LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de mars 2008


Annexées en 1940, l'Alsace et la Moselle devaient pour les nazis revenir dans le giron de la « Grande Allemagne ». Elles furent soumises à une germanisation intense, toute trace de présence française devant disparaître. Ceux qui refusèrent cette perte de liberté et d'identité subirent une violente répression. Parmi eux, ceux qu'on allait nommer les Patriotes Résistants à l'Occupation (PRO), dont la volonté de rester français entraîna le transfert dans des camps spéciaux... Alors qu'en mai prochain va se tenir à Metz le 35e congrès de la FNDIRP, il nous a semblé utile de rappeler les faits.

Les Patriotes Résistants à l'Occupation :
La volonté de rester français


    Ceux que la législation française (arrêté ministériel du 29 août 1959) a définis longtemps après l'événement, comme les Patriotes Résistants à l'Occupation (les PRO) constituent une catégorie de nos compatriotes soumis à des répressions nazies tout à fait particulières et assez mal prises en compte. Ne serait-ce que par le caractère tardif de cette reconnaissance et de cette identification par la République des souffrances auxquelles furent soumises les victimes de cette forme de déportation. Et par la nécessité dans laquelle elles se trouvent, encore aujourd'hui, de lutter, au sein de la FNDIRP, pour la satisfaction de leurs légitimes revendications, revendications d'autant plus brûlantes que bon nombre de ces victimes sont encore, relativement, jeunes.
    Pour bien saisir cette originalité, il faut prendre conscience du statut qui fut celui des trois départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle soumis à annexion et du cadre administratif du IIIe Reich dans lequel il s'insère. Ce qui nous aidera, par ailleurs, à appréhender le fonctionnement du Reich hitlérien. Une comparaison entre l'annexion de 1940 et l'annexion de 1871 permettra de dégager l'originalité de celle qui a entraîné la répression exercée à l'encontre des PRO.

Annexions



    La première annexion, celle de 1871, est intervenue dans la foulée de la naissance du IIe Reich : lors du siège de Paris, à Versailles, le 18 janvier 1871, le roi de Prusse est couronné empereur d'Allemagne (Kaiser), ce IIe Reich, conservant un statut fédéral et regroupant des États jouissant d'une certaine autonomie (les deux plus importants étant le royaume de Bavière et surtout le royaume de Prusse). L'annexion des trois départements (moins Belfort et ses environs) est entérinée par le traité de paix franco-allemand signé à Francfort le 10 mai 1871. Une annexion qui présente des caractères particuliers : si elle ne s'accompagne pas d'une consultation des habitants (violant donc le « droit » des peuples à disposer d'eux-mêmes), elle est néanmoins conforme aux règles du droit international puisqu'elle est entérinée par une des clauses du traité de paix signé par l'Allemagne et la France ; les trois départements ne sont pas annexés à un des États du Reich, mais ne deviennent pas, pour autant, un nouvel État (Land) au sein du Reich : ils sont une possession commune de l'ensemble des États (Terre d'Empire). Une annexion à laquelle la France a dû se plier, mais à l'encontre de laquelle elle marquera sa réprobation, gardant ostensiblement les yeux fixés sur « la ligne bleue des Vosges ».
    La seconde annexion, celle intervenue en 1940, est, au contraire, une annexion de fait : elle n'est pas prévue par la convention d'armistice franco-allemand du 22 juin 1940 et aucune paix n'est signée par laquelle serait sanctionnée cette annexion. De ce fait, elle n'est pas conforme aux normes du droit international. Il n'est sans doute pas besoin de préciser qu'elle ne s'accompagne pas d'une consultation des populations concernées. Cet état de fait, violation du droit international et des termes de la convention d'armistice, n'entraîne pas de réaction du gouvernement de Pétain, sinon une vague protestation platonique par une note adressée par ce gouvernement de trahison au gouvernement du Reich et gardée secrète (note du 3 septembre 1940 dont on trouvera le texte dans la bonne étude que la FNDIRP a consacrée aux PRO (1)).
 
