Ludwigsburg, ville symbole
Pour qui a vécu la Seconde Guerre
mondiale, les poursuites contre les criminels nazis ont été
extrêmement insuffisantes. Plus les historiens mettent au jour de
détails sur les douze années du règne hitlérien
et plus on voit s'accumuler les horreurs, et le nombre des acteurs des
monstruosités qui ont jalonné le chemin nazi. Or on le sait
aussi, très tôt après la fin de la guerre, l'entrée
en scène de la guerre froide a poussé les Alliés occidentaux
à pratiquer une sorte de laxisme en matière de poursuites
et de châtiments envers les criminels nazis, confortant ainsi la
politique d'Adenauer, qui souhaitait passer l'éponge sur les actes
commis et en intégrer les auteurs dans le régime qu'il mettait
en place.
On ignore généralement que le chancelier Adenauer (1949-1959)
a pourtant rencontré des résistances, à l'étranger
mais aussi à l'intérieur, à cette attitude. Dans le
domaine qui nous concerne ici, il vaut la peine de rappeler des efforts
méritoires visant à créer un système judiciaire
permettant une véritable recherche des principaux coupables nazis
en vue de les juger. Précisons bien que la présente étude
concerne uniquement la République fédérale. Elle porte
sur une évolution peu ou pas connue en France. Avant d'en expliquer
le mécanisme, il faut montrer combien elle a été importante,
et en situer les premiers résultats. En 1957 on ne recensait annuellement
en RFA que 240 poursuites contre des criminels hitlériens, alors
que ce chiffre atteignait un millier, plus de quatre fois plus, dans les
années 1959-1960. C'est qu'un nouvel organisme était apparu
en 1958, celui dont je veux parler aujourd'hui : l' « Organe central
des administrations de justice des Länder pour l'élucidation
des crimes national-socialistes » (Zentrale
Stelle der Landesjustizverwaltungen zur Aufklärung nationalsozialistischer
Gewaltverbrechen), dont le siège
avait été fixé dans la petite ville de Ludwigsburg,
près de Stuttgart.
Après Nuremberg
Un organisme
unique pour toute la RFA
La mission de la Centrale de Ludwigsburg
La mission confiée en 1958 à la Centrale consiste à rassembler l'ensemble des éléments existants sur les crimes nazis en Allemagne et à l'étranger. Il faut les étudier et déterminer des événements ayant eu lieu dans une région donnée, et à un moment précis, impliquant un certain groupe de personnes, puis vérifier qui, parmi elles, peut encore être poursuivi. La tâche est énorme. La compétence de cet organe nouveau s'étend aux actes répréhensibles commis à l'extérieur du territoire de la République fédérale. Mais elle porte également sur les crimes qui ont eu lieu dans les camps de concentration et d'extermination, dans les ghettos, comme sur les atrocités commises par les Groupes d'intervention à l'encontre de populations civiles. Autrement dit, l'« Organe central » de Ludwigsburg est compétent pour tous les crimes commis en dehors des actes de guerre proprement dits. On peut noter que c'est la première fois que la justice fédérale reçoit explicitement un rôle entre autres dans le contexte du génocide des juifs.
La barrière de la prescription
Là encore pourtant, des obstacles demeuraient, en particulier les
délais de prescription. En 1958, lors du début de leur activité,
seuls deux crimes, l'homicide volontaire et l'assassinat pouvaient encore
être poursuivis, et cela par exemple pour l'homicide volontaire seulement
jusqu'en 1960. La prescription intervenant au bout de 15 ans, et la date
de départ étant la fin de la guerre, 1945, seule l'accusation
d'assassinat (prescription au bout de 20 ans) pourrait alors être
soutenue. C'est une sorte de course contre la montre qui allait débuter
à la fin de 1964. En décembre, le Gouvernement fédéral
lança un appel solennel «
à tous les gouvernements, organisations et personnes privées
en Allemagne et à l'étranger »
de faire parvenir d'urgence à l'organisme de Ludwigsburg tous documents
et éléments de preuve en leur possession concernant les crimes
national-socialistes, afin de pouvoir mettre en route une instruction avant
la date de prescription. Ce fut alors un flot de documents qui se déversa
sur les bureaux de Ludwigsburg(2), et le Bundestag décida au début
de 1965 de retarder de quatre ans la date du début de la prescription,
qui se trouva ainsi reportée à 1969. Un second report jusqu'en
1979 suivra plus tard, jusqu'à la suppression définitive
de cette prescription pour l'accusation d'assassinat en juillet 1979.
