Quand le nazisme déclarait la guerre à 1789
Nazisme,
fascisme et un peu moins ouvertement vichysme se veulent et s'affirment
comme « l'anti-89 ». Il s'agit de rayer de l'histoire tout
ce qui donne à la Révolution française sa grandeur,
sa richesse à la fois pour les quelques années de son existence,
mais encore pour les deux siècles qui l'ont suivie.
La Résistance
fut l'expression du non catégorique à cette prétention.
Sans doute ne fut-elle pas tout entière une opposition au nazisme
et au vichysme parce qu'elle s'affirmait héritière des valeurs
nationales et démocratiques de la Déclaration des droits
de l'homme et du citoyen et des acquis dans tous les domaines de l'¦uvre
révolutionnaire de 1789-1793. Sans doute pourrait-on signaler des
résistants, voire des mouvements entiers de la Résistance
pour lesquels 89 ne fut pas une référence constante. Mais
parce que tous sans exception combattaient pour l'indépendance totale
de la nation française, sa grandeur et pour que le peuple ait droit
souverainement à la parole, ils voulaient rétablir la France
dans les droits conquis par 1789.
Dans
leur immense majorité, des générations de Français
et de Françaises avaient été élevées
dans le souvenir de 89. Les grands mots de Liberté, d'Égalité,
de Fraternité
avaient un sens profond et l'on devrait dire quotidien.
Ajoutons
tout de suite, pour mieux comprendre l'aspect souvent international de
notre Résistance que les masses d'immigrés et les antifascistes
européens étaient habités des mêmes sentiments
d'admiration pour la grande Révolution et que la Marseillaise était
l'hymne de tous les partisans de la liberté et de la démocratie
dans toute l'Europe.
La contre-révolution fasciste et nazie
Immédiatement
Hitler et le nazisme ont représenté l'ennemi le plus dangereux,
le plus haineux des idées de la Révolution. Déjà
le 7 avril 1926, Mussolini dit dans un discours : «
Nous représentons l'antithèse des immortels principes de
1789 ». Dans son livre de
1933 Le fascisme,
doctrine et institutions, il affirme que le fascisme est la réaction
contre « le mouvement
des illuminés du XVIIIe siècle et de l'Encyclopédie
». Révélant
la véritable nature du fascisme (comme du nazisme) qui prône
l'obscurantisme, le Duce dans un discours du 24 octobre 1922 déclare
: « Le siècle
du fascisme verra la fin du travail intellectuel, de ces intellectuels
qui sont inféconds et qui sont une menace pour la nation ».
Citons encore cet extrait
d'un article de Mussolini pour l'Encyclopédie fasciste : «
Le fascisme est hostile à toutes les abstractions, individualistes,
à base matérialiste, genre XIXe siècle ; c'est pourquoi
aussi il est contraire à toutes les utopies et les innovations jacobines.
Il ne croit pas à la possibilité du "bonheur " sur la terre,
comme le voulait la littérature des économistes du XVIIIe
siècle ».
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« L'époque de 1789 touche à sa fin. Elle a été vaincue sur les champs de bataille des Flandres, du nord de la France et de Lorraine, cette époque qui, bien que pourrie, voulait encore déterminer le sort de l'Europe. » (Extrait du discours
de l'idéologue nazi Rosenberg, prononcé le 28-11-1940 à
la Chambre des députés.)
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« Une portée historique immense » « En essayant de
nier ainsi le sens et la portée historique immenses de la Révolution
française, M. Rosenberg s'est bien gardé de rappeler les
paroles que prononça le plus grand poète de l'Allemagne,
Goethe, qui a dit au soir de Valmy : ³Ici
et aujourd'hui commence une ère nouvelle de l'histoire du monde,
et vous pourrez dire que vous y avez été.²
(Extrait de la réponse
clandestine à Rosenberg faite par le philosophe Georges Politzer
en février 1941. Politzer sera fusillé en mai 1942 par les
nazis.)
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Les
hitlériens seront encore plus brutaux dans leur déclaration
de guerre à l'idéal de 89. Goebbels proclame dans son livre
(La
révolution des Allemands) : « L'an 89 sera rayé de
l'histoire » et, à
la même époque, Gregor Strasser (discours du 14 juin 1932)
définit ainsi l'objectif de son Führer : «
Nous voulons détruire l'immorale idéologie de la Révolution
française ».
