Rose Guérin, décédée en octobre 1998, fit partie, à dater de mai 1945, d'une mission de rapatriement
des déportés dans laquelle elle représentait
la Fédération des centres d'entraide.
En octobre 1945, elle rendait compte de sa mission, soulignant les difficultés
rencontrées.
| Le rapatriement des déportés en 1945 |
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Dès le mois de mai1945, le ministre de l'Air mit tous ses avions
disponibles au service du rapatriement des déportés politiques(*)
et principalement des plus malades et plus fatigués. Une Commission
fut créée, comprenant des officiers de l'air, des représentants
du ministère des Prisonniers, Déportés et Rapatriés,
du ministère de la Santé publique, de l'Assistance publique,
de la Croix Rouge, etc.
Le 25mai, je fus désignée au Bureau de cette Commission en
qualité de membre de notre Fédération et de représentante
des déportés politiques. Ce Bureau, qui devait siéger
chaque jour, déterminait le nombre d'avions à envoyer,
les docteurs, infirmières, vivres, médicaments nécessaires
suivant les demandes des Missions françaises de rapatriement
en Allemagne.
Mais, dès le premier jour, il apparut que, si les avions, les médecins,
les infirmières-convoyeuses, attendent le départ, que
si l'Assistance Publique attend au Bourget avec ses infirmières,
ses ambulances l'arrivée des malades, les Missions françaises
de rapatriement ne nous envoient pas de renseignements sur les endroits
où se trouvent les déportés politiques à
rapatrier d'urgence.
Plus d'un mois après la libération des plus grands camps
de concentration, celles-ci étaient incapables de nous dire
où envoyer les avions alors que des milliers de déportés
politiques, de Français et de Françaises languissaient
et mourraient dans les hôpitaux et les camps.
Pendant les premières semaines, j'ai apporté à cette
Commission tous les renseignements que nous donnaient nos camarades
à leur retour au Lutétia et à la Fédération
sur les endroits où attendaient les déportés politiques
dans les plus mauvaises conditions et ce dont ils avaient besoin afin
d'envoyer les avions et le nécessaire.
Car, si les bien portants, les prisonniers de guerre, les travailleurs,
les volontaires surtout, pouvaient, à pied ou en camion, rejoindre
les centres de rapatriement et prendre les trains (plus ou moins confortables),
des faibles, des malades, en général des déportés
politiques, restaient isolés, perdus dans des régions
non prospectées sans aucun soin et souvent sans ravitaillement.
Un ministère des Prisonniers et Déportés conséquent
et des ministères de rapatriement dignes de ce nom et à
la hauteur de leur tâche, auraient dû avoir comme plus
grand souci, comme but immédiat, d'aller rapidement arracher
à la mort ces milliers de Français et de Françaises
qu'on laissait au contraire mourir dans des camps infects, après
la libération, alors qu'ils s'étaient crus sauvés.
Et c'est surtout pour ces derniers que le ministère de l'Air avait
mis ses avions en service, pour les rapatrier si c'était possible,
pour leur apporter des médicaments et des vivres, s'ils étaient
intransportables.
Des missions de prospection furent organisées et les centres de
rapatriement principaux fonctionnèrent à Luneburg, Belsen,
Pilsen, Gotha, etc.
Mais, si dans l'esprit du ministre de l'Air, ces avions devaient rapatrier
des déportés politiques (et naturellement des prisonniers
de guerre malades), ils ramenèrent au Bourget bien d'autres
personnes.
Les chiffres suivants vont le montrer: du 25mai au 31mai, 32 avions ont
rapatrié 760 personnes, dont la moitié seulement de déportés
politiques; pendant le mois de juin, 301 avions ont ramené 3631
déportés politiques et 3270 prisonniers de guerre et
travailleurs (près de la moitié encore); au mois de juillet,
le rapatriement diminue d'intensité et les avions comptent 1
à 3 déportés politiques chacun sur 20 à
30 personnes.
Dès les premiers jours je signalai à la Commission le fait
que les avions ne ramenaient pas que des déportés politiques
alors qu'il y en avait tant encore en Allemagne. Ayant assisté
à l'arrivée des avions au Bourget, je parlai avec 3 femmes
qui se disaient des déportées politiques. Mais, nous
qui avons vécu là-bas, reconnaissons en quelques mots
nos frères et nos s¦urs de misère. Après quelques
questions, elles m'avouèrent avoir été dans un
camp, certes, mais dans un camp de travail comme volontaires.
