LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de septembre 2005 : suite


Lesprogrammes et manuels scolaires
à la loupe

LES PROGRAMMES DE PREMIÈRE

En Première - séries Économique et Sociale (ES) et Lettres (L), la période étudiée va du milieu du XIXe siècle à 1945 (vaste période !) pour 50 heures d'enseignement au total, dont 25 sont consacrées à la période 1914-1945. Les programmes stipulent :
« On étudie les caractères spécifiques de chacun des totalitarismes (fascisme, nazisme, stalinisme) et on examine comment, à partir de quels fondements et d'objectifs différents, ils ont utilisé des pratiques qui mettent l'homme et la société au service d'une idéologie d'État. Ce travail débouche sur une réflexion sur le totalitarisme ».
La Seconde Guerre mondiale est ensuite étudiée dans « ses grandes phases », un chapitre particulier étant dédié à la politique nazie d'extermination :
« On centre l'étude sur l'univers concentrationnaire et l'extermination des juifs et tsiganes ». Enfin, la France dans la Seconde Guerre mondiale conduit à « l'étude de la France de l'Armistice à la Libération », qui « permet d'analyser le rôle du régime de Vichy, les différentes formes de collaboration, les composantes et l'action de la Résistance intérieure et de la France Libre ».

Le totalitarisme : concept controversé et risques d'amalgame

Notons en premier lieu que le fascisme, le nazisme et le stalinisme sont ici regroupés sous la notion de totalitarisme, contestée par certains historiens.
Ironie du sort, le terme de totalitarisme fut utilisé pour la première fois dès mai 1923 en Italie par un antifasciste, G. Amendola, opposant à Mussolini. Ce n'est que plus tard que Mussolini le revendiqua dans un discours de juin 1925, imité par le juriste allemand nazi Carl Schmidt qui le transposa en « der totale Staat » (« l'État total »).
La Seconde Guerre mondiale éclipsa totalement le concept qui resurgit, en pleine guerre froide, sous la plume de la philosophe et politologue d'origine allemande Hannah Arendt, émigrée aux États-Unis, qui publia en 1951 Les origines du totalitarisme. Elle y affirmait ne pas s'inscrire dans une démarche historique qu'au contraire elle récusait, mais dans une vision plutôt politique, voyant dans le nazisme et le stalinisme « deux variantes du totalitarisme », dont l'essence était la terreur (totalitarisme datant de 1938 en Allemagne et de 1930 en URSS).
La guerre froide et l'affrontement des blocs contribuent au « succès » du concept. On ne peut ignorer que son usage est au centre du procès politique du communisme, avec son corollaire : la relativisation des crimes nazis (portée à son comble par la préface de Stéphane Courtois au Livre noir du communisme). Enfin et surtout, le concept de totalitarisme fait son entrée dans les instructions officielles et donc dans les manuels d'histoire en 1995 pour les classes de Première.
Or, ce concept est discuté par nombre d'historiens, qui soulignent l'opposition radicale des systèmes :
« Le projet communiste repose sur l'émancipation de l'humanité, dénonce le racisme, se situe dans la tradition (égalité, démocratie), se place du côté des opprimés, le tout avec une vision universelle hostile au nationalisme. Bref il y a ici une évidente filiation avec la démocratie. Le projet nazi repose sur l'inégalité des hommes et des races, sur la notion d'espace vital. Il parle au nom des forts, s'appuie sur le darwinisme social justifiant l'écrasement des faibles »...  « ... Par rapport au projet initial : le nazisme a fait ce qu'il avait annoncé »... « Le concept de totalitarisme fonctionne bien si l'on ne l'applique qu'aux régimes et non à la signification de l'engagement des hommes : il ne peut pas rendre compte de ce au nom de quoi des nazis, des fascistes et des communistes se mobilisent ». (François Marcot, conférence sur le totalitarisme à l'IUFM de Franche-Comté, 26 avril 2000).
On voit donc bien que l'objectif des concepteurs des programmes est ambivalent. Ils incluent a priori dans un même concept de « totalitarisme » nazisme, fascisme et stalinisme dont ils rapprochent les « pratiques » - les formes, telles que le culte de la personnalité - et qu'ils invitent néanmoins à définir (au fond) dans leurs spécificités, donc finalement à distinguer. Entreprise périlleuse, comme le confirme l'étude des manuels.