Affiche sur fond tricolore éditée par les services de l'information de Vichy à l'intention des prisonniers de guerre : « C'est dans une France nouvelle que vous rentrerez ».
On remarquera que la silhouette du maréchal Pétain masque l'Alsace-Moselle : l'« État Français » veut ignorer l'annexion de fait.

    Les populations peuvent donc, à bon droit, se sentir abandonnées sans défense au Reich nazi.
    Mais cette violation de la légalité internationale gêne visiblement la Wehrmacht, qui rechigne à incorporer des hommes qui ne sont pas formellement allemands, et le ministre de l'Intérieur du Reich : l'ouvrage signalé plus haut reprend in extenso une note de ce ministre en date du 5 novembre 1940 qui prescrit que « par principe, il ne faut pas mettre en évidence la citoyenneté française qui subsiste encore formellement. » On retrouve là un des caractères les plus étonnants du fonctionnement du Reich nazi : un arbitraire absolu, le plus souvent exercé par les instances du parti nazi, et, simultanément, un respect, le plus souvent très formel, des normes de l'État de droit...
    Aussi, la germanisation forcée des Alsaciens et des Mosellans, qui sera conduite avec brutalité, s'accompagnera d'hésitations : pour reprendre les termes du ministère de l'Intérieur, il ne faut pas mettre en évidence...
    Des hésitations et des différences d'un lieu à l'autre, d'autant que la Moselle d'une part, les départements alsaciens d'autre part, seront incorporés dans deux entités territoriales distinctes dirigées chacune par un « satrape » muni de pouvoirs discrétionnaires, le Gauleiter et  Reichsstatthalter Bürckel pour la Moselle, le Gauleiter et  Reichsstatthalter Wagner pour l'Alsace. Et que chacun fera avancer à son rythme et sa politique propre la germanisation et donc les persécutions et les répressions.

Gauleiter et Reichsstatthalter



    L'Allemagne de la République de Weimar était restée un État fédéral constitué par 17 Länder, chacun ayant son propre gouvernement, le gouvernement central résidant à Berlin. Le parti nazi avait mis en place, dès les années 20, une structure territoriale à peu près calquée sur la division de l'État en Länder, mais en utilisant souvent une dénomination différente de celle qui identifiait chaque Land : chaque unité avait reçu le nom de Gau et le Führer du parti nommait à sa tête un Gauleiter (dirigeant de Gau). Dès la prise de pouvoir, les nazis avaient entrepris de mettre au pas ceux des gouvernements de Länder qui n'étaient pas entièrement nazifiés et placé à leur tête un représentant du ministère de l'Intérieur central, le Gouverneur du Reich (Reichsstatthalter). Souvent, c'est le Gauleiter du parti qui avait reçu cette fonction gouvernementale : il cumulait ainsi deux légitimités, celle de dignitaire du parti, celle de haut fonctionnaire de l'État central. Lorsque tout pouvoir avait été retiré aux gouvernements des Länder, le Reichsstatthalter, dont la fonction de surveillance était devenue inutile, était resté en place, représentant à la fois le parti et le gouvernement : une situation ambiguë qui fortifie leur pouvoir. En fait, les Gauleiter étaient tout puissants et Hitler avait entière confiance en eux. Même Himmler qui contrôlait pourtant la SS et l'ensemble des polices, lorsqu'en 1943 il devint ministre de l'Intérieur, fut impuissant à leur imposer ses propres volontés.
    C'est à deux de ces potentats, Bürckel (déjà Gauleiter du Westmark, la Marche occidentale, Palatinat et Sarre) et Wagner (déjà Gauleiter de l'Oberrhein, le Pays de Bade), que furent confrontés Mosellans et Alsaciens : ils s'étaient vu confier, sans déclaration officielle, l'administration civile des territoires français annexés avec, en but final, leur incorporation dans les Gau placés sous leur autorité, donc leur germanisation totale et leur intégration dans la Communauté du peuple (Volksgemeinschaft).