Deux jours plus tard, il est signalé l'arrivée dans nos avions
de 2 Allemandes. Je protestai énergiquement à la Commission
et auprès du ministre de l'Air qui interdit aussitôt l'accès
des avions aux Allemands (on s'étonnera qu'il ait été
nécessaire de faire une note ministérielle pour cela)
et à tous les étrangers en général (sauf
à ceux qui avaient été arrêtés en
France pour action contre l'occupant).
Le ministre de l'Air demandait instamment que des déportés
politiques participent au rapatriement pour dépister les faux
déportés politiques et leur donnait toutes les facilités
pour se rendre en Allemagne en avion.
La Commission aérienne accepta cette proposition et aussitôt
des rapatriés s'offrent pour aller aider au rapatriement de
leurs camarades encore en Allemagne. Munis du laissez-passer du ministère
de l'Air, six d'entre eux parviennent jusqu'aux centres de rapatriement
à Luneburg, Gotha, Linz, Belsen.
Là, ils se heurtent aux responsables des missions françaises
de rapatriement. Malgré l'ordre de mission du ministère
de l'Air et leurs explications sur la nécessité de leur
participation au rapatriement, ces officiers leur fermèrent
la porte au nez, certains allèrent même jusqu'à
leur dire de repartir immédiatement s'ils ne voulaient pas se
faire arrêter.
Nos camarades ne se laissèrent pas décourager, ils voulurent
rester. Mais, sans moyen de transport pour prospecter les régions
environnantes, sans endroit pour manger et coucher, leur travail était
presque impossible.
Un seul réussit à rester plus de 3 semaines à Luneburg,
grâce à l'appui d'un officier. Il rayonna sur toute la
région, s'habillant tant bien que mal en officier (à
ses risques et périls). Il permit ainsi le rapatriement de nombreux
de ses camarades d'Oranienburg et d'ailleurs.
Mais ce n'était pas une solution. Ce que nous voulions, ce qui était
demandé par toute la Commission, c'était que les déportés
politiques participent au triage des personnes à rapatrier et
aient leur mot à dire en la circonstance, il fallait que le
ministère des Prisonniers et Déportés leur donnent
des pouvoirs officiels.
Et pour cela, nous avons multiplié les démarches, nous avons
couru de bureau en bureau, car ils ne manquent pas.
Le représentant du ministère des Prisonniers à la
Commission aérienne de rapatriement m'informa que les déportés
politiques voulant participer au rapatriement en Allemagne devaient
se faire mobiliser.
Il nous envoya chez le colonel Pouzadou, boulevard Sébastopol, à
cet effet. Malgré de nombreuses visites, de nombreuses discussions
avec de nombreux officiers, nous n'avons jamais pu obtenir cette mobilisation
nécessaire et les avions continuèrent à ramener,
malgré l'interdiction formelle du ministre de l'Air et de toute
la Commission, des volontaires du travail, des hommes et des femmes
aux valises magnifiques et bien bourrées et même des Allemandes.
Comment s'en étonner quand on sait qu'à Linz, le chef de
la mission de rapatriement était un ancien chef des Chantiers
de jeunesse. A ma protestation contre cet emploi d'hommes de Vichy
pour le rapatriement, il fut répondu qu'il fallait se servir
de ce que l'on trouvait sur place. Et dans le même temps on refusait
de mobiliser les déportés politiques pour organiser le
rapatriement de leurs camarades.
Malgré ces points négatifs dus à l'incapacité
des Missions françaises de rapatriement de s'occuper efficacement
de rapatrier les cas les plus urgents de déportés politiques,
des résultats importants ont été obtenus.
Le rapatriement de Suède par exemple. Il faut rappeler que le 26mai,
j'ai adressé, au nom de notre Fédération, une
demande au ministre de l'Air pour qu'il envoie un avion en Suède
afin d'étudier sur place les possibilités de rapatriement
des déportés politiques de Ravensbrück et de Neuengamme
s'y trouvant.
A la suite de démarches auprès du consulat de Suède,
cet avion put partir. Il fut accueilli avec une immense joie par nos
camarades qui avaient hâte de rentrer dans leurs familles. Le
rapatriement commença bientôt à la cadence de deux
avions par jour.
Après ces accords avec le maréchal soviétique Joukov,
des avions allèrent à Berlin et ramenèrent les
derniers malades de Ravensbrück et d'Oranienburg, d'autres partirent
à Prague, à Brunswick, à Magdeburg, etc.
Je concluerai mon rapport en disant que, si nous avions rencontré
auprès du ministère des Prisonniers et Déportés
et auprès de la Mission française de rapatriement compréhension
et esprit d'initiative, des centaines de Français et de Françaises
ne seraient pas morts, en Allemagne, après la libération
de leurs camps.
Rose GUERIN
6 octobre 1945