La barrière de la prescription étant donc levée peu
à peu, il restait, dès le début de l'activité
de la Centrale de Ludwigsburg, à mener des enquêtes précises
pour déterminer les charges qu'il serait juridiquement possible
de retenir pour chacun des suspects. Une mission difficile dans tous les
cas, bien que pour des raisons différentes selon la catégorie
de crime dont ils pouvaient être accusés. Il est évident
que par exemple les « coupables de bureau » (Schreibtischtäter),
qui ne s'étaient pas sali les mains directement dans des crimes
de sang, mais dont les noms et les responsabilités étaient
connus, ne pouvaient être poursuivis efficacement que s'il était
possible de reconstruire le chemin administratif précis par lequel
leurs décisions avaient directement entraîné des crimes.
Mais les témoins directs de leur activité pouvaient eux-mêmes
craindre une inculpation au moins pour complicité. Les faire parler
n'était pas évident. Ce sont presque uniquement des documents
précis qui peuvent fonder ici une accusation. Quant aux acteurs
directs des crimes, ceux qui ont torturé, battu à mort, fusillé,
ils se fondaient souvent dans une masse où ils restaient anonymes.
Il était d'autant moins évident de les tirer de l'ombre.
Ceci permet de comprendre pourquoi les instructions menées sur la
base des recherches des juristes de Ludwigsburg ont en général
duré fort longtemps, et de plus en plus longtemps, au fur et à
mesure que les témoins possibles, victimes ou bourreaux, disparaissaient,
soit en fuite dans un pays tiers pour ces derniers, soit parce que leur
décès mettait fin à leur disponibilité éventuelle.
Quoi d'étonnant alors à constater qu'il ait fallu de plus
en plus de temps pour instruire et juger les inculpés de crimes
nazis. En 1962, l'ensemble de la pré-instruction par les juristes
de Ludwigsburg, de l'instruction par le tribunal choisi pour le procès,
les travaux préliminaires, la préparation et la tenue du
procès demandaient en moyenne 3,6 années, il en fallait 6,1
en 1967, 8,3 en 1972 et entre 9,1 et 16,8 entre 1974 et 1977. Cette évolution
est évidemment regrettable. Elle est due au fait que les crimes
nazis ont trop longtemps été négligés, ainsi
qu'à la composition du corps judiciaire dans son ensemble dans les
années d'après-guerre, faute d'avoir su ou voulu remplacer
les juristes formés par le nazisme. C'est l'action de quelques procureurs
courageux comme Erwin Schüle ou Fritz Bauer qui a permis cette sorte
de « rattrapage » qu'a constitué la création
et le fonctionnement de la Centrale de Ludwigsburg.
Le bilan d'une institution cinquantenaire
En près d'un demi-siècle, entre 1958 et 2005, « Ludwigsburg
» a traité plus de 7 400 affaires de crimes du nazisme, 7
377 dossiers étant finalement transmis aux procureurs compétents.
Il s'agissait souvent de procédures groupées, comportant
un grand nombre d'accusés et/ou un grand nombre de crimes commis
dans un contexte géographique ou chronologique commun. On peut situer
ce chiffre en rapport à la totalité des actions engagées
par les juridictions de la RFA entre 1945 et 2005, qui ont visé
plus de 106 000 accusés. Le total des condamnations a porté
sur 6 400 personnes, dont 13 condamnations à mort (avant l'adoption
de la Constitution qui l'a supprimée), 167 condamnations à
la perpétuité et 6 201 à des emprisonnements de durée
variable.
