| Lu
dans la livraison du mois de septembre 1998 :
48 000 personnes sont décédées
dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la dernière
guerre mondiale,
dont 2 000 à Lyon. Y-a-t-il eu dans
notre pays une volonté délibérée d'éliminer
les malades mentaux ?
Enquête d'Irène Michine.
L'extermination
douce en France
C'est un immense territoire clos. Entre les hauts murs s'agencent des allées
bien tracées, des pelouses soigneusement entretenues, des arbres
magnifiques, une multitude de bâtiments, de cours, de pavillons et
une chapelle de taille imposante, coiffée d'une lourde coupole.
Plus loin s'étendent des prés où se détachent
les silhouettes graciles de quelques biches...
Nous sommes dans l'enceinte de l'hôpital psychiatrique du Vinatier
à Bron, qui jouxte Lyon. «En pleine ville, cet immense
parc...» admire le docteur Patrick Lemoine, en arrêtant
sa voiture près d'un pavillon. A l'évidence, il aime cet
endroit. Psychiatre, spécialisé dans les troubles du sommeil,
il est chef de service au Vinatier. J'avais pris rendez-vous avec lui pour
parler de son roman Droit d'asiles (1) où il met en scène,
sur la base de documents d'archives et de témoignages, le drame
qui s'est déroulé ici pendant les années de guerre
: la mort de deux mille malades. Deux mille parmi les quelque 48
000 personnes, selon les dernières études, qu'on laissa mourir
de faim dans les établissements psychiatriques français entre
1940 et 1945... Un chiffre effarant, peu connu et incompréhensible,
qui pousse à s'interroger : y-a-t-il eu en France une volonté
délibérée d'éliminer les malades mentaux, comme
le fit l'Allemagne nazie qui les extermina systématiquement ?
Une gigantesque ferme modèle
«Je n'ai pas de certitude, reconnaît Patrick Lemoine.
Je crois qu'un ensemble de facteurs se sont conjugués pour arriver
à ce drame humain : le manque d'alimentation, le froid, la désorganisation
due à la guerre et à l'occupation sûrement, mais aussi
le désintérêt voire la bêtise ou la méchanceté
des équipes soignantes, l'indifférence des pouvoirs publics.
L'idéologie nazie ambiante certainement. Ce qui est sûr, c'est
que malgré les demandes réitérées de nombreux
médecins, les hôpitaux psychiatriques n'ont pas reçu
les rations supplémentaires allouées aux autres établissements
hospitaliers par les préfectures pour nourrir leurs malades.»
Dans les hôpitaux généralistes, il n'y a pas eu
de surmortalité flagrante pendant les années de guerre. En
psychiatrie, oui. Les rations ont été inférieures
à ce qui est nécessaire au maintien de la vie. L'aliéné
n'est pas à cette époque un malade comme un autre. Qu'importe
donc s'il survit ou non ?
Ce qui est encore plus troublant, en ce qui concerne le Vinatier, c'est
que cet établissement possédait une ferme de 80 hectares,
l'une des plus riches et des mieux gérées de la région
avant guerre, une véritable ferme pilote où, avec l'aide
d'ailleurs quasi gratuite de «malades travailleurs», on cultivait
le blé, l'avoine et un peu de vigne, la betterave et toutes sortes
de légumes et d'arbres fruitiers ; on y élevait bovins et
porcins, volailles et lapins, qui atterrissaient dans la boucherie ultramoderne.
«Une ferme est une entreprise dont le budget doit être parfaitement
équilibré», fait dire Patrick Lemoine à
l'un des personnages de son roman, un ingénieur agronome, patron
de la ferme, qui a d'ailleurs existé. «Celle du Vinatier
est la plus grande du Rhône et, à ce titre, elle doit rester
un modèle du genre car nous devons des comptes précis au
conseil général et au préfet.» Les comptes
étaient effectivement équilibrés au Vinatier dans
la réalité, puisque presque tous les ans, des excédents
étaient vendus au marché ou aux hospices civils de Lyon.
La ferme a continué à fonctionner pendant la guerre, à
un rythme ralenti certes, en partie par manque de personnel qualifié.