Mais
c'est à Paris même que sera proclamée avec le plus
de force cette volonté d'anéantir tout ce que représente
la Révolution française.
Alfred
Rosenberg est Reichsleiter, c'est-à-dire, officiellement le «
mandataire » du Führer, et responsable de l'ensemble du travail
de formation et d'éducation idéologique du Parti national-socialiste
(NSPAD). C'est en novembre 1940, dans la salle des séances de la
Chambre des députés, avec toute la solennité possible,
qu'il prononce le discours qui sera publié dans le Deutsche
Zeitung in Frankreich [Journal allemand en France] sous
le titre de : Règlement
de comptes avec les idées de 1789.
Un résumé officiel, et atténué sur plusieurs
points, sera publié par la presse collaboratrice sous le titre :
Sang
et or ou L'or
vaincu par le sang. C'est un texte
contradictoire, confus. Pourtant la pensée de Rosenberg est sans
équivoque et elle est fort ancienne. Écoutons ce qu'il écrivait
en 1921 : « L'année
1789 signifie pour nous tous l'affranchissement des juifs, c'est l'heure
de la naissance de l'esprit destructeur dans la culture européenne
».
Et
encore, à propos des mots symboles de l'esprit révolutionnaire
: Liberté, Égalité,
Fraternité, il écrit
: « Ces mots, paroles
incendiaires, n'ont jamais manqué d'agir sur les masses ; néanmoins
avec leur fond confus, ils ont accumulé désastre sur désastre...
L'Égalité ! Ceci n'est autre chose que l'appel à tous
les sentiments grossiers des hommes ».
Le
Reichsleiter
croit pouvoir affirmer dans son gros ouvrage, Le mythe du XXe siècle
: « La Révolution de 1789 est morte ; elle n'aura été
qu'une explosion sans pensée créatrice et c'est pourquoi
nous assistons aujourd'hui à sa décomposition ».
C'était
là la doctrine officielle que les écoliers du IIIe Reich
devaient engranger, comme en témoigne cet extrait d'un manuel «...
C'est ainsi que toute la Révolution, sinon directement, du moins
indirectement, par le truchement des francs-maçons, fut une affaire
juive ».
Fait
révélateur qui exprime une sorte d'osmose entre idéologie
nazie et vichysme par le canal de l'antisémitisme, Rosenberg dans
son Règlement de comptes avec les idées de 1789 considère
comme un « chef-d'¦uvre
l'ouvrage de Drumont dont le thème central est ainsi résumé
: "Le seul auquel la Révolution ait profité est le juif.
Tout vient du juif, tout revient au juif" ».
L'anti-révolution de Vichy
Les
partisans du régime de Vichy, les amis de Pétain se sont
affirmés, plus ou moins clairement, comme étant à
l'antipode de l'idéal des grands révolutionnaires de 89-92.
C'est ainsi que dans son livre, Aux
origines doctrinales de la Révolution nationale,
l'ambassadeur Olivier Wormser écrit : «
Pour le maréchal et ses partisans il importe de procéder
à une réaction contre l'¦uvre de 1789 ou contre celle accomplie
depuis, c'est-à-dire contre tout ce qui a été lait
depuis l'époque où il y a eu "maldonne", où la France
s'est engagée dans une fausse voie. Il ne s'agit pas de revenir
à Poincaré, à Méline ou à Guizot, mais
à une époque où Jean-Jacques Rousseau n'avait pas
encore répandu ses nocives conceptions, Vichy se propose donc de
contester et si possible d'abolir ce qui dans nos lois et m¦urs politiques
vient de 1789 ».
Un
autre ambassadeur, Jean Chauvel, exprime la même appréciation
sous une forme différente. Il note dans ses souvenirs la façon
dont Vichy donne «
à sa révolution un air très Charles X ».
D'autres
avaient exprimé les mêmes ambitions bien avant l'accession
de Pétain au pouvoir, dans la période où ils préparaient,
en liaison avec le fascisme international, et en luttant contre la République,
cette prise, de pouvoir que seule la victoire des armées de Hitler
et la trahison devaient leur donner.
Dans la brochure intitulée
C'est Pétain qu'il nous faut, le propagandiste Gustave Hervé
invitait les Français à «
se rallier derrière le grand nom et le panache de Pétain,
sur son programme de révision constitutionnelle pour remplacer la
République parlementaire basée sur les factions politiques,
par une République autoritaire, à base professionnelle ».
