F.N.D.I.R.P.  

LE CHANT DES MARAIS


Extraits du témoignage du musicien Rudy GOGUEL
( Patriote Résistant, mensuel de la FNDIRP, n 446.)

"Mes camarades jugèrent possible de me soustraire  du travail dans le marais à condition de m'infliger une blessure volontaire...Ce qui fut fait. Ainsi, pouvais-je entrer à l'infirmerie qui était en cours d'installation et commençait à fonctionner... Les camarades me procurèrent une guitare, objet rare à Börgermoor. J'avais également quelques feuilles de papier, un crayon et, bien entendu, le texte du poème.... Au premier matin, une équipe de détenus faisant office de couvreurs et de peintres, commandée par un SS, se mit au travail autour. Le SS forçait les détenus à chanter toute la journée des chansons de soldats : il criait, hurlait, frappait. Des coups de marteaux étaient frappés sur les parois, sur le toit. Toutes sortes de bruits. Pas une minute de silence. Et j'étais là, sur mon lit, essayant de trouver des notes que je copiais, raturais, surchargeais, sur mes feuilles. Je m'étais mis du papier mâché dans les oreilles. Cependant, le soir venu, tout rentrait dans le calme. C'est donc finalement au cours des deux nuits suivantes que j'ai composé la mélodie. Le poème ne comportait que des couplets, j'ai donc repris dedans pour trouver les paroles nécessaires au refrain. Voilà comment le "Börgermoorlied" a été composé en trois jours avec le rythme et le choeur à quatre voix chanté quinze jours plus tard..."

Nul doute que le bruit cadencé des coups de marteaux du jour évoquait le rythme des bêches dans le marais et que la composition de Rudy GOGUEL en est un écho profond. Le Börgermoorlied (le Chant des Marais) était né. "Dites-nous qui l'a écrit ?" questionnèrent les autres détenus ? "Oh il n'a pas été fait par un seul. Nous l'avons pour ainsi dire composé tous ensemble... Nous ne voulions pas, par prudence, faire connaître l'auteur", relate encore Wolfgang LANGHOFF, qui y apporta sans doute sa propre pierre.

UNE INTERDICTION IMMEDIATE

Wolfgang LANGHOFF relate que les jours suivants, des détenus répétèrent le chant au retour des marais, dans la salle des lavabos de la baraque 8. Sous la direction de Wolfgang LANGHOFF, ils constituèrent un cirque baptisé par dérision le "Konzentrazani" (allusion au cirque ambulant Sarrasini, alors très populaire en Allemagne),  et donnèrent une représentation devant les quelque mille prisonniers du camp de Börgermoor. LANGHOFF déclara : "Camarades, nous allons maintenant vous chanter le "Chant de Börgermoor", la chanson de notre camp. Ecoutez-le bien et reprenez le refrain en choeur".

Seize chanteurs se  présentèrent, en uniforme militaire vert (à l'époque, la tenue rayée de bleu n'avait pas encore cours dans les camps), la bêche sur leur épaule. Le choeur commença, en allemand évidemment, d'une voix lente et grave à un rythme de marche :  "Partout où porte le regard on ne voit que le marais et la lande... " Les 1000 détenus observaient un profond silence, comme pétrifiés ; le choeur poursuit : "nous sommes les soldats de Börgermoor et nous marchons la bêche sur l'épaule dans le marais". Dès la deuxième strophe, près des mille détenus reprirent le refrain
. Les voix continuèrent en sourdine : "Les sentinelles font leurs rondes ; personne ne peut passer; la fuite nous coûterait la vie". Puis les choristes entonnèrent la dernière strophe d'une voix rude, forte : "Mais pas de plainte dans nos bouches ; l'hiver ne saurait être éternel; un jour, nous nous crierons joyeusement.  Oh ma maison, je te revois. Alors les soldats de Börgermoor ne marcheront plus la bêche sur l'épaule dans le marais". Sur ces derniers mots, ils plantèrent leurs bêches dans le sable et quittèrent la scène. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la voix des soldats allemands avait rejoint le choeur des bagnards : sans doute n'avaient-ils pas compris immédiatement le sens profond de ce chant; à leurs yeux, les soldats de Börgermoor, c'était eux.

Deux jours après, la version originale du Börgermoor est officiellement interdite dans le camp... Ce qui ne l'empêche pas de voyager dans l'Europe entière, notamment en France sous le nom de Chant des Marais. D'autres chants furent créés dans les camps : mais aucun autre n'eut la même postérité.

Retour au Chant des Marais