Mais elle a aussi continué à vendre des surplus ! Ce qui
est stupéfiant quand on sait que des malades pour survivre mangeaient
du trèfle, que des centaines d'entre eux sont morts de faim chaque
année : 20,57 % des malades en 1940, 32,28 % en 1941, 41,98 % en
1942, 20,60 % en 1943, 21,44 % en 1944, selon les pourcentages établis
par Patrick Lemoine à partir des comptes rendus des conseils de
surveillance du Vinatier et présentés en annexe de son livre.
En 1938, pour comparaison, le ratio était de 7,94 %.
Des bouches inutiles
«Les malades employées aux épluchures dévorent
les légumes crus... Celles qui jouissent de quelque liberté
récoltent, surtout en 1942, les champignons par kilos dans les pelouses
de l'asile et les consomment crus sur place. Beaucoup ont mangé
dans les cours, choisissant parfois le pissenlit, le trèfle ou le
plantain. Une débile épileptique mange les coquilles d'oeufs,
une autre les coquilles de noix. On parle d'une femme qui mange du tissu
: "tout se mange", opine une autre malade.» Ce constat laconique
est établi dans une étude réalisée par deux
médecins en 1943 et sobrement intitulée : «La résurgence
des instincts alimentaires à la faveur de la disette».
Elle est citée par le docteur Max Lafont, qui consacra sa thèse
de médecine présentée à l'Université
de Lyon en 1981 à «la surmortalité liée aux
privations dans les hôpitaux psychiatriques français pendant
la seconde guerre mondiale»qu'il fit éditer quelques années
plus tard sous le titre L'extermination douce (2). Le Vinatier
occupe évidemment une place importante dans ses recherches.
Max Lafont cite aussi les propos du docteur Requet, médecin-chef
de l'hôpital de 1934 à 1969 : «Les internés
vivaient comme des bêtes, avaient plus souvent de la paille que de
la literie, l'aération et le chauffage étaient rudimentaires.
En temps d'occupation plus précisément, cet univers concentrationnaire
est devenu un véritable camp de la mort. Ce que nous recevions était
absolument insuffisant pour nourrir quelque 3 000 malades, même avec
les compléments de la ferme. Je peux témoigner de scènes
affreuses : des malades se mangeaient les doigts, mangeaient tout ce qui
passait à leur portée, les écorces des arbres par
exemple. C'était courant d'apprendre que des internés mangeaient
leurs matières fécales ou buvaient leur urine. Ils rêvaient
tous exclusivement de rêves alimentaires. Un malade qui avait reçu
un colis s'est jeté dessus et il est mort d'une rupture gastrique.»
Témoignage terrible qui rappelle ceux des déportés
dans les camps de concentration.
Les protestations et les prises de position courageuses du docteur
Requet comme d'autres médecins du Vinatier, tel le docteur Balvet,
et d'autres asiles restent vaines. A une époque où les restrictions
touchent tout le monde et que tout le monde souffre de la faim, personne
ou presque ne se soucie des fous, de ces bouches inutiles. Les familles
se taisent, acceptent ce qu'elles considèrent comme une fatalité.
Patrick Lemoine me désigne au détour d'une allée
un petit bâtiment d'un étage. «C'était le
quartier des agités, c'est là que vivait Sylvain Fusco, qu'il
peignait...», me dit-il. Sylvain Fusco est l'un des premiers
morts de la faim des hôpitaux pyschiatriques français, selon
le docteur Requet qui a découvert et encouragé le don de
peintre de son patient. Une tentative rare à l'époque où
peu était tenté pour stimuler les malades, pour les faire
sortir de leur isolement intérieur. «Au cours de mes études,
reprend Patrick Lemoine, j'ai entendu parler de ce psychiatre à
la retraite, André Requet, qui conservait une oeuvre picturale étonnante.
