chaque jour, les festivaliers en ont l'habitude.

P.R.. - Quelles sont leurs réactions ?
L.C. - Nous sommes en juillet, il fait chaud, ils sont en vacances et, en général, ils veulent voir des choses distrayantes et positives. Ils marchent dans la rue, nous voient, naturellement souriants et avenants, ils viennent vers nous et prennent le tract... ah ! « Paroles de déportés », lisent-ils. Immédiatement le sourire se fige, le visage se liquéfie, pouf ! Le recul est à proprement parler physique. Ce mouvement de rejet signifie : « je ne veux pas entendre parler de ça » Car le mot déporté est associé forcément à quelque chose de sombre et de grave.
C.A. - Les gens nous lançaient parfois : « Encore ! Encore les déportés ! Mais parlez donc d'autres choses, de drames plus récents, du Rwanda, etc. » Pourtant nous avons constaté que pendant le festival une dizaine d'autres pièces abordaient de près ou de loin la déportation, pas seulement dans des salles obscures, et toutes avaient des spectateurs. Cela signifie donc que l'intérêt pour cette histoire existe bel et bien.
L.C. - Je pense que la réaction de rejet avait un lien avec le titre de notre spectacle où apparaît le terme « déporté » - on nous avait d'ailleurs conseillé de changer de titre. Nous n'avons pas voulu, c'est un choix délibéré, et un risque supplémentaire. Cela nous a donné l'obligation de convaincre les gens et d'expliquer le sens de ce spectacle, de montrer aussi que ces poèmes sont porteurs d'espoir.
C.A. - Personnellement cela force à s'affirmer d'une manière colossale. Il ne suffit pas de sourire pour que les gens promettent de venir. Il faut passer dix minutes à défendre sa cause. Après la représentation, des gens m'ont assuré qu'ils ne seraient pas venus si nous n'avions pas pris le temps de leur parler. Ils étaient contents d'avoir assisté à un spectacle de qualité après avoir vu des pièces qui les avaient déçus. C'est le problème du « off » d'Avignon, où il n'y a pas vraiment de sélection qualitative.

P.R. - Il est évident que ce spectacle demande un effort de la part du public, et un engagement des comédiens. Mais, vous, avez-vous fait salle comble ?
L.C. - Non, et nous ne sommes pas rentrés dans nos frais. Mais nous avons eu en moyenne une vingtaine de personnes par jour et j'estime que nous nous en sommes bien sortis, compte tenu que nous n'étions que deux. Il y a eu une vraie rencontre avec le public dans une ambiance globale d'émotion et de tension, les gens ont été touchés. J'ai aussi apprécié de voir des personnes de 25-30 ans, c'est une tranche d'âge que l'on n'atteint pas souvent.

P.R. - Quel avenir pour Paroles de déportés ?
L.C. - Nous allons continuer un an, peut-être plus, en fonction des contacts glanés à Avignon et ailleurs. Je pense que cela sera essentiellement auprès des établissements scolaires qui recherchent ce type de spectacles. Nous allons également poursuivre notre collaboration avec les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation à Troyes, avec lesquels nous avons eu de belles expériences.
C.A. - Paroles de déportés n'est pas un spectacle facile à programmer car nous ne rentrons pas dans une case bien définie. Il n'est pas associé à de la création pure mais à du témoignage, donc porteur d'une fonction civique et pédagogique. De plus, la poésie a un statut très particulier. Tout cela ne facilite pas la tâche des programmateurs.
L.C. - Mon rêve le plus absolu pourtant serait de le voir programmé à Paris, de voir l'affiche Paroles de déportés figurer parmi tout ce qu'offre le théâtre public et privé parisien ! C'est un spectacle d'une telle intensité qu'il peut être représenté en dehors d'un contexte commémoratif ou pédagogique. Ce que je retiens de toutes les représentations que nous en avons faites, c'est l'écoute impressionnante que déclenchent ces paroles, si rares et si précieuses.

Propos recueillis par Irène Michine

Pour toutes informations sur le spectacle : tél. au 06 09 51 19 29 ou écrire à laurentcyr@yahoo.fr
Le recueil
Paroles de déportés est disponible à la FNDIRP (15 euros + port).