LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de juin 2007 :

L'État national-socialiste a utilisé le terme vague d'«asozial» pour définir et persécuter toutes sortes de personnes qui, dans les camps de concentration, portaient le triangle noir. SDF, chômeurs, prostitués, homosexuels, Tsiganes, jeunes marginaux... ont été les victimes d'une politique brutale visant à débarrasser la société nazie d'éléments «de valeur inférieure» censés l'affaiblir.
Une politique qui faisait passer des problèmes sociaux dans le domaine de l'héréditaire et de l'eugénisme.  Jean-Luc Bellanger a lu sur ce sujet peu étudié un ouvrage collectif allemand paru en 2005.


La persécution des « asociaux »
par le régime nazi


    Le régime nazi, arc-bouté sur ses positions racistes et la conviction   hitlérienne de l'appartenance du peuple allemand à une « race supérieure », s'est acharné à persécuter de nombreuses catégories d'êtres humains, créant pour certaines des définitions arbitraires plus ou moins vagues lorsqu'il n'en existait pas. Pas ou peu de problèmes pour des groupes comme les Polonais, les Slaves, les Témoins de Jéhovah, et des difficultés surmontables quand il s'agissait des juifs ou des Tsiganes. De tous ceux-là nous avons déjà parlé dans des articles du PR. Mais le terme « asozial », qu'il n'est pas nécessaire de traduire en français, pose bien d'autres problèmes. Un « Séminaire fédéral des Mémoriaux », comme il en est organisé régulièrement en Allemagne, avait pour thème en 2003 la persécution des « asociaux » par l'État nazi. Un ouvrage collectif, publié en 2005, reprend et élargit ce thème, peu étudié et pourtant loin d'être mineur.

Au nom de la « communauté du peuple » 


    Ceux qui ont été dans les camps de concentration se souviennent souvent d'une catégorie de détenus, en général assez méprisés des « triangles rouges », politiques, mais même des « triangles verts », les droit commun, qui se considéraient tous comme supérieurs à ces « triangles noirs », les « asociaux », dans le régime concentrationnaire.
Qui étaient-ils ? Je vais reprendre pour commencer une définition due à l'un des responsables de l'ouvrage dont je viens de parler, Dietmar Sedlaczek : « On donnait l'étiquette d'"asocial" à des mendiants, des chômeurs, des SDF, des prostitué(e)s, des homosexuels, des Tsiganes et des jeunes socialement inadaptés ». On voit de suite à quel point l'éventail est vaste, et la définition extensible. Elle l'est en fait plus encore, nous allons le voir, car bien d'autres catégories ont été intégrées, au cours des années, sous cette appellation d'apparence simple.
    Revenons peut-être, tout d'abord, sur deux facteurs spécifiques. Le premier est l'attitude vis-à-vis du travail, qui tient historiquement une place toute particulière en Allemagne. La qualité du travail, son caractère noble et la place éminente qu'il devait tenir dans la vie sociale, comme élément positif et sujet de fierté, ont toujours été des facteurs évidents dans la conscience et le subconscient germaniques. Il y a là une notion à retenir pour comprendre l'acceptation de la notion d'« asocial » par la population, pour définir certains marginaux, allergiques à toute activité régulière. Second facteur important, et ici on se retrouve dans la société telle que les nazis la voulaient : la population devait se sentir comme un bloc uni, un ensemble fortement soudé, la « communauté du peuple » (Volksgemeinschaft) au nom et au profit de laquelle le gouvernement de Hitler prétendait agir. Le terme « asocial » était vague, et permettait d'intégrer toute forme de comportement que les nazis réprouvaient. Mais un autre terme, « étranger à la communauté » (Gemeinschaftsfremd), qui fut très tôt employé comme presque synonyme d'asocial, ouvrait encore d'autres portes à l'exclusion, et cette fois avec des perspectives vers toutes sortes d'interprétations, entre autres raciales, mais bien entendu également politiques. On y reviendra.