Moi qui suis passionné de peinture, j'ai couru le voir. J'ai été
sidéré par les travaux hallucinants, magnifiques de ce Fusco
- qui est d'ailleurs l'un des personnages de mon roman. Et j'ai été
fasciné par ce médecin visionnaire, flamboyant, pétri
de romantisme, ayant des théories complètement inhabituelles
pour son temps et même pour aujourd'hui. C'était l'homme de
l'avenir, du XXIe siècle ! Il disait que Sylvain Fusco avait été
le seul lien qui l'avait rattaché au Vinatier. Lorsqu'il était
arrivé en 1934, il était en charge de 800 malades. C'était
un asile effroyable, même en temps de paix. Les malades ne mouraient
pas de faim, mais l'hygiène et la façon dont on traitait
les gens était vraiment très dure. Sans Fusco et son oeuvre,
il ne serait jamais resté dans cet endroit. »
Sylvain Fusco peint les murs de sa cellule, puis celui de la grande
cour de l'établissement, des graffiti qui sont devenus de véritables
fresques. Puis il accepte le matériel de dessin que lui propose
son médecin, des feuilles, des crayons, des fusains. Et il peint
à toute allure, avec frénésie, de grosses femmes aux
seins ronds, des animaux fantastiques, des têtes d'oiseaux...
Quand il s'arrête enfin, c'est pour essayer de détruire ce
qu'il vient de créer. Requet réussit à sauver une
partie de l'oeuvre.
« En 1979, j'ai organisé une exposition des oeuvres
de Fusco à la bibliothèque municipale de la Part-Dieu à
Lyon, qui a eu beaucoup de succès», ajoute Patrick
Lemoine. Et qui a suscité quelques polémiques. Le drame de
«l'extermination douce» des malades mentaux à Lyon comme
ailleurs a été complètement occulté depuis
la Libération. Il n'est pas facile de lever un coin du voile dans
le milieu médical. Mais l'exposition et les réactions ont
aussi amené Max Lafont à se lancer dans l'enquête qui
a abouti à sa thèse de médecine en 1981 - qui n'a
pas été toujours bien accueillie non plus. «Mais
beaucoup m'ont soutenu, écrit-il. Nous partageons le même
point de vue qui, loin d'avilir nos "pères" et nos "pairs", loin
de discréditer notre profession médicale, souligne la nécessité
d'examiner comment fonctionne en nous la tendance à l'oubli et les
mécanismes qui sous-tendent la logique de l'exclusion. Ceux-là
ont compris que je n'ai pas cherché à éclabousser
l'honneur de l'établissement du Vinatier où je venais de
passer mes années d'internat. On sait qu'il ne fut malheureusement
pas une exception dans le drame. Tous les H.P. ont été frappés.»
A Clermont 5 000 malades
Tous les hôpitaux psychiatriques ont été touchés,
mais tous n'ont pas connu la même hécatombe. Max Lafont lui-même
constate que les établissements ruraux ou semi-ruraux surent mieux
réagir que les citadins, que les initiatives personnelles de directeurs
ou de gestionnaires permirent d'éviter la famine. Ainsi à
l'hôpital de Sainte-Marie du Puy, où la soeur-économe
prévoyante acheta avant le début des hostilités un
bateau entier de riz. A Saint-Alban en Lozère, le vin des rations
est échangé contre des pommes de terre avec les paysans des
environs. Grâce à ses médecins-chefs successifs, le
docteur Balvet jusqu'en 1943 (nommé ensuite au Vinatier où
il fut un résistant actif ), puis le docteur Bonnafé jusqu'en
1946, militant communiste qui s'engagea aussi dans la Résistance,
l'asile de Saint-Alban fut organisé pour faire face à la
situation critique. «Encore mieux, précise Max Lafont,
l'H.P. développe une activité qui en fait un pôle social
pour la région, un centre de culture. » On y discute aussi
de méthodes psychiatriques révolutionnaires, et on y cache
des blessés et des personnes recherchées. L'asile en effet
semble un lieu idéal pour dissimuler tous les traqués.
En revanche, dans les hôpitaux où les problèmes
de ravitaillement et le manque de moyens thérapeutiques n'ont pu
être surmontés, où l'on a cédé à
un sentiment de fatalité, d'indifférence, où l'on
a baissé les bras devant l'incurie de l'administration, les conséquences
sont dramatiques.
