LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de septembre 2005 :



Supports des cours de l'enseignant, les manuels jouent un rôle important dans l'acquisition par les élèves des connaissances de base. Il était donc naturel qu'en matière d'histoire du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale - la FNDIRP s'intéresse à ces manuels et aux programmes qu'ils appliquent. Au cours de nombreuses réunions la commission Histoire-Mémoire de la Fédération s'est penchée de façon systématique sur leur contenu. Le résultat de ses travaux, qui sera communiqué aux responsables des programmes scolaires et aux éditeurs concernés, est publié dans ce dossier.

Les programmes et manuels scolaires
à la loupe

Comment explique-t-on aux collégiens et lycéens les causes de l'arrivée au pouvoir du nazisme et les appuis économiques et
politiques dont il bénéficia ?
Quelles définitions du nazisme donne-t-on aux élèves ? De quelle façon leur montre-t-on les camps nazis et l'univers concentrationnaire, les génocides des juifs et des tsiganes, la Résistance dans ses formes mais aussi dans ses valeurs, le régime pétainiste ? Quelles clés de compréhension transmet-on aux élèves ? Par quel vocabulaire leur permet-on de «penser»
ces événements ? Comment l'iconographie et les documents d'illustration sont-ils utilisés pour appuyer le cours et solliciter leur réflexion personnelle ?
Ces questions ne sont pas inédites pour la FNDIRP, qui s'y est toujours intéressée (voir par exemple la Journée d'étude sur
le témoignage organisée conjointement avec l'Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie -APHG- en 1990).
Mais il n'est pas inutile d'y revenir, surtout en cette année du 60e anniversaire de la libération des camps et de la victoire sur
le nazisme.
D'autant qu'au fil des années, les programmes scolaires et les pédagogies ont évolué et que, parallèlement, les médias cèdent souvent aux approximations, voire aux dérapages sémantiques.
La commission Histoire-Mémoire de la FNDIRP (qui comporte, nous le soulignons, des enseignants) s'est donc intéressée de près aux manuels scolaires et elle a procédé à l'étude systématique de leur contenu. Ces manuels étant conçus sur la base des
programmes scolaires, l'examen de ces programmes s'imposait.
Il n'est bien sûr pas question ici d'épuiser le débat, mais de soulever quelques questions qui nous paraissent essentielles, sans nous livrer à des polémiques mineures qui n'auraient que peu d'intérêt, mais afin de faire évoluer la réflexion dans un sens positif.


LES PROGRAMMES DE TROISIÈME

En classe de Troisième, le programme d'Histoire comporte 17 à 21 heures d'enseignement au total (1). Il couvre la période 1914-1945, qui inclue la Première Guerre mondiale, la naissance de l'URSS et la période stalinienne, la crise des années 30 à partir des cas français et allemand. Ici, disent les instructions du ministère de l'Éducation nationale, « l'étude de l'Allemagne nazie met en évidence la substitution à une démocratie d'un régime de type fasciste. On insiste sur les pratiques totalitaires d'un régime fondé sur le mythe d'une łrace pure˛ et sur la volonté d'expansion qui conduit à la guerre ».
La Seconde Guerre mondiale, quant à elle, est étudiée en 5 à 6 heures et comporte « les phases militaires de la guerre à partir de cartes. L'étude de l'Europe sous la domination nazie conduit à décrire les formes de l'occupation, la politique d'extermination des juifs et tsiganes et à définir collaborations et résistances. Une place particulière est faite à l'histoire de la France : analyse du régime de Vichy, rôle de la France Libre et de la Résistance. Le bilan de la guerre conduit enfin à évaluer les conséquences politiques, matérielles et morales et à expliquer la naissance de l'ONU ». Ce programme est donc d'une extrême lourdeur.

LES MANUELS DE TROISIÈME

Dans les manuels de Troisième, les cours sont, d'une façon générale, simplifiés à l'extrême. Peu d'informations sont données aux élèves, que l'on invite de plus en plus à « découvrir » par eux-mêmes des réponses à travers des documents. Il s'agit là à notre sens d'une méthode contre-productive voire dangereuse, car les documents ne sauraient parler d'eux-mêmes et suppléer un minimum d'informations. De plus, les livres présentent successivement des « leçons », des documents, des dossiers et des fiches de préparation au Brevet : de ce fait, les informations sont éparpillées à divers endroits, ce qui ne facilite pas la synthèse.