Le rejet sous Weimar déjà

    Le rejet de certaines catégories « marginales » de population n'était pas nouveau, ni créé de toutes pièces par les nazis. Sous l'Empire et même durant la République de Weimar, mendicité, vagabondage, absence de domicile fixe et prostitution étaient des délits prévus par le code, et punissables. La notion même d'« asocial » est employée dans les années vingt dans le « Dictionnaire des institutions d'assistance » de Weimar. De même, disons-le de suite, la notion de facteurs génétiques défavorables et de défauts héréditaires était présente à la même époque, et pas seulement chez les « penseurs » de droite et d'extrême droite. La mise à l'écart et la discrimination à l'égard d'individus mal adaptés à la vie sociale n'étaient donc pas une nouveauté apportée par les nazis. Ce qui va être nouveau, c'est l'application de mesures radicales, brutales, sans pitié, faisant passer des problèmes sociaux dans le domaine de l'héréditaire et de l'eugénisme. Dans l'énumération des catégories visées par cette répression sans limites, on trouve aussi les « criminels », et ils seront parmi les premiers à être l'objet de mesures législatives, une fois les nazis au pouvoir, fin janvier 1933.
    Comment se débarrassait-on de ces catégories gênantes sous Weimar ? Les municipalités créaient des sites spéciaux où étaient regroupés ces marginaux, camps de travail, « maisons de travail », centres fermés peu différents de prisons dans certains cas, les pratiques étaient diverses, et le régime pouvait aller du supportable au franchement dur. Mais dès les premiers mois du régime nazi, les conditions devinrent de plus en plus sévères. Mendicité, vagabondage et prostitution furent poursuivis avec une ardeur nouvelle. Dès septembre 1933 on procéda à des razzias de mendiants dans un grand nombre de villes, les « maisons de travail », en général fort calmes jusque-là, furent rapidement surpeuplées, et de nouveaux lieux d'internement créés. Deux mois plus tard, une modification de la loi contre les « criminels récidivistes dangereux » rendait possible leur internement de longue durée.

Des « malades » et des « criminels » pour les nazis


    Le dérapage systématique dans le traitement des marginaux se poursuivit rapidement avec leur assimilation à des malades congénitaux. La « Loi pour la prévention d'une descendance héréditairement malade » (Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses) de juillet 1933 ne s'appliquait pas automatiquement à des cas « asociaux ». Mais dès qu'on leur attribuait le diagnostic de « faibles d'esprit », la porte était ouverte, entre autres, à leur stérilisation. Pour étendre encore le domaine de ces mesures, on inventa le diagnostic aberrant de « faiblesse d'esprit morale » (moralischer Schwachsinn), qui ne traduisait rien d'autre qu'un mode de vie inadapté. Quant au fonctionnement des organismes d'assistance, il prit le même virage. La ligne directrice évolua de l'assistance en vue d'un bien-être individuel à ce qui était considéré comme bénéfique pour le peuple tout entier (Volkspflege). Le but de cette activité n'était plus d'obtenir, éventuellement de façon autoritaire, la réintégration de marginaux et déviants, mais bien leur élimination. Il fallait débarrasser le peuple, vu comme un tout, des éléments « de valeur moindre » (minderwertig) qui l'encombraient et l'affaiblissaient. Le responsable de l'organisme central nazi d'assistance NSV, Hermann Althaus, le précisait bien : « L'idéologie national-socialiste et donc l'assistance national-socialiste ne juge pas en fonction d'individus isolés, mais de la totalité du peuple. (...) La partie ne compte qu'en fonction de sa valeur pour le tout ».
    Les persécutions nazies contre les « asociaux » ont été constantes. Il faut pourtant distinguer deux grandes périodes, avant et après l'année 1938. Dès leur prise du pouvoir, les nazis s'acharnèrent contre les marginaux, mais tout d'abord sous la forme de mesures de contrainte à leur égard, travail obligatoire, interdictions diverses, fichage interne, envoi accru en établissements spécialisés, puis création de camps spéciaux. Durant toute cette période, c'est un climat d'exclusion et de rejet qui prit peu à peu le dessus. Frappant, entre autres, est le rôle joué par les municipalités, répressives sans y avoir été poussées par les autorités supérieures. Pourtant l'année 1938 apporta un changement notable tant pour l'ampleur de la répression que pour les méthodes employées. C'est l'« Opération Réfractaire au travail-Reich » (Aktion Arbeitsscheu Reich) qui transforma brutalement le sort de tous les marginaux et, en tache d'huile, de bien d'autres catégories de la population.
    On avait certes connu des razzias de mendiants en septembre 1933, jetant déjà des milliers d'individus en KZ (camp de concentration) pour quelques semaines. On avait assisté en mars 1937 à une opération coordonnée de façon centrale pour arrêter quelque 2 000 criminels récidivistes, baptisés « criminels professionnels », tout ceci avant que soit promulgué le 14 décembre 1937 un décret dit « fondamental » sur la « lutte préventive contre le crime » qui étendait l'application de la « détention de prévention » (Vorbeugungshaft) (1) aux « asociaux ». C'est la police criminelle qui devait mettre en ¦uvre
ces nouvelles dispositions. Pourtant Himmler décréta en janvier 1938 que sa Gestapo allait prendre les devants en lançant « par surprise » une vague « unique et globale » d'arrestations d'hommes en âge de travailler ayant refusé à deux reprises les emplois proposés. Les divers services du travail étaient invités à signaler ces cas à la Gestapo qui devrait les placer en « détention de protection » (voir note 2) et les conduire au KZ de Buchenwald.