L'État
national-socialiste a utilisé le terme vague d'«asozial»
pour définir et persécuter toutes sortes de personnes qui,
dans les camps de concentration, portaient le triangle noir. SDF, chômeurs,
prostitués, homosexuels, Tsiganes, jeunes marginaux... ont été
les victimes d'une politique brutale visant à débarrasser
la société nazie d'éléments «de valeur
inférieure» censés l'affaiblir.
Une
politique qui faisait passer des problèmes sociaux dans le domaine
de l'héréditaire et de l'eugénisme. Jean-Luc
Bellanger a lu sur ce sujet peu étudié un ouvrage collectif
allemand paru en 2005.
La
persécution des « asociaux »
par
le régime nazi
Le régime nazi, arc-bouté sur ses positions racistes et la conviction hitlérienne de l'appartenance du peuple allemand à une « race supérieure », s'est acharné à persécuter de nombreuses catégories d'êtres humains, créant pour certaines des définitions arbitraires plus ou moins vagues lorsqu'il n'en existait pas. Pas ou peu de problèmes pour des groupes comme les Polonais, les Slaves, les Témoins de Jéhovah, et des difficultés surmontables quand il s'agissait des juifs ou des Tsiganes. De tous ceux-là nous avons déjà parlé dans des articles du PR. Mais le terme « asozial », qu'il n'est pas nécessaire de traduire en français, pose bien d'autres problèmes. Un « Séminaire fédéral des Mémoriaux », comme il en est organisé régulièrement en Allemagne, avait pour thème en 2003 la persécution des « asociaux » par l'État nazi. Un ouvrage collectif, publié en 2005, reprend et élargit ce thème, peu étudié et pourtant loin d'être mineur.
Au nom de la « communauté du peuple »
Ceux
qui ont été dans les camps de concentration se souviennent
souvent d'une catégorie de détenus, en général
assez méprisés des « triangles rouges », politiques,
mais même des « triangles verts », les droit commun,
qui se considéraient tous comme supérieurs à ces «
triangles noirs », les « asociaux », dans le régime
concentrationnaire.
Qui étaient-ils
? Je vais reprendre pour commencer une définition due à l'un
des responsables de l'ouvrage dont je viens de parler, Dietmar Sedlaczek
: « On donnait l'étiquette
d'"asocial" à des mendiants, des chômeurs, des SDF, des prostitué(e)s,
des homosexuels, des Tsiganes et des jeunes socialement inadaptés
». On voit de suite à
quel point l'éventail est vaste, et la définition extensible.
Elle l'est en fait plus encore, nous allons le voir, car bien d'autres
catégories ont été intégrées, au cours
des années, sous cette appellation d'apparence simple.
Revenons
peut-être, tout d'abord, sur deux facteurs spécifiques. Le
premier est l'attitude vis-à-vis du travail, qui tient historiquement
une place toute particulière en Allemagne. La qualité du
travail, son caractère noble et la place éminente qu'il devait
tenir dans la vie sociale, comme élément positif et sujet
de fierté, ont toujours été des facteurs évidents
dans la conscience et le subconscient germaniques. Il y a là une
notion à retenir pour comprendre l'acceptation de la notion d'«
asocial » par la population, pour définir certains marginaux,
allergiques à toute activité régulière. Second
facteur important, et ici on se retrouve dans la société
telle que les nazis la voulaient : la population devait se sentir comme
un bloc uni, un ensemble fortement soudé, la « communauté
du peuple » (Volksgemeinschaft)
au nom et au profit de laquelle le gouvernement de Hitler prétendait
agir. Le terme « asocial » était vague, et permettait
d'intégrer toute forme de comportement que les nazis réprouvaient.
Mais un autre terme, « étranger à la communauté
» (Gemeinschaftsfremd),
qui fut très tôt employé comme presque synonyme d'asocial,
ouvrait encore d'autres portes à l'exclusion, et cette fois avec
des perspectives vers toutes sortes d'interprétations, entre autres
raciales, mais bien entendu également politiques. On y reviendra.
Le rejet sous Weimar déjà
Le
rejet de certaines catégories « marginales » de population
n'était pas nouveau, ni créé de toutes pièces
par les nazis. Sous l'Empire et même durant la République
de Weimar, mendicité, vagabondage, absence de domicile fixe et prostitution
étaient des délits prévus par le code, et punissables.
La notion même d'« asocial » est employée dans
les années vingt dans le «
Dictionnaire des institutions d'assistance »
de Weimar. De même, disons-le de suite, la notion de facteurs génétiques
défavorables et de défauts héréditaires était
présente à la même époque, et pas seulement
chez les « penseurs » de droite et d'extrême droite.