A Fleury-les-Aubrais (Loiret), un rapport fait état d'une augmentation
foudroyante de la mortalité : de 209 % en 1940, de 305 % en 1942,
par rapport au relevé moyen de 1932 à 1939. L'une des causes
officielles est la tuberculose, qui s'empare facilement des ravages sur
des organismes affaiblis. A Ainay-le-Château (Allier) en 1941, une
épidémie de béri-béri tue 40 malades en six
mois. Max Lafont constate en général un «gradient
d'aggravation d'Ouest en Est» de la France, une situation catastrophique
dans le Sud du pays. Il note que les grands établissements ont été
plus affectés que les autres : « Le triste record est tenu
par Clermont d'Oise, qui est un hôpital énorme, encore plus
grand que le Vinatier.» Clermont accueillait 5 000 malades environ
en 39-40, «la plus grande concentration de France et même
d'Europe», précise Pierre Durand, journaliste et écrivain,
actuellement président de l'Association internationale Buchenwald-Dora
et Kommandos. Dans Le train des fous (3), il raconte comment
l'hôpital de Clermont fut replié par chemin de fer dans les
Pyrénées-Atlantiques, mais aussi le dévouement de
soignants et de médecins et la Résistance menée par
certains, les fusillés et les déportés qu'ils comptèrent
parmi eux. Et bien sûr il évoque les conditions horribles
de vie et de mort à l'asile. Dans un entretien publié par
le Patriote Résistant en 1988 à ce sujet (4), il fait un
rapprochement entre l'asile et le camp de concentration : «Les
malades dans les hôpitaux psychiatriques avaient effectivement une
vie assez proche de la nôtre, avec une terrible famine qui a tué
à peu près la moitié des effectifs, avec un système
disciplinaire extrêmement strict, un encadrement souvent peu compétent
mais qui n'était pas éduqué pour se conduire en brute.
(...) Mais les conditions de vie ont conduit à des situations que
les déportés ont pu constater : l'abandon par certains de
toute dignité, y compris avec la bataille physique entre malades
pour s'arracher un morceau de pain, pour avoir une cuillerée de
soupe supplémentaire. (...) Il y a des statistiques terribles, celles
des morts, comme celles de la production, car les malades devaient travailler.»
Pour lui, il n'y a pas de doute : « En France, on a agi de manière
différente (qu'en Allemagne nazie) : on a laissé mourir
les fous. C'est un génocide, le mot n'est pas exagéré.
»
Dans l'Allemagne hitlérienne, des centaines de milliers de malades
mentaux, de vieillards, d'handicapés ont été systématiquement
exterminés, au nom de la pureté de la race. « N'oublions
pas qu'Hitler a rodé les chambres à gaz sur eux, jusqu'en
1941, s'exclame Patrick Lemoine. Deux cent à deux cent cinquante
mille malades mentaux ont été massacrés jusqu'à
ce que la population réagisse. Même l'évêque
de Munster a fulminé en chaire. Officiellement, l'extermination
a cessé mais en réalité elle s'est poursuivie plus
discrètement : les malades mentaux ont été stérilisés
dans certains cas, des milliers de personnes ont été éliminées
par des moyens dits naturels, par la faim. »
L'idéologie et les pratiques nazies ont-elles pu influencer
les autorités françaises jusqu'à « organiser
» sous une forme ou une autre l'élimination des malades mentaux
?
Patrick Lemoine : « Je sais qu'un historien, Samuel Odier,
a publié récemment un mémoire sur la condition des
malades mentaux dans l'Isère pendant la guerre. Il a retrouvé
un document dans les archives départementales qui émanait
de la préfecture de l'Isère et était adressé
au directeur de l'asile Saint-Robert. On pouvait y lire en substance :
«Dites à vos médecins de sélectionner les patients
récupérables - c'est-à- dire ceux qui pourront retravailler
assez rapidement - des patients irrécupérables, et ne nourrissez
correctement que les premiers.» A ma connaissance, c'est l'un des
premiers textes issus de l'administration préfectorale qu'on ait
retrouvé, recommandant aux médecins une sélection
eugénique des malades mentaux."
