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Un enfant à
Auschwit Maurice Cling |
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Mai 1945. Dans une caserne de Garmisch-Partenkirchen (Bavière),
des déportés sont regroupés dans l'attente du
rapatriement.
Après près d'un an passé à Auschwitz et à
Dachau, un garçon de 16 ans y retrouve des joies de son âge.
Puis, par étapes successives, c'est le retour vers la France
Mais sans que s'efface de son esprit l'insupportable question : " Qui
m'attend à Paris ? "
Les Français se sont regroupés. Nous avons dans la chambre
de huit de vrais lits - de vrais lits ! - et des
armoires. Certains ont confectionné un drapeau tricolore
qu'ils ont pendu au-dessus de la porte d'entrée de notre Block.
Il y a parmi nous des "volontaires" ou des STO. On ne sait pas. Personne
ne pose de question. Une organisation s'est mise en place. Le très
débrouillard Carino - un grand gaillard d'une trentaine d'années
- a déniché un poste de TSF et installé un haut-parleur
devant notre bâtiment. Rassemblés là, nous pourrons
le 8 mai entendre avec émotion le discours du général
de Gaulle et La Marseillaise.
Des Américains sont venus demander des volontaires pour enterrer
les déportés tués sur la route. Nos dirigeants
refusent avec indignation : qu'on prenne des Allemands pour le faire
!
Quant à notre sort, il paraît qu'il faut attendre. Pourquoi
nous garde-t-on ici si la guerre est finie ? Je m'installe dans cette
parenthèse indécise, habitué à écarter
l'avenir. Mais cette fois, la raison est différente. Je redoute
le retour, I'évidence insupportable qui m'attend à Paris.
La caserne est immense. On s y promène librement dans les chambrées
vides et les salles emplies d'uniformes et d'objets de toutes sortes.
Les on-dit nous informent sur les bonnes adresses, ou bien on suit
les uns ou les autres dans les étages. En ouvrant les portes,
j'ai le sentiment de vivre une aventure extraordinaire, à la
découverte de richesses inconnues.
C'est d'abord un atelier de cordonnerie : chaussures et bottes dépareillées
en vrac, de toutes tailles et de toutes conditions. J'enfile une botte
lourde pour mon pied maigre, mais impossible de trouver la même
pointure pour l'autre pied. Je suis quand même entré ainsi
dans le monde de cape et d'épée qui a succédé
au Petit Poucet dans mes lectures. Ce qu'une botte peut faire, quand
on a seize ans ! Je dois me rabattre en fin de compte sur de grosses
godasses de ski.
Ailleurs, ce sont des vestes et des pantalons de toutes tailles. J'éprouve une étrange exaltation à farfouiller dans cette masse d'uniformes des maîtres d'hier, dans cette chasse au trésor qui concrétise ma victoire. J'entasse dans mon armoire, bien rangés sur des cintres pendus à des clous, divers " costumes " verts et blancs à boutons de métal mat. Je porte crânement un calot sur l'oreille, jubilant de jouer au soldat. Dans un atelier de peinture, je prends du bleu pour transformer un petit écusson allemand en bleu-blanc-rouge et je l'épingle dessus. A peine l'ai-je posé sur un sac qu'il disparaît. Le "voleur" a disparu. Je ne sais à qui m'en prendre.
Les caves m'attirent. Les galeries interminables communiquent entre elles
sous les bâtiments. Parfois muni d'une lampe de poche, on avance
dans la pénombre que troue la lumière des soupiraux.
Tout le long des couloirs cimentés où pendent des toiles
d'araignée, des portes aux inscriptions allemandes incompréhensibles
s'ouvrent sur des magasins divers. Il m'arrive d'être quelque
peu effrayé dans l'obscurité, où quand apparaissent
des têtes de mort sur certaines portes. Le silence est impressionnant.
J'avance parfois à tâtons. Un escalier me fait émerger
à l'autre bout de la caserne.
Mais la trouvaille la plus merveilleuse, c'est le dépôt de
l'Afrikakorps. Quoi de plus romanesque, de plus exotique que ce casque
colonial dont je me coiffe avec fierté, réalisant le
rêve de tous les enfants de mon âge nourris des traditions
glorieuses des bâtisseurs d'empire ! Plus loin, on trouve des
monceaux de shorts, et des courroies de cuir à la bonne odeur
rustique, sans doute des accessoires pour le ski. J'ajoute les grosses
lunettes de soleil pendues au cou, et bien sûr, en bandoulière,
la belle gourde au gobelet noir qui se visse dessus, et me voilà
comblé, surexcité par les uniformes et ma panoplie hétéroclite
d'explorateur. Qu'importe si le sac à dos carré recouvert
de fourrure fauve détone, ainsi que la fleur d'edelweiss métallique
des troupes de montagne que j'ai épinglée sur ma poitrine
! Naturellement, il n'y a aucun lien pour moi entre ces objets et l'armée
hitlérienne d'Afrique ; je renoue ici avec mon imaginaire enfantin.