LES MANUELS DE PREMIÈRE

Nous nous sommes intéressés en premier lieu aux manuels de séries L et ES, sachant qu'ils sont plus complets. Soulignons là encore l'extrême lourdeur du programme, qui aboutit à faire étudier le nazisme et ses crimes au mieux en fin d'année scolaire et au pire, si un enseignant malade quelques semaines n'a pu être remplacé par exemple, à escamoter les chapitres concernés.
Les risques d'amalgame contenus en germe dans les programmes se concrétisent, avec toutefois des nuances selon les auteurs.
Un manuel présente simultanément fascisme, nazisme et stalinisme, indiquant que les trois régimes se caractérisent par « la toute-puissance d'un chef charismatique, l'existence d'un parti unique, l'encadrement des masses et la terreur comme procédé de gouvernement ». Cependant, ce même manuel distingue ensuite chacun des régimes considérés, insistant sur le racisme inhérent à l'idéologie nazie et sa nature antidémocratique. Les auteurs rapprochent ensuite les formes communes de propagande, de culte du chef et de répression empruntés par les trois régimes. Mais dans un effort louable de clarification, les auteurs proposent en conclusion un texte de G. Procacci - au demeurant peu pédagogique - titré « Des valeurs différentes » qui précise notamment : « Non seulement les objectifs poursuivis en politique  intérieure sont différents mais également les motivations et valeurs (ou les antivaleurs) dont ces pays se réclament... enfin et surtout leurs options en politique extérieure sont aux antipodes : isolationnisme pour Staline, agressivité et expansionnisme chez Hitler et Mussolini ».
Il en va tout autrement dans un autre manuel (Nathan, sous la direction de Jacques Marseille) qui utilise à tout va le concept de totalitarisme sans jamais le définir. Le chapitre consacré aux « totalitarismes » se conclue ainsi : « À l'exception de l'Union Soviétique, ces régimes ne résisteront pas à l'épreuve d'une guerre qui, de manière beaucoup plus évidente que la Première Guerre mondiale, est apparue comme une guerre des démocraties contre les régimes totalitaires ». Le lycéen, qui a vu dans le cours sur la Seconde Guerre mondiale que l'URSS a combattu le Reich dans le rang des Alliés, donc des démocraties, risque bien ici d'y perdre son latin ! Plus loin, le même manuel amalgame les camps nazis et les camps du Goulag, donc leurs victimes, qui pourtant étaient bien différentes.
On voit ici les dangers dévastateurs induits par le libellé du programme qui conduit à mettre sur le même plan des régimes totalement différents du point de vue des objectifs et des idéologies et, sous prétexte de faire réfléchir les lycéens sur un concept d'ordre philosophique, introduit des confusions historiquement inacceptables.

Le système concentrationnaire et les génocides

Le système concentrationnaire, mentionné dans les programmes, est abordé plus complètement que dans les manuels de Troisième et son rôle dans l'économie du Reich est signalé. Les diverses catégories de camps sont distinguées notamment à travers une cartographie claire, des témoignages, des dossiers (sur Ravensbrück par exemple). Il fait l'objet de pages indépendantes par rapport aux génocides, dont les catégories de victimes sont bien définies. Il y a bien quelques erreurs, que nous estimons néanmoins secondaires (Gross-Rosen, créé en 1939 au lieu de 1941 par exemple).
Les auteurs prennent généralement aussi une distance critique par rapport au vocabulaire, réfutant notamment le terme d'Holocauste. Cependant, un manuel note, à propos du génocide, qu'il s'agit d'un « crime de sadiques et de fanatiques »... lexique moraliste et au demeurant a historique à nos yeux.

Vichy et la Résistance

Le régime pétainiste et ses soutiens est analysé de façon assez complète : on voit ici qui a confié les pleins pouvoirs à Pétain, le rôle des milieux antiparlementaristes et anticommunistes d'avant-guerre, sa nature réactionnaire et antirépublicaine, son rôle dans la chasse aux résistants.
La Résistance est décrite dans ses formes d'actions diverses, mais ses composantes sont parfois oubliées au profit de la Résistance extérieure. Pourtant, les valeurs de la Résistance sont mises en évidence, tout comme le rôle du Conseil National de la Résistance (CNR), dont le programme est évoqué. Il est indiqué qu'elle « paye un lourd tribut à la victoire » et les auteurs citent les exécutions de résistants (l'Affiche Rouge est emblématique).
Signalons encore un effort louable de certains auteurs quant à l'internement (carte des camps d'internement français par exemple). Cependant, là encore, le bilan de la déportation de répression, tel que les travaux de Fondation pour la Mémoire de la Déportation l'ont établi avec précision, n'est nullement évoqué. Le corollaire de cette absence se traduit par le fait que le camp de Compiègne n'est pas cité comme une plaque tournante de la déportation de masse, ce que nous regrettons.

La victoire et la justice internationale

Les pages consacrées à la fin de la guerre présentent généralement des bilans chiffrés des pertes, pays par pays, ce qui permet aux lycéens de réfléchir aux causes. Mais la présentation des illustrations peut être sujet à caution : pourquoi faire voisiner sur la même page (« Un monde meurtri ») une photo des survivants d'Auschwitz et celle des ruines de Dresde ? Même si telle n'est pas l'intention des auteurs, ce rapprochement est dangereux et ne manque d'ailleurs pas d'être systématiquement utilisé aujourd'hui par les néonazis en Allemagne qui dissertent des « crimes alliés » tout en relativisant, voire en excusant les crimes nazis.
La question de la nature des crimes nazis est posée à travers le procès de Nuremberg, qui apparaît toujours, ce qui permet d'aborder les questions de crimes contre l'humanité et de  génocide (dont le verdict, sinon les statuts, sont commentés). Dans une problématique plus récente, la question de savoir si les Alliés avaient connaissance de l'ampleur de ces crimes est posée.

