Nous
publions la troisième partie de l'étude de Marie-José
Chombart de Lauwe sur les falsificateurs de l'histoire qui depuis 1945
cherchent à réhabiliter le nazisme. Après avoir exposé
dans le PR de janvier les thèmes et cibles des négationnistes
jusqu'en 1990, elle poursuit ici ses observations de la scène négationniste
de 1990 jusqu'à ces derniers mois.
Réhabilitation
du nazisme : des voies multiples depuis 60 ans 3e
partie : sur la scène négationniste de 1990 à 2005
Àla
fin du XXe siècle, les divers falsificateurs de l'histoire poursuivent
leurs activités et cherchent de nouvelles voies et cibles. De la
première génération, seul Henri Roques se manifeste
encore, Maurice Bardèche, Paul Rassinier et Thies Christophersen
sont décédés. La deuxième génération
conserve comme chef de file Robert Faurisson, dont le parcours est jalonné
de nombreuses activités, conférences, etc., et d'une suite
d'affaires judiciaires. Des rencontres internationales ont encore lieu,
avec A. Butz (États-Unis), W. Stäglich (Allemagne), R. Harwood
(Grande-Bretagne), E. Zündel (Canada) puis David Irving (Grande-Bretagne).
L'Italien Carlo Monttogno cherche à établir que les fours
crématoires de la firme TOPF, étudiés par Claude Pressac,
ne peuvent avoir été utilisés pour des gazages «
homicides ».
La
classification par génération, en fonction de la date de
naissance, semble parfois arbitraire. Ainsi, la troisième génération
est composée de négationnistes nés à partir
de 1940. Le représentant le plus connu de cette tranche d'âge,
Pierre Guillaume, soutient R. Faurisson depuis le début des années
1980. Serge Thion, chercheur au CNRS (né en 1942), s'inscrit dans
la même orientation d'ultra-gauche (cf. PR de janvier).
En
revanche, à la période contemporaine, de jeunes négationnistes
élargissent leur champ d'action. Ils s'implantent sur le terrain
local, comme l'Association normande pour l'éveil du citoyen (ANEC),
ou créent un outil pour soutenir les négationnistes condamnés
par application de la loi Gayssot (1), l'ANIV (Amnistie nationale pour
les internés et les victimes de la loi Gayssot). Les responsables
de l'ANEC, Vincent Reynouard et Rémi Pontier, viennent d'un groupe
néo-nazi, le Parti nationaliste français et européen
(PNFE). Pierre Costa, ingénieur à l'EDF, appartient au Front
national. Il use de sa spécialité de physicien pour tenter
de démontrer l'impossibilité technique des chambres à
gaz. Les deux créateurs de l'ANEC sont aussi trésorier et
secrétaire de l'ANIV.
L'ANEC
publie un bulletin, Nouvelle Vision. Dès le premier numéro,
en juin 1990, Vincent Reynouard prend des positions « post-révisionnistes
». Il donne au « révisionnisme » un sens plus
large qui dépasse le seul « révisionnisme historique
», lequel devrait s'étendre à toutes les époques,
et pas seulement à la Seconde Guerre mondiale. Il s'attaque à
toutes les lois qui, à ses yeux, interdisent l'expression des idées
«
au nom des faux crimes »... Une
autre Revue d'histoire révisionniste, dirigée par
Henri Roques, donne une large place au compte rendu des activités
internationales des négationnistes. Ces diverses publications sont
généralement interdites de diffusion, mais circulent jusqu'à
leur disparition et leur remplacement. Il en va de même pour les
divers groupes qui dissous, se reconstituent, d'où l'intérêt
de suivre la carrière des négationnistes à travers
les avatars des associations.
Reynouard,
un activiste du négationnisme
Le
cas de Vincent Reynouard intéresse particulièrement les anciens
déportés, puisque celui-ci est allé jusqu'à
contredire les témoignages qu'ils font devant les élèves.
En 1990, étudiant en sciences à Caen, il diffuse avec Rémi
Pontier des tracts sur le campus universitaire et dans des établissements
secondaires : « Faut-il brûler les négationnistes
? » et « Testez-vous », questionnaire sur
la réalité des chambres à gaz. La FNDIRP et SOS-Racisme
portent plainte. Il n'a que 22 ans, il devient un activiste de la falsification
de l'histoire. Avant même son procès, il envoie à des
lauréats du Concours national de la Résistance et de la Déportation
des documents pour leur faire découvrir « un autre aspect
de la vie concentrationnaire ». En 1991, il est condamné
ainsi que Rémi Pontier à une peine d'amende et de prison
avec sursis. En faisant appel, la condamnation est confirmée. Cette
affaire mobilise l'ensemble des négationnistes, de Faurisson à
Pierre Guillaume.
En
1995, Vincent Reynouard publie un livre, Les Crimes libérateurs
contre la paix, où il affirme que l'histoire de l'entre-deux-guerres
doit être révisée et que Hitler n'a pas voulu conquérir
l'Europe. Il prépare ensuite un ouvrage pour démontrer que
le massacre d'Oradour-sur-Glane ne serait qu'une mise en scène.
Il a obtenu un poste de mathématiques-physique dans un lycée
professionnel du Calvados. Mais des passages de ce futur ouvrage ainsi
que deux textes négationnistes sur le génocide des juifs
sont découverts sur le disque dur de l'ordinateur du lycée.