Le nazisme et les résistants allemands

Ainsi, si tous les auteurs insistent (à juste titre) sur le caractère raciste du nazisme, bien peu en soulignent la nature d'abord antidémocratique. Pourtant, les partis et syndicats « de gauche » furent visés les premiers et ce n'est que sur leurs ruines que s'installa ensuite la terreur. Le terme de « croisade anti judéo-bolchevique », est, par exemple, peu souvent explicité.
Le programme invitant à comparer les réactions des sociétés allemande et française à la crise économique, certains auteurs se livrent même à des parallélismes douteux (sous le titre « montée des extrêmes » un diagramme du manuel Bréal montre les voix enregistrées par le parti communiste et le parti national-socialiste aux élections successives de 1920 à 1933 en Allemagne - voir ci-contre) renvoyant dos à dos « deux extrêmes ». Nous y reviendrons car cette question des parallélismes est omniprésente dans les manuels de Première.
La résistance (car il s'agit bien d'une résistance) des antifascistes allemands au nazisme est expédiée dans les pages consacrées au nazisme et ne se retrouve que sous la mention des « opposants au régime » dans les pages dédiées aux débuts des camps nazis. Or, contrairement à ce que semblent croire certains rédacteurs, la résistance allemande ne s'est pas réduite aux quelques étudiants de la Rose Blanche ou n'a pas attendu le 10 juillet 1944 pour se manifester. De même, et sans
citer le cas français, étudié à part, tous les pays d'Europe occupée eurent leurs résistances, ce qui est peu ou pas illustré.

Les génocides et l'univers concentrationnaire

Les génocides sont, en règle générale, présentés clairement et leurs diverses victimes bien identifiées. Encore que nous lisions souvent le terme de « génocides juif et tsigane » au lieu de « génocides des juifs et des tsiganes ». Nous avons noté avec satisfaction qu'aucun des auteurs des manuels ne cède (pour combien de temps encore ?) à l'usage anglo-saxon de désigner ces génocides par le terme d'Holocauste. Cependant, il est choquant de voir dans un manuel l'expression « Solution finale au problème juif » utilisée de façon brute, sans guillemets, explication ni critique. L'iconographie n'est pas toujours judicieusement choisie et il nous paraît maladroit, par exemple, d'illustrer ces génocides par une photographie du camp de Mauthausen.
Les auteurs passent rapidement sur l'univers concentrationnaire, qui, il est vrai, n'est plus mentionné « explicitement » dans le programme des classes de Troisième. Il est donc parfois évoqué dans le cadre des génocides et non en tant que tel. Or, nombre de collégiens n'auront jamais l'occasion d'étudier cette question dans leurs cursus futurs. Sans entrer dans des explications encyclopédiques que le programme ne permet pas, les manuels pourraient de façon concise proposer systématiquement une carte de ces camps de concentration, montrer l'ampleur de ce phénomène répressif (le nombre des immatriculés de quelques grands camps y suffirait), le rôle des camps dans l'économie du Reich, illustré, cette fois par une photo deŠ Mauthausen ou d'un autre camp.
Enfin, une description du traitement infligé aux déportés et de la mortalité concentrationnaire (hors extermination) permettrait d'introduire la notion de crime contre l'humanité, citée par tous les manuels dans un chapitre consacré au procès de Nuremberg. Enfin, comment ne pas bondir lorsque le manuel Hachette évoque l'« Armistice du 8 mai » ?

La France de Pétain et la Résistance

Venons-en au cas de la France, qui est traité à part entière. Le régime de Pétain est décrit, trop brièvement, comme «autoritaire et antidémocratique» par les uns, comme « dictature » par les autres ou, plus surprenant, comme
« conservateur ». Le terme de « réactionnaire », dans son sens étymologique, plus judicieux, ne rend encore pas compte de la complicité active de l'État pétainiste à l'égard des crimes de guerre et contre l'humanité. La rupture essentielle entre les principes républicains hérités de 1789 et ce régime qui bafoue la représentation du peuple au profit du culte d'un « sauveur » est rarement dégagée. Et à l'heure où l'on reparle d'enseigner l'hymne national dans les établissements, nulle mention de la censure, par Vichy, de l'un de ses couplets, celui qui désigneŠ les tyrans. L'usage d'une carte des camps
d'internement serait à généraliser (même si tous les camps n'y figurent pas, au moins localiser Compiègne, Drancy, etc.)
La Résistance est abordée, mais le plus souvent dans ses aspects militaires, aux dépens de la résistance civile et notamment de la presse clandestine. La déportation est peu citée comme un des risques encourus par les résistants : un seul manuel cite le nombre de déportés de France au titre des mesures de répression (encore que ce chiffre, repris d'une historiographie ancienne, soit désormais erroné). À cet égard, les conclusions des travaux de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation devraient être communiquées à l'ensemble des éditeurs.

Conclusion

Les élèves de Troisième utilisent en réalité des manuels dont les cours sont peu consistants malgré des paginations importantes; les documents et illustrations, pourtant abondants, ne semblent pas toujours judicieux. Ils n'ont aucune possibilité d'avoir quelques notions solides sur l'univers concentrationnaire, sauf si leur enseignant est en mesure de compléter les informations apportées. De même, ils ne sauront pas que quelque 86 000 déportés partis de France ont été victimes de la répression menée par l'occupant avec l'aide de l'État français pétainiste. Quant à savoir ce qu'ils retiennent, en fin d'année, il s'agit là d'une autre question.

suite : Les programmes et manuels scolaires