EN CONCLUSION

Les lycéens de Première L et ES seraient donc sans nul doute mieux lotis (encore n'avons-nous pas traité des manuels destinés aux filières scientifiques et techniques, dont les horaires d'Histoire sont plus légers et les manuels moins consistants), que leurs cadets de Troisième si, d'une part, le menu du programme était moins copieux et si, d'autre part, la direction des programmes scolaires n'avait jugé bon de conseiller l'étude parallèle de trois régimes (fasciste, nazi, stalinien) dont les objectifs et l'idéologie furent si différents. Une telle étude globale risque, finalement, de banaliser le nazisme et ses crimes, ce qui est inacceptable sur le plan historique et plus encore pour la FNDIRP.
Que des historiens maîtrisant des savoirs s'y risquent, pourquoi pas ? Henry Rousso pense, quant à lui :
« Il faut récuser, sur un plan heuristique (2), le principe que tout événement historique se réduise à sa singularité absolue, et donc que toute comparaison est à l'avance vouée à l'échec.  Poussée jusqu'à sa limite, l'argument reviendrait à dire qu'il n'y a aucune possibilité de penser l'histoire, donc de rendre le passé intelligible. Affirmer, par exemple, que le nazisme et plus encore l'extermination des juifs sont des événements historiques uniques dans l'histoire signifie en bonne logique que ces phénomènes ont été au préalable - et souvent de manière implicite - comparés et mesurés à l'aune d'autres phénomènes a priori semblables »...  « C'est là presque un truisme qui mérite d'être rappelé tant la question de la singularité du nazisme - qui est une réalité historique démontrable - (3) est devenue un dogme et non un concept qui permet de penser l'événement... » (Stalinisme et nazisme : histoire comparée, Ed. Complexe, 1999, préface d'Henry Rousso, p 23).
Mais il ne cache pas, toutefois, le danger d'une telle démarche :
« Une fois admis que la comparaison est une démarche nécessaire et une fois énoncés les principes qui permettent de la défendre, il est nécessaire de s'interroger sur sa pertinence intrinsèque et sur les différents usages que l'on veut en faire. »... «Le premier usage, le plus évident, relève du souci d'analyser ensemble deux ou plusieurs systèmes définis comme totalitaires afin de mettre en évidence le fait qu'ils sont autant de types appartenant à un même genre politique. C'est là où la démarche soulève le plus de problèmes, même si elle est inévitable : quels sont les meilleurs termes de la comparaison ? Sur quelle période historique et sur quelles durées pertinentes les comparaisons doivent-elles courir ? À vrai dire et au risque de paraître schématique, la production qui vise à cet objectif de manière prioritaire donne le sentiment que la liste des ressemblances ne cesse de s'allonger tout autant que la liste des différences et que le procédé butte toujours sur les mêmes obstacles : la différence du projet initial et des intentions respectives du bolchevisme et du nazisme (4), la différence du niveau de développement des société prises en compte, leur durée de vie très inégale, la singularité du génocide des juifs, etc.»

Le caractère unique du nazisme

Mais ce débat, chacun en conviendra, dépasse largement les capacités intellectuelles d'un lycéen de Première. L'étude du Goulag est tout à fait légitime, mais sans doute faut-il réfléchir à un autre cadre pour cette étude. Car rien ne saurait masquer le caractère unique du nazisme, basé sur une conception du monde globale et inégalitaire, une « doctrine antihumaine » selon la formule d'Edgar Faure, qui donna naissance à un système concentrationnaire spécifique.
Au terme de notre étude, nous constatons également que ni les collégiens ni les lycéens n'ont encore accès aux statistiques relatives aux déportés partis de France, victimes de la répression : en ce domaine, une synthèse des travaux de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation devrait être adressée à l'ensemble des éditeurs afin que les prochains manuels soient à jour. Et nous regrettons que des questions aussi importantes que le nazisme, le régime de Vichy, la déportation et l'univers concentrationnaire soient abordées en trop peu d'heures en Troisième, au pas de charge et en fin d'année, qui plus est dans un cadre contestable et risqué en Première.
 

La Commission Histoire-Mémoire de la FNDIRP

(1) Depuis 1994, les disciplines d'histoire et de géographie font l'objet d'une érosion continue ! Au collège, les élèves ont perdu, en dix ans, l'équivalent d'un an d'histoire-géographie. Les horaires sont également amputés au lycée.
(in Historiens & Géographes, Christine Guimonnet, n° 388 d'octobre 2004, page 441).
(2) Qui sert à la découverte en recherche scientifique.
(3) Souligné par nous.
(4) Souligné par nous.


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