LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison de novembre


La décision de faire lire la dernière lettre de Guy Môquet dans les lycées le 22 octobre a suscité beaucoup de réactions et d'oppositions, de débats et de polémiques, qui ont porté la Résistance sur le devant de la scène. Chacun a pu en prendre la mesure car les médias ont largement couvert l'événement. Sous des formes diverses, beaucoup d'initiatives ont été prises. Les anciens résistants, déportés et les militants de la mémoire ont été sollicités pour intervenir dans les établissements. Nous avons donc demandé à quelques adhérents à la FNDIRP s'ils avaient répondu à l'invitation, pourquoi, comment... 

« Je l'ai fait pour parler à ces jeunes de la Résistance »


    Marie-Louise Kergourlay (Morbihan), résistante, internée :
« Je ne l'ai pas fait pour répondre à la demande de Nicolas Sarkozy mais pour parler à ces jeunes de la Résistance. J'ai vécu tellement de choses abominables que je ne veux pas qu'on les oublie et que ça se reproduise. J'avais préparé une liste de témoins pour tous les lycées du Morbihan et moi, je suis intervenue à Charles-de-Gaulle à Vannes. Après les explications du principal, j'ai dit aux élèves pourquoi j'avais résisté et je leur ai raconté mon interrogatoire par les Brigades spéciales. Puis j'ai lu la lettre de Guy Môquet. Le lendemain dans le journal Ouest-France une lycéenne disait qu'elle avait été bouleversée, qu'elle n'avait jamais entendu de témoignage direct sur cette époque et qu'elle comprenait mieux l'intérêt de la lettre après ça. »

    Yves Voisin (Sarthe), fils de déportés :
« Discussion très animée au bureau de l'ADIRP : participer ou non ? Nous nous sommes finalement mis d'accord pour intervenir mais en parlant du contexte historique du drame de Châteaubriant. D'une manière générale, les lycées du département ont pris différentes options : rendre hommage, ne rien faire, prévoir des témoins un autre jour ou traiter de Guy Môquet quand la Résistance sera au programme. Il y a eu quelques cafouillages pour répartir les intervenants. Personnellement j'ai été contacté par un établissement du Mans que je connais bien pour avoir amené quelques-uns de ses élèves à Mauthausen l'an dernier. Nous avions tourné un petit film qui a été montré deux fois lors de la matinée du 22 octobre, à 250 puis à 300 élèves ; ceux qui avaient fait le voyage ont expliqué ensuite pourquoi ils l'avaient fait. La lettre de Guy Môquet, après avoir été replacée dans l'histoire, a été écoutée dans un silence impressionnant. Nous avons reçu des propositions de trois établissements pour organiser dans quelque temps des matinées consacrées à la Résistance avec des témoins. Nous avons tellement de mal à aller dans certaines écoles qu'on ne peut que se réjouir que cette initiative du 22 octobre ait fait bouger les choses. »

    Georges Babel (Rhône), résistant déporté :
« Je suis allé témoigner dans une classe de troisième, mais seulement le 23 octobre, à l'initiative d'une enseignante. En fait, j'avais été sollicité par l'ONAC pour le 22 octobre quelque temps auparavant... et puis plus de nouvelles. Dans le département nous sommes plusieurs dans ce cas. Je me suis donc rendu le 23 au lycée Clemenceau à Lyon. Après la lecture de la lettre, j'ai pris la parole pour raconter ma résistance et ma déportation et j'ai fait le lien avec les notions de jeunesse et d'engagement. Les élèves ont été très attentifs. Je pense que les professeurs qui n'ont pas voulu participer à l'hommage parce qu'il était imposé, devraient faire venir des témoins lorsque l'histoire de la Résistance sera au programme. »

Jean-Claude Passerat-Palmbach (Puy-de-Dôme), né à Ravensbrück :
« Je suis allé au lycée Blaise-Pascal à Clermont avec Yvette Breuil, déportée à Ravensbrück, et nous avons fait le récit de nos expériences. Des élèves du club théâtre ont lu la lettre de Guy et d'autres écrits de résistants. Il y avait une exposition sur la Résistance prêtée par l'ONAC. Puis dans la salle de cinéma, un cours magistral a été donné sur l'histoire de cette période. L'après-midi à Chamalières, un hommage a été rendu au grand résistant Jacques Bingen, "mort pour la France" à Chamalières en 1944 et une jeune fille a rappelé sa vie et son engagement. J'ai trouvé tout cela très positif. »