La germanisation



    Il n'est pas possible d'entrer dans le détail des mesures prises en vue de la germanisation : elles interviennent à des dates différentes, au gré des décisions de chaque Gauleiter et, de plus, elles furent variées, de la simple interdiction de porter le béret basque, abrutissant parce que nuisible au fonctionnement du cerveau, à l'expulsion, en passant par l'obligation pour les jeunes d'adhérer à la Jeunesse hitlérienne puis d'accomplir leur service du travail dans les rangs du RAD (Reichsarbeitsdienst, Service du travail du Reich). Et bien sûr, l'interdiction de parler français et l'incorporation dans la Wehrmacht (août 1942) de ceux que l'on désigne comme les « Malgré nous ».
    Cette germanisation donna lieu à une résistance, résistance de ceux qui réussirent à s'évader des territoires annexés, de ceux, surtout des Lorrains (le Gauleiter Wagner était hostile aux expulsions), qui en furent expulsés sans formalité ou après qu'ils eurent refusé de signer des formulaires de renonciation à la nationalité française, de ceux, les PRO, qui, à la suite de leur « mauvaise volonté » à se plier aux injonctions de l'occupant, furent, en famille, déportés vers des territoires occupés, surtout à l'Est... qu'il s'agissait de germaniser.
    Singulière logique qui consiste à coloniser par des hommes et des femmes de « sang allemand », mais de mauvaise volonté, des territoires essentiellement peuplés de Slaves. Avec, pour contrepartie, l'installation à leur place, en Alsace et en Moselle, donc près de la nouvelle frontière avec la France, d'Allemands bon teint...

Déportation des PRO



    La déportation des PRO lorrains est essentiellement liée au renvoi, en octobre 1942, d'une carte qu'avait reçue chaque famille : elle souhaitait la bienvenue des Lorrains dans la Volksgemeinschaft. Ne pas la retourner à l'expéditeur valait acceptation de cette intégration. La retourner, et donc refuser l'intégration, valait déportation... Les déportations commencèrent en janvier 1943.
    La déportation des PRO alsaciens est plutôt infligée, d'abord, aux familles de ceux qui ont refusé de se soumettre au RAD ou à l'incorporation dans la Wehrmacht. Les premières déportations eurent lieu un peu plus tôt qu'en Lorraine (dès 1941).
    Naturellement, d'autres attitudes de résistance entraînèrent la déportation. Résistance d'une population qui, se sentant abandonnée par l'État qui siégeait à Vichy, aurait pu se sentir justifiée à plier l'échine...
    Ces déportations n'eurent bien sûr pas le caractère de celles qui eurent pour destination les camps de concentration proprement dits ou, encore moins, les camps du génocide. Ce furent des déportations en famille, vers des camps de travail forcé, essentiellement situés en Tchécoslovaquie ou en Pologne, les familles restant parfois groupées, étant parfois dispersées, mais les conditions tant matérielles que psychologiques restant très difficiles et la mortalité élevée. Et les enfants en bas âge ou en âge d'être scolarisés subissant des dommages spécifiques.
    Quelques extraits de témoignages permettront d'en prendre conscience.
    Après avoir été abandonnés au « bon vouloir » du vainqueur, mais malgré tout ayant tenu ferme, on aurait pu s'attendre que le droit à réparation des victimes, victimes pour avoir affirmé leur attachement à la Patrie, ait été pris en compte par les accords franco-allemands, ou, à défaut, puisqu'elles ont été oubliées par ces accords, par une législation nationale ad hoc...
    Il fallut une bataille acharnée pour que soient reconnus, d'abord la spécificité des persécutions subies, puis, imparfaitement, les droits de nos camarades.
    Une situation que la FNDIRP n'a cessé de dénoncer !
 

Maurice Voutey


1) Les Patriotes Résistants à l'Occupation. Éditions de la FNDIRP. Paris. 1986. 15,30 euros port compris.