Mémoire  
Lu dans le journal le Patriote Résistant du mois d'avril 1999.

Comment pérenniser matériellement la mémoire des crimes commis dans les anciens KZ sans pour autant dénaturer les sites?
Un problème qui préoccupe tous les Mémoriaux des camps…
A Sachsenhausen, une solution a été trouvée avec un projet de réhabilitation adopté récemment.


Réhabilitation de la  "Station Z" et du  "Secteur industriel" de Sachsenhausen


Le jury international mis en place par la Fondation du Brandebourg pour les Mémoriaux afin de   définir le projet    de   réhabilitation   d'un   des secteurs les plus sensibles du camp de concentration de Sachsenhausen, la "Station Z" et le "Secteur industriel" qui la touche, a rendu son verdict fin octobre1998. Huit projets avaient été présentés. Quatre ont reçu des prix, dont celui de l'atelier parisien d'Antoine Grumbach. Le projet du Pr. H.G. Merz, de Berlin a été retenu définitivement, et doit être réalisé d'ici l'année 2001.

Pourquoi un "lieu central de recueillement" dans cette zone précise de l'ancien camp de concentration? La "Station Z" et les bâtiments du "Secteur industriel" font partie des rares témoins matériels encore existants de l'un des camps les plus représentatifs de la terreur nazie. Quant à la dénomination de cette "Station Z", elle éclaire à elle seule son importance et le cynisme des assassins: dernière lettre de l'alphabet, elle symbolisait pour les SS la fin d'un trajet qui, pour les détenus, débutait à l'entrée du camp, sous le mirador "A".

Depuis les années 1939-1940, c'est dans ce secteur, situé au-delà du mur d'enceinte du camp proprement dit, qu'eurent lieu les exécutions non publiques. La "Station Z" se trouvait sur le terrain du "Secteur industriel" (Industriehof), invisible pour les détenus (contrairement à l'impression que l'on avait depuis l'intégration artificielle de ce secteur au Mémorial au début des années 1960).

Une sorte de tranchée en pente, creusée dans le sable, a été le lieu des premières exécutions (la première datant du 8septembre 1939). Par la suite, on en fera un véritable stand de tir, avec pare-balles en rondins épais. Ce sera le lieu des fusillades. Le plus souvent, les victimes viendront de l'extérieur, soit à la suite de jugements, soit sur simple ordre des autorités nazies, Gestapo, RSHA (Office central de sécurité du Reich) ou autre. Cette installation de mise à mort a aussi été le lieu d'exécutions de masse à diverses reprises, ainsi pour 33 Polonais en novembre1940 ou pour au moins 72 Néerlandais (militaires sans doute) en mai1942. Une installation de potences complétait ce lieu d'exécutions : mise au point par un détenu du camp, elle permettait jusqu'à quatre pendaisons simultanées. La pendaison, rappelons-le, était réservée à des auteurs de faits jugés particulièrement ignominieux (les conjurés de l'attentat contre Hitler du 20juillet 1944 ont pratiquement tous été pendus), ou à des membres d'ethnies jugées inférieures.

Pour se débarrasser des cadavres, victimes d'exécutions et surtout détenus du camp de concentration proprement dit, une petite installation de fours crématoires était située depuis 1939 dans la zone industrielle, le long du mur du camp. Ce "petit crématoire" fut rapidement surchargé. Les mauvais traitements des SS et les problèmes alimentaires de l'hiver 1939-1940 obligèrent même à faire travailler en deux équipes les détenus chargés de la crémation.

A la fin de l'été 1941, une grande baraque en bois située au nord des bâtiments des ateliers SS fut rapidement transformée. Il s'agissait d'y aménager, non seulement de nouveaux fours crématoires, mais une installation perfectionnée d'assassinats de masse. Cet "équipement pour balles dans la nuque" était destiné à l'élimination massive de prisonniers de guerre soviétiques. Un faux examen médical s'accompagnait de la "mesure de la taille" des victimes à l'aide d'une fausse toise. Un tireur, placé derrière le mur dans la pièce voisine, les tuait d'une seule balle. Le premier jour où fonctionna ce système, près de 600 prisonniers de guerre furent assassinés. En un peu plus de deux mois, environ 12000 membres de l'Armée Rouge ont ainsi été éliminés dans ce minable hangar (qui fut remplacé en 1942 par un bâtiment en pierre). Quatre fours crématoires au mazout, placés sur des remorques de camions dans le même baraquement, fonctionnaient à plein, non sans que, le cas échéant, les dents en or aient été préalablement arrachées aux cadavres.

Après cette première série d'assassinats, les fours crématoires furent déplacés à la "Station Z" sous le nom de "nouveaux crématoires" et, par la suite, par manque de mazout, transformés pour fonctionner au coke. Quant à cette "Station Z", elle fut rapidement isolée non seulement du camp, mais aussi du "Secteur industriel". L'installation d'assassinat par balles dans la nuque fut utilisée plus au moins régulièrement jusqu'en 1945, contre des Juifs en mai1942 (96 du camp de Sachsenhausen et 154 de Berlin), les premiers d'une série, et aussi contre des Soviétiques, des Luxembourgeois, des prisonniers de guerre britanniques, etc. Enfin une chambre à gaz fut construite au début de 1943 dans la "Station Z". Camouflée en bâtiment de douches, elle utilisait un système perfectionné de ventilation pour accélérer la diffusion du Zyklon A liquide et ensuite l'évacuation du gaz toxique. Cette chambre à gaz servit au début surtout à des essais, mais on y assassina des groupes plus ou moins importants venant de Kommandos du camp, ainsi 32 femmes de Auer ou 154 hommes de Fürstenberg/Oder.

L'Industriehof, le "Secteur industriel", comporte aujourd'hui encore sept bâtiments d'origine. Au départ, en 1938, les activités étaient tout sauf industrielles: horticulture, élevage de volailles et de lapins angora. Des ateliers de menuiserie, de serrurerie et de charpente occupaient aussi plusieurs bâtiments. Vers 1940-1941 des industries furent créées, ainsi les Deutsche Ausrüstungswerke (DAW), une entreprise appartenant à la SS et consacrée à la production de guerre, là comme dans d'autres KZ (ou ailleurs). Citons comme autres activités "industrielles" l'"Entreprise SS d'habillement" et la "fabrique de chaussures", dont le nom n'indique pas l'activité principale: il s'agissait de découdre les vêtements et de démonter les chaussures des Juifs assassinés à Auschwitz, dans le ghetto de Lublin ou autres lieux du même type. Le but en était officiellement la récupération de la matière première, mais il s'agissait en réalité avant tout de découvrir les pauvres trésors que les victimes des massacres auraient dissimulés dans l'espoir d'un sort moins affreusement radical.

Sachsenhausen conservera la tour-obélisque du Mémorial de 1960, dédié à la lutte antinazie. Le nouvel ensemble implique surtout le recueillement, dans le respect de la mémoire de victimes de l'Europe entière, politiques, résistants, militaires assassinés au mépris des accords internationaux, Juifs et Tsiganes, etc. "Camp modèle" par sa construction, camp école de la SS, il ne cessera d'évoquer la nécessité de lutter sans cesse pour la Liberté et les Droits de l'Homme.

Jean-Luc Bellanger


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