Et il ajoutait plus loin : «
Le sauveur que la France attend est celui qui saura faire de son pays ce
qu'ont si magnifiquement accompli ailleurs les Mussolini, les Hitler, les
Franco : c'est Pétain ».
Tout
autour du chef de l'État de Vichy et choisis par lui comme de vieilles
relations, grouillent les disciples de Maurras, celui-là qui a salué
l'effondrement de la République comme une « divine surprise
». Dès 1906, il proclamait : «
Nous prenons le ciel à témoin de la vivacité de notre
haine pour la démocratie et pour le principe, absolument faux, de
la souveraineté du nombre ».
Défendre les valeurs de la démocratie
Lorsque
sonna l'heure de la défaite et des capitulations, des compromissions
et des trahisons, en 1940, parmi les toutes premières mesures édictées
par les nazis dans la partie de la France alors occupée, figure
l'interdiction formelle de célébrer le 14 juillet 1940. Les
hitlériens n'avaient pas perdu leur temps : deux ou trois semaines
après leur installation, ils s'en prenaient au symbole du 14 juillet.
Comment la raison n'aurait-elle pas pris le relais du romantisme pour persuader
la partie consciente de la population qu'il fallait défendre les
valeurs sur lesquelles était fondée la démocratie
et dont l'envahisseur entendait effacer le souvenir ? Plus peut-être
que le filandreux discours prononcé par Rosenberg au Palais Bourbon
et dont peu de lecteurs eurent le courage d'aller jusqu'à la dernière
ligne, cette interdiction du 14 juillet prenait valeur de symbole. Être
patriote, c'était, comme au temps de la Révolution, à
la fois aimer son pays et prendre le parti des valeurs essentielles dont
1789 avait assuré le triomphe.
Parallèlement,
mais avec toute la cautèle qui caractérise ses actions, le
gouvernement de Vichy escamotait progressivement la célébration
du 14 juillet. Et il remplaçait par « Travail, Famille, Patrie
» la devise venue de la Révolution « Liberté,
Égalité, Fraternité ». Une grosse et facile
plaisanterie d'avant-guerre consistait à lire, au fronton des édifices
publics, les trois mots de la devise en nommant le signe de ponctuation
qui suivait chacun d'eux : Liberté, point ; Égalité,
point ; Fraternité, point. Elle ne faisait plus rire alors que les
partisans de Pétain et ceux de la collaboration entreprenaient d'effacer
89.
Les
chemins de la Résistance étaient balisés, entre autres
signes, par les images de la Révolution française.
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Dans la Zone interdite,
le journal L'Enchaîné
du 21 janvier 1941, porte un large titre : Comme
en 1793, comme en 1871, il faut agir français.
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« L'esprit de Valmy » Dans Libération
du 21 septembre 1943, on peut lire :
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La
Résistance, c'était, certes, le désir primordial de
libérer le sol national envahi, partiellement d'abord, totalement
après le 11 novembre 1942 par un ennemi arrogant et cruel qui, sur
le plan des menaces, ne le cédait pas au duc de Brunswick - mais
qui pouvait, hélas ! les mettre à exécution ! La Résistance,
c'était aussi le désir de conserver un héritage dont
« les immortels principes
de 89 » étaient une
pièce maîtresse : la permanence de la République et
de ses valeurs. Lorsque des membres de son entourage, alors qu'il entrait
dans Paris libéré, en août 1944, pressèrent
le général de Gaulle de proclamer la République, il
eut raison de s'y refuser, la République, dit-il, n'ayant jamais
cessé d'exister.
Les
idées de la Révolution dans la Résistance, ce sont
de multiples titres de journaux, les parallèles entre les événements,
les rappels historiques qui du 14 juillet à Valmy, servent à
mobiliser et à faire prendre conscience.
C'est
aussi ces Marseillaise
chantées dans les prisons et dans les camps, y compris face au peloton
d'exécution. Ainsi peut-on dire que la République née
de la Révolution de 1789 a vécu dans le coeur de ceux qui
luttaient en 1940-1945. Ne s'agit-il pas aussi d'un même combat pour
la dignité et contre toute humiliation de l'homme ?
Ce texte est extrait
d'un article paru dans le PR de décembre 1988.