En 1996, Vincent Reynouard est suspendu d'enseignement par le Rectorat
de l'Académie de Caen et, en 1997, le ministre de l'Education nationale,
François Bayrou, le révoque définitivement. Il va
poursuivre une carrière de militant très actif, publiant
son livre Le massacre d'Oradour, un demi-siècle de mise en scène,
interdit en 1998, puis une cassette vidéo qui est interdite de vente
sur tout le territoire national en octobre 2001. Lui-même est jugé
et condamné, mais il fait appel (2).
Demeurant
vigilants, les Amis de la Fondation pour la Mémoires de la Déportation,
dont une militante s'est
portée partie civile,
la FNDIRP et les Amis du musée de la Résistance du département
de la Haute-Vienne, veillent au maintien de la mémoire d'Oradour
(3). Jean-Jacques Fouché, commissaire de l'exposition permanente
du Centre de la mémoire d'Oradour, historien, publie un excellent
ouvrage, Oradour, qui décrit avec rigueur la réalité
du massacre (4).
La
propagande massive du VHO
Cependant,
Oradour n'est pas la seule cible de Vincent Reynouard, qui travaille avec
la Fondation européenne pour le libre examen historique (VHO) -
Recherche historique libre. Cette organisation belge flamande au départ,
a été créée en 1985. Son dirigeant, Siegfried
Verbeke, est un des principaux porte-parole du courant négationniste
en Europe. Parmi ses fondateurs, il y a des membres du parti d'extrême
droite flamand, le Vlaams Block, dont son président André
Van Hecke. Le VHO appartient à l'internationale négationniste.
Siegfried Verbeke est aussi cofondateur du parti d'extrême droite
Vlaams Belang, ex-Vlaams Blok (5). Le VHO produit et diffuse une masse
énorme de documents. Il a été l'objet de perquisitions
avec saisies de documents, ses responsables ont encouru des condamnations.
Avec
Siegfried Verbeke travaille également son frère Herbert ;
c'est lui qui a interviewé Vincent Reynouard dans la brochure :
Les
Camps de concentration allemands 1941-1945, Mythes propagés et réalités
occultées, diffusée dans les établissements scolaires
durant l'année 1999-2000. Ce texte typiquement négationniste
montre des photos de déportés en bonne santé, les
autres photos étant qualifiées de truquées. Les
déclarations des témoins sont démontées, et
d'autres sont citées qui confirment leur thèse, comme celles
contenues dans le témoignage d'une soi-disant déportée
polonaise médecin, qui aurait à Auschwitz mis au monde 300
bébés (et même 3 000, peut-on lire plus loin !), sans
aucun décès ! Alerté par les déportés,
le ministre de l'Éducation nationale saisit et interdit la brochure.
Deux
ans plus tard, deux ouvrages arrivent dans des lycées : La Controverse
sur l'extermination des juifs par les Allemands, tome I : L'Examen
des preuves, et tome II : Réalités de la « solution
finale ». Ces livres sont signés Jean-Marie Boisdefeu
et proviennent du VHO. Ils sont accompagnés d'une lettre adressée
au directeur de l'établissement, émanant d'une «
Fondation pour la Mémoire de la Déportation » dont
la dénomination est complétée par « ...de ses
martyrs et de ses Héros », sur papier à lettres
de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, reproduisant
son logo et ses références ; seule l'adresse a été
changée. Elle est signée de la présidente, dont le
nom est un peu modifié : Marie Chambart de Mauwe, et la signature
exacte. Naturellement la circulation de ces livres a été
stoppée et j'ai porté plainte auprès du procureur
de la République.
Le
VHO se tient au courant des activités de la FMD. Il a lu un numéro
de Mémoire et Vigilance, bulletin des Amis de la Fondation
(AFMD), citant une conférence où je dénonçais
ces méthodes. Il s'en justifie en se référent aux
méthodes de la Résistance : « Marie-José
Chombart de Lauwe s'offusque face aux ruses qui ont pu être employées
afin de diffuser les écrits révisionnistes (rédaction
de fausses circulaires, copies de logos, etc.). Nous lui rappelons que
la Résistance et les services secrets anglais ont agi ainsi pendant
la guerre, imprimant de faux journaux, de fausses lettres, etc. Ce sont
les procédés habituels de la "propagande noire" » (Sans
concession, n° 11, mars 2005).
Dans
ce numéro de Sans concession, revue du VHO, Herbert Verbeke
rend hommage à Ernst Zündel, « ce général
d'armée, héroïque révisionniste », qui
a été « déporté vers l'Allemagne, son
pays d'origine », par les États-Unis. Le 8 novembre 2005,
Zündel a comparu devant le tribunal de Mannheim. C'est aussi à
Mannheim que Fred Leuchter (auteur d'un « rapport » niant les
chambres à gaz dans les années 1980), avait été
inculpé et écroué en 1994. Il avait été
mis en accusation par le parquet de cette ville, suite à des réunions
en Allemagne, où il niait le génocide, incitant à
la haine raciale et « portant atteinte à la mémoire
des morts » (6).
À
son tour, Siegfried Verbeke a été arrêté en
Hollande le 5 août 2005. Il fait l'objet d'un mandat européen
lancé en juillet 2004 par le parquet de Mannheim, qui demande son
extradition.