    Maryvonne Braunschweig  Seine-et-Marne), amie :
« En tant que militante de la mémoire, présidente des Amis de la Fondation de Seine-et-Marne, j'ai pris la parole au lycée François 1er de Fontainebleau, devant une centaine d'élèves et plusieurs élus de la majorité. J'ai tenu à rappeler clairement qui était Guy Môquet et pourquoi il avait été interné et fusillé comme otage. J'ai aussi tenu à parler de résistants et de déportés de notre département, comme Laurent Poli, un élève du lycée. Membre d'un maquis FTP, il a été fusillé à 20 ans dans la forêt de Fontainebleau. Son nom, avec ceux de tous les anciens élèves et professeurs morts pour la France, est inscrit sur une plaque au lycée. Sa s¦ur a pu assister à cette séance qui avait été placée sous sa présidence. J'ai terminé mon intervention en disant que les résistants avaient la conviction que ce qui est légal n'est pas forcément légitime et que pour défendre ce que leur conscience leur dictait, ils étaient prêts à braver le pire. »

    Georges Abbachi (Seine-Saint-Denis), résistant, interné :
« Quelle semaine ! Nous avons été tellement sollicités à l'amicale [de Châteaubriant, Voves, Rouillé], par les médias, de toutes parts ! Oui, le 22 octobre je suis allé dans une classe de terminale, à Jules-Ferry à Paris. Le professeur avait bien préparé les choses et la proviseur m'a dit qu'elle était fière que son établissement participe chaque année au Concours de la Résistance et de la Déportation. La lettre de Guy a du reste été lue par une lauréate de l'an dernier. Cette lecture nous donne la possibilité de remettre les choses à plat, d'expliquer pourquoi Guy a été arrêté, pourquoi il a été choisi comme otage... J'ai raconté mon propre parcours. La lettre d'Henri Fertet, un jeune résistant catholique de 16 ans fusillé à Besançon a aussi été lue, puis le poème d'Aragon, La Rose et le Réséda... "celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas..." Les élèves ont posé beaucoup de questions pertinentes, avec sérieux, avec le souci de la vérité. »

    Hubert France (Bas-Rhin), PRO :
« L'ONAC du Bas-Rhin a envoyé une liste d'intervenants à l'Inspection académique et j'ai été contacté par le lycée professionnel Henri-Matisse de Schiltigheim, dans la banlieue de Strasbourg. Huit jours avant j'avais rencontré le professeur d'histoire pour préparer les deux séances prévues, l'une avec deux classes de BTS Mécanique générale et une classe de CAP Navigation. Des volontaires pour lire la lettre se sont manifestés spontanément et les lectures ont été effectuées dans un recueillement certain. J'ai parlé de l'interdiction du PC par le gouvernement Daladier, de ce qui a suivi, de l'action militante de Guy Môquet... Puis dans un deuxième temps, j'ai évoqué ce que nous avions vécu en Alsace-Moselle, la germanisation, le refus sanctionné par la déportation, etc. Le temps a manqué et nous n'avons pas beaucoup dialogué. Le lycée m'a assuré qu'il me recontacterait pour d'autres interventions, c'est un résultat positif. Je pense qu'il ne faut pas se cristalliser sur Guy Môquet. Nous avons à transmettre beaucoup d'autres choses. »

    Alfred Tarelli (Var), résistant, interné :
« J'ai été invité à témoigner à Grenoble, là où j'ai résisté et où j'ai été arrêté. Je suis intervenu notamment dans un Institut de formation des maîtres (IUFM) avec d'autres témoins, devant 180 personnes. Une majorité d'enseignants participait aux travaux. J'ai rétabli l'équilibre à propos de Guy Môquet et j'ai retracé l'action des premiers groupes de résistants communistes en 1940. L'accueil a été bon, professeurs et personnalités ont été intéressés. »

    Catherine Fétis (Aisne), amie :
« J'enseigne l'histoire au lycée Jean-de-la-Fontaine de Château-Thierry. Nous avons eu une réunion syndicale et, finalement, aucune consigne n'a été donnée, chaque professeur restant libre de son choix. Je n'avais pas cours ce jour-là mais je n'aurais pas participé de toute façon à cette opération. La lettre de Guy Môquet est un texte personnel, très intime, qui n'explique pas la Résistance ; la sortir du contexte historique comme on a tenté de le faire ne peut qu'entraîner la confusion. Je vois dans cette affaire un danger de manipulation politique et le risque de glisser dans une sentimentalité stérile. Je parlerai de Guy Môquet quand la Seconde Guerre mondiale sera au programme. Le 22 octobre, notre lycée a pourtant eu sa cérémonie, mais en l'honneur de François-Xavier Estruch, résistant et déporté [ancien président de l'ADIRP de l'Aisne]. Un nouveau bâtiment, portant son nom, devait être inauguré et le proviseur a choisi cette date. Une plaque commémorative a été dévoilée et la vie et l'engagement de François-Xavier Estruch ont été rappelés. C'était une cérémonie qui avait du sens. »

Propos recueillis
par Irène Michine


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