(
)
Les Grecs partent, puis les Russes, dans des clameurs, des mains et des drapeaux agités. Enfin, c'est notre tour. Des camions s'emplissent de nos bagages. Nous grimpons dessus. On plante des drapeaux, et en route pour la France ! Je suis placé derrière le chauffeur américain. J'ai décidé de rentrer dans mon accoutrement de carnaval et j'aurai du mal à entendre raison.
13 mai 1945. Le camion démarre en trombe. Mes lunettes africaines me protègent du vent violent. Dressé sur mes gros godillots, je crie de joie malgré les larmes. Des branches fouettent la cabine au passage. On baisse la tête. Le temps est de la partie. La vitesse me grise. L'idée du retour en France me fait battre le c¦ur.
Le chauffeur montre une décontraction inquiétante, un doigt négligemment posé sur le volant. Il jette un paquet de cigarettes à un homme assis à l'arrière du camion qui nous précède. Le paquet tombe à terre. On fonce dans la poussière. ( )
15 mai 1945. Nous partons pour Mannheim. Les camions nous déposent
dans un quartier très délabré. La population est
misérable, les regards sombres. Avec d'autres, je vais au camp
russe qu'on m'indique, en quête de pain. J'erre dans les rues,
malade, sans but.
Soudain, dans la grisaille, le froid, la faim, le sentiment d'abandon et
de faiblesse qui me donne l'impression de flotter comme une épave,
j'ai comme une apparition : à la fenêtre d'une maison
grise, au rez-de-chaussée, deux jeunes filles me regardent.
L'une me fait signe d'approcher. Moi ? Je n'en crois pas mes yeux.
Son sourire radieux inonde la rue sinistre. Je m'avance, ébloui,
d'un pas mal assuré. Elle me tend avec grâce une tartine
de miel que je porte à mes lèvres, les larmes aux yeux,
comme dans un rêve. Envahi d'un trouble inexprimable, je sens
couler en moi le lait de la tendresse humaine. Je m'éveille
à la vie par la magie d'un sourire de jeune fille et le don
d'une tartine de miel.
Après une nuit passée dans un coquet appartement abandonné,
allongé par terre près du docteur qui couche dans le
lit, je déambule en ville, accoutré de vêtements
militaires allemands, maigre, chancelant, le crâne rasé.
Une dizaine de jeunes filles apparaissent, bras dessus, bras dessous,
tenant toute la largeur de la rue. Elles s'avancent, provocantes, lançant
des quolibets. Visiblement, elle se paient ma tête. Je ne sais
où me fourrer, tant j'ai honte. Je me sauve sous les huées.
Drôle de vainqueur que voilà ! (
)
Arrivée à Paris, gare de l'Est, le 18 mai à 8 heures.
Le printemps. Trajet en autobus vers l'hôtel Lutétia,
dans une atmosphère bouleversante de larmes aux yeux et de foule
émue qui fait des signes.
J'erre dans les salons du palace - scouts, photos, familles, serveuses,
fauteuils profonds -, n'osant pas sortir dans Paris, reculant devant
l'échéance imminente, partagé entre l'espoir et
l'angoisse. L'heure de vérité approche. Je retrouverai
tout à l'heure mes grands-parents, ma tante Sarah et mon cousin.
Mais sur la porte de l'appartement de la rue Monge, je verrai le sinistre
sceau nazi - aigle aux ailes déployées et croix gammée.
L'appartement est vide, affreusement vide.
Hôpital Bichat, sanatorium, internat de Iycée. Je vivrai cinquante
ans de vie d'homme, portant une plaie ouverte au plus profond de moi-même,
malgré la revanche personnelle de la naissance de quatre fils.
Peut-être cette plaie ne s'est-elle pas refermée parce que
faire son deuil était impossible, et peut-être aussi parce
que j'avais conscience qu'elle était devenue partie intégrante de moi-même et que loin d'altérer
ma joie de vivre, elle en était devenue en quelque sorte partie
prenante, non comme deux faces d'une médaille, mais comme un
amalgame.
Une maladie, en somme, dont je ne pouvais ni ne voulais guérir.
Ce texte est extrait de " Vous qui entrez ici
Un enfant à
Auschwitz ", l'ouvrage de Maurice Cling que vient juste de publier
la FNDIRP. Un témoignage particulièrement émouvant,
puisque écrit à partir de notes détaillées,
consignées par le jeune Maurice à son retour de déportation.
Il est dès à présent disponible à la Fédération.
Une coédition FNDIRP/Graphein).
Les titre et intertitres sont de la rédaction.