Quelque regret que l'on puisse avoir à constater la disproportion
entre ces chiffres et le nombre de véritables criminels qui ont
échappé aux poursuites, il faut tout de même saluer
le sursaut de conscience qui a présidé à la création
du Centre de Ludwigsburg. Il a indiscutablement contribué à
la condamnation de nombreux coupables qui étaient parvenus longtemps
à passer inaperçus. Surtout il a ouvert des voies jusque-là
soigneusement inexplorées dans la recherche des criminels nazis,
qu'il s'agisse de la première reconstruction de l'histoire d'un
« Kommando d'intervention », de l'étude systématique
de l'application de l'idéologie raciale nazie dans les camps d'extermination,
du traitement monstrueusement inhumain des prisonniers de guerre soviétiques
(3,3 millions de morts sur 5,7 millions de prisonniers), ou encore des
crimes si longtemps niés de la Wehrmacht. Enfin il aura contribué
à rassembler une masse incroyable de documents sur la réalité
profonde du monde criminel nazi, dont les historiens d'aujourd'hui et surtout
de demain pourront tirer des enseignements nouveaux, fondés sur
des traces matérielles irréfutables. Les Archives fédérales
allemandes ont accepté de les prendre en charge, et c'est un véritable
trésor pour la connaissance historique dont la conservation est
ainsi assurée.
Ajoutons que depuis 2001 des visites et séances d'information sont
régulièrement organisées à Ludwigsburg pour
des groupes scolaires, qui ont le choix entre diverses formes d'activité,
allant de la simple visite de l'exposition permanente à la présentation
des archives, de leur rôle, de leur fonctionnement. Les jeunes peuvent
même dans ce cadre revivre le processus qui conduit du lancement
de recherches à la constitution, puis la transmission d'un dossier
à un procureur compétent pour préparer un procès.
Il est également possible à des jeunes de participer à
des travaux plus approfondis sur des sujets précis, comme l'«
euthanasie nazie », ou les procédures
d'enquête, ou encore «
l'État de droit ». Ces «
travaux pratiques » sont bien entendu toujours dirigés par
des spécialistes de la Centrale. C'est un aspect supplémentaire
de l'utilité de cet organisme.
Dernières remarques : la ville de Ludwigsburg n'a guère apprécié
la création de la Centrale et il ne semble pas que la notoriété
qui en est résultée ait particulièrement satisfait
l'orgueil de certains habitants. L'ouvrage de Hans Pöschko cite largement
des courriers adressés à la Zentrale
Stelle, qui reprennent rarement sa «
longue » dénomination officielle, et au contraire emploient
souvent des déformations volontaires plutôt injurieuses. D'autres
se réjouissent de l'existence de cet organisme et soulignent sa
contribution à l'image internationale de la RFA. Mais une des contributions
à ce même ouvrage fait remarquer que parmi les innombrables
enquêtes des instituts d'opinion publique allemands sur des sujets
de tous ordres, aucune n'a porté sur la place de la Centrale de
Ludwigsburg dans l'opinion. Un manque d'intérêt surprenant...
Jean-Luc
Bellanger
(1) Nous
reviendrons à l'occasion sur certains exemples criants de sabotage
des efforts en vue de permettre le jugement de certains criminels nazis,
en particulier de la part d'organismes dépendant directement du
ministère des Affaires étrangères de Bonn ou de la
Croix-Rouge allemande.
(2)
Ajoutons qu'à son maximum la Centrale a toujours eu moins de 150
collaborateurs. Comme point de comparaison, on peut noter que l'administration
qui gère les archives de la Stasi, l'ancienne police politique de
la RDA, occupait encore 2 300 personnes 15 ans après la réunification.
c Pöschko, Hans H. (sous la dir. de), Die Ermittler von Ludwigsburg, Deutschland und die Aufklärung nationalsozialistischer Verbrechen (Les enquêteurs de Ludwigsburg, L'Allemagne et l'élucidation des crimes national-socialistes). Metropol Verlag, Berlin, 2008 ( Cet ouvrage -non traduit- est le catalogue de l'exposition permanente ouverte en 2004 à l'occasion du jubilée du château de Ludwigsburg).
c
Weinke, Annette, Eine Gesellschaft
ermittelt gegen sich selbst, Die Geschichte der Zentralen Stelle Ludwigsburg
1958-2008 (Une société mène l'instruction contre elle-même,
L'histoire de l'Organe central de Ludwigsburg 1958-2008),
WGB, Darmstadt, 2008 (non traduit).