L'eugénisme, ou comment maintenir la qualité de l'espèce
humaine par la sélection des « meilleurs », des plus
forts et l'élimination des autres. Une tentation vieille comme le
monde... et qui avait ses protagonistes avant-guerre. Le Prix Nobel 1912
Alexis Carrel par exemple, chirurgien et physiologiste originaire de la
région lyonnaise. Il était particulièrement connu
pour son livre L'homme, cet inconnu, dans lequel il prône
des thèmes tels que la pureté de la race, le culte du sacrifice
et de la maternité, l'établissement d'une aristocratie biologique
héréditaire, et réfléchit à des méthodes
d'élimination, par le gaz entre autres. Alexis Carrel, révèle
Pierre Durand (3) fut nommé « régent » d'une
« Fondation française pour l'étude des problèmes
humains », créée par une loi du 17 novembre 1941 portant
notamment la signature du maréchal Pétain. L'objet de cet
organisme était d'oeuvrer à l'amélioration de la qualité
de la race française. Quelques années plus tôt, en
1938, le professeur Rochaix, professeur de médecine à la
faculté de Lyon et chef de service au Vinatier, et, qui plus est,
conseiller technique sanitaire régional, rédigeait un rapport
tout aussi terrifiant« à la demande des autorités
», dont Patrick Lemoine reproduit l'introduction en annexe de
son livre. Rochaix y écrivait notamment :
«... La durée de la vie humaine s'allonge considérablement.
Mais tous ces progrès, toutes ces améliorations de l'état
sanitaire, ont une contre-partie. Autrefois, devant l'affluence de toutes
les causes de la mort, seuls les plus résistants subsistaient, les
tarés, les chétifs disparaissaient et, souvent, avant d'avoir
atteint l'âge de la reproduction. Actuellement, non seulement ces
sujets survivent, mais ils se reproduisent. Il en résulte une augmentation
du nombre des tarés, des dégénérés,
en un mot des déchets sociaux, qui, par suite de la suppression
artificielle de la sélection naturelle, conribuent à la dégénérescence
de la race et deviennent une lourde charge pour la collectivité...»
Et il pose cette question lourde de sens : « Comment lutter contre
ces tares, ces dégénérescences, qui reconnaissent
la plupart du temps, une étiologie héréditaire, pour
en diminuer le nombre sinon les faire disparaître ? »
Cette question trouva-t-elle un écho auprès des autorités
? Quelle fut plus tard la position du préfet du Rhône, Angeli,
suppôt de Laval ? Des ordres furent-ils donnés, des suggestions
faites, comme en Isère ? « J'aimerais, dit Patrick
Lemoine qu'un historien effectue des travaux de recherche approfondis
dans toutes les préfectures pour voir s'il existe des indices sur
ce qui reste quand même une énigme, un mystère. »
Le rapport enterré
En 1946, le ministère de la Santé publique avait pourtant
demandé à tous les hôpitaux psychiatriques de France
d'établir un rapport sur les années de guerre. Le Vinatier
s'exécuta et fit parvenir à la Préfecture un document
précis et complet, où tout figurait, y compris les statistiques
et les circonstances des décès. Aucune suite politique ou
judiciaire n'y fut donnée. Patrick Lemoine a récemment rencontré
le docteur Dugoujon, qui accusa réception du rapport au titre de
rapporteur du Conseil général du Rhône.
«Le docteur Dugoujon m'a dit : " Je n'ai pas lu le rapport.
Nous avions d'autres chats à fouetter. Nous étions complètement
débordés à la Libération, il y avait énormément
de choses à organiser et le Vinatier n'était pas la première
urgence ". Soyons clairs, le docteur Dugoujon est un homme que je respecte
beaucoup, une personnalité absolument remarquable, héros
de la Résistance, compagnon de Jean Moulin. Je ne le mets nullement
en cause. Je pense qu'il reflète la mentalité d'une époque
où les hommes politiques ni au niveau local ni au niveau national
ne se sont posé la question du droit des aliénés à
(sur)vivre. L'honneur du psychiatre, conclut-il, est de défendre
ces personnes. On doit rappeler inlassablement aux pouvoirs publics que
nos malades sont les plus faibles. Le degré de civilisation d'une
nation se mesure à la façon dont on traite les plus démunis
des siens.»
Si vous passez un jour par Lausanne en Suisse, allez au Musée
d'art brut. Vous y verrez quelques toiles du peintre fou Sylvain Fusco,
l'un des 48 000 malades mentaux morts de faim, de mépris et d'indifférence
en France entre 1940 et 1945.
(1) Patrick Lemoine, Droits d'asiles, Editions Odile Jacob, 1998.
(2) Max Lafont, L'extermination douce. La mort de 40 000 malades mentaux
dans les hôpitaux psychiatriques en France, sous le régime
de Vichy, Editions de l'AREFPPI, 1987.
(3) Pierre Durand, Le train des fous, Editions Messidor, 1988.
(4) Patriote Résistant, avril 1988. |