La mise à l'écart et la discrimination à l'égard
d'individus mal adaptés à la vie sociale n'étaient
donc pas une nouveauté apportée par les nazis. Ce qui va
être nouveau, c'est l'application de mesures radicales, brutales,
sans pitié, faisant passer des problèmes sociaux
dans le domaine de l'héréditaire
et de l'eugénisme. Dans l'énumération des catégories
visées par cette répression sans limites, on trouve aussi
les « criminels », et ils seront parmi les premiers à
être l'objet de mesures législatives, une fois les nazis au
pouvoir, fin janvier 1933.
Comment
se débarrassait-on de ces catégories gênantes sous
Weimar ? Les municipalités créaient des sites spéciaux
où étaient regroupés ces marginaux, camps de travail,
« maisons de travail », centres fermés peu différents
de prisons dans certains cas, les pratiques étaient diverses, et
le régime pouvait aller du supportable au franchement dur. Mais
dès les premiers mois du régime nazi, les conditions devinrent
de plus en plus sévères. Mendicité, vagabondage et
prostitution furent poursuivis avec une ardeur nouvelle. Dès septembre
1933 on procéda à des razzias de mendiants dans un grand
nombre de villes, les « maisons de travail », en général
fort calmes jusque-là, furent rapidement surpeuplées, et
de nouveaux lieux d'internement créés. Deux mois plus tard,
une modification de la loi contre les «
criminels récidivistes dangereux »
rendait possible leur internement de longue durée.
Des « malades » et des « criminels » pour les nazis
Le
dérapage systématique dans le traitement des marginaux se
poursuivit rapidement avec leur assimilation à des malades congénitaux.
La « Loi pour la prévention d'une descendance héréditairement
malade » (Gesetz zur Verhütung
erbkranken Nachwuchses) de juillet
1933 ne s'appliquait pas automatiquement à des cas « asociaux
». Mais dès qu'on leur attribuait le diagnostic de «
faibles d'esprit », la porte était ouverte, entre autres,
à leur stérilisation. Pour étendre encore le domaine
de ces mesures, on inventa le diagnostic aberrant de « faiblesse
d'esprit morale » (moralischer
Schwachsinn), qui ne traduisait
rien d'autre qu'un mode de vie inadapté. Quant au fonctionnement
des organismes d'assistance, il prit le même virage. La ligne directrice
évolua de l'assistance en vue d'un bien-être individuel à
ce qui était considéré comme bénéfique
pour le peuple tout entier (Volkspflege).
Le but de cette activité n'était plus d'obtenir, éventuellement
de façon autoritaire, la réintégration de marginaux
et déviants, mais bien leur élimination. Il fallait débarrasser
le peuple, vu comme un tout, des éléments « de valeur
moindre » (minderwertig)
qui l'encombraient et l'affaiblissaient. Le responsable de l'organisme
central nazi d'assistance NSV, Hermann Althaus, le précisait bien
: « L'idéologie national-socialiste
et donc l'assistance national-socialiste ne juge pas en fonction d'individus
isolés, mais de la totalité du peuple. (...) La partie ne
compte qu'en fonction de sa valeur pour le tout ».
Les
persécutions nazies contre les « asociaux » ont été
constantes. Il faut pourtant distinguer deux grandes périodes, avant
et après l'année 1938. Dès leur prise du pouvoir,
les nazis s'acharnèrent contre les marginaux, mais tout d'abord
sous la forme de mesures de contrainte à leur égard, travail
obligatoire, interdictions diverses, fichage interne, envoi accru en établissements
spécialisés, puis création de camps spéciaux.
Durant toute cette période, c'est un climat d'exclusion et de rejet
qui prit peu à peu le dessus. Frappant, entre autres, est le rôle
joué par les municipalités, répressives sans y avoir
été poussées par les autorités supérieures.
Pourtant l'année 1938 apporta un changement notable tant pour l'ampleur
de la répression que pour les méthodes employées.
C'est l'« Opération Réfractaire au travail-Reich »
(Aktion Arbeitsscheu Reich)
qui transforma brutalement le sort de tous les marginaux et, en tache d'huile,
de bien d'autres catégories de la population.
On
avait certes connu des razzias de mendiants en septembre 1933, jetant déjà
des milliers d'individus en KZ (camp de concentration) pour quelques semaines.
On avait assisté en mars 1937 à une opération coordonnée
de façon centrale pour arrêter quelque 2 000 criminels récidivistes,
baptisés « criminels professionnels », tout ceci avant
que soit promulgué le 14 décembre 1937 un décret dit
« fondamental » sur la « lutte préventive contre
le crime » qui étendait l'application de la « détention
de prévention » (Vorbeugungshaft)
(1) aux « asociaux ». C'est la police criminelle qui devait
mettre en ¦uvre
ces nouvelles dispositions.
Pourtant Himmler décréta en janvier 1938 que sa Gestapo allait
prendre les devants en lançant « par surprise » une
vague « unique et globale » d'arrestations d'hommes en âge
de travailler ayant refusé à deux reprises les emplois proposés.
Les divers services du travail étaient invités à signaler
ces cas à la Gestapo qui devrait les placer en « détention
de protection » (voir note
2) et les conduire au KZ de Buchenwald.