« De Bordeaux en juin 1940,
je garde ces images de gens affluant du nord par milliers, mitraillés
sur les routes de l'exode, avec leurs gosses, leurs ballots, en charrettes,
en vieilles bagnoles, dans un état lamentable », raconte
Germaine Bonnafon, présidente de la FNDIRP de la Gironde, qui accueillera
dans quelques jours le congrès national. « Je me souviens
de l'arrivée des " officiels ", des membres du gouvernement en déroute,
puis de son départ rapide pour la Zone libre. Je me souviens, et
comment ! du maire Adrien Marquet, l'ami de Laval, qui dès la première
heure de l'occupation a choisi de collaborer... »
Les parents de Germaine tiennent
un magasin de meubles à Bordeaux, un endroit qui se révélera
bien pratique pour y mener une série d'activités clandestines.
Une ronéo est installée dans le fond de l'établissement,
les tracts, imprimés la nuit, sont camouflés dans les armoires
du magasin avant d'être diffusés, entre autres par Germaine,
qui les emporte dans les sacoches de son vélo jusqu'au relais suivant.
Le magasin sert aussi de dépôt de matériel, de planque,
de point de rendez-vous entre résistants...
« Un jour, poursuit
Germaine Bonnafon, nous sommes avertis que le nom de mon père
et le mien sont prononcés dans les couloirs de la Préfecture.
Immédiatement mon père m'ordonne de faire ma valise et de
filer chez nos cousins en banlieue parisienne. Il croyait que lui, ancien
combattant de 1914-18, il ne risquait rien ! Mais juste après mon
départ, il est arrêté dans son magasin, par quatre
policiers français, c'était le 25 août 1942. »
Interné un temps au fort
du Hâ, Jean Bonnafon est fusillé le 21 septembre avec un groupe
de 70 résistants au camp militaire de Souge, perdu dans la lande
girondine à quelques kilomètres de Bordeaux.
Germaine Bonnafon apprendra la
terrible nouvelle peu après, alors qu'elle a retrouvé un
contact avec la Résistance en région parisienne, où
elle sera à son tour arrêtée quelques mois plus tard.
Terrible année 1942 où,
groupes et réseaux de résistance sont démantelés,
où à Souge les exécutions se succèdent et où
ont lieu durant l'été les premières grandes rafles
et les internements au camp de Mérignac des juifs de la région.
Depuis mai 1942, c'est Maurice Sabatier qui est à la tête
de la Préfecture de la Gironde, avec, pour secrétaire général,
Maurice Papon. Le 21 septembre, alors que les 70 résistants tombent
à Souge sous les balles nazies, de la gare Saint-Jean à Bordeaux
part le troisième convoi de déportés juifs, huit autres
suivront jusqu'à la Libération. On sait que sous le «
règne » de Sabatier et de Papon, 1 560 hommes, femmes et enfants
juifs auront été envoyés à la mort. Comment
Papon, condamné en 1998 pour complicité de crime contre l'humanité,
et dont le pourvoi en cassation sera examiné le 11 juin prochain,
peut-il nier son écrasante responsabilité ?
L'exécution des otages
Mais c'est sous l'autorité
d'un autre préfet, Pierre Alype, nommé par Pétain
en août 1940, et de son directeur de cabinet George Reige, que, côté
français, sera d'abord conduite la répression à Bordeaux.
Dans une brochure en hommage aux
fusillés de la région bordelaise (1), le Comité du
souvenir des fusillés de Souge explique : « Les arrestations
et les internements, les révocations de fonctionnaires et employés
des services publics, les poursuites judiciaires furent remises en route,
rapidement, au fur et à mesure des opérations ponctuelles
des polices française et allemande. Les réactions de la population,
les distributions de tracts, les inscriptions sur les murs, furent recensées
jour après jour, par quartier et localité, le fichage des
militants ouvriers et antifascistes organisé d'un commun accord,
et chaque action plus ou moins identifiée se payait par des arrestations
et des internements.
La préparation de perquisitions,
d'arrestations et d'internements massifs allait de pair avec l'installation
du centre de séjour surveillé du quai de Bacalan puis de
celui de Mérignac. L'établissement de " notices individuelles
" était demandé à chaque sous-préfet et commissaire
de police. »
Le 11 octobre 1940, le préfet
Alype signale dans un rapport à la Feldkommandantur que la nuit
précédente de nombreuses affiches ont été apposées
sur les murs de la ville contenant « des attaques directes et
indirectes à l'égard de l'Allemagne et du chancelier Hitler
». Et de conclure avec véhémence : « Si
des mesures ne sont pas prises immédiatement, cette propagande ne
pourra que s'amplifier et des désordres s'en suivront. L'arrestation
de toutes les personnes convaincues de se livrer à cette propagande
devient une nécessité... »
Une grande vague de perquisitions
et d'arrestations de patriotes est alors lancée qui se poursuit
jusqu'à la fin de 1940 et toute l'année 1941, constituant
un réservoir d'otages.
Car c'est parmi ces hommes détenus
depuis de longs mois dans les baraques de Mérignac ou les cellules
sordides du fort du Hâ que viendront puiser les occupants en octobre
1941, à partir de listes fournies par les autorités françaises
: le 21, le conseiller Reimers, de la Kommandantur de Bordeaux a été
abattu sur le boulevard George-V par le résistant Pierre Ribière,
protégé par un groupe de républicains espagnols. Si
les auteurs de l'attentat ne sont pas retrouvés, martèlent
les Allemands, 50 otages seront fusillés... Comme à Châteaubriant,
à Nantes et au Mont Valérien, où 50 otages viennent
de tomber en représailles à l'exécution à Nantes
du Feldkommandant Hotz. La sinistre opération va se renouveler
à Bordeaux le 24 octobre.
À l'aube, cinquante hommes,
dont 35 militants communistes et syndicalistes, des combattants de l'Espagne
républicaine, des membres de réseaux gaullistes sont emmenés
au camp de Souge. Ils entonnent la Marseillaise...
À peine sont-ils inhumés
sur place, en pleine terre, que le préfet, regrettant comme Pétain
de voir « des Allemands frappés dans le dos »
et déplorant les « lâches attentats » contre
l'armée d'occupation, appelle la population bordelaise à
« s'associer activement à la répression de ces crimes
qui déshonorent ceux qui les commettent autant que ceux qui les
inspirent ». Et de son côté le maire Adrien Marquet,
qui n'a pas eu un mot pour les victimes et leurs familles, adresse au nom
du Conseil municipal ses sincères condoléances aux autorités
allemandes et ira jusqu'à déposer une couronne sur le cercueil
du conseiller abattu.
Plus de 300 fusillés...
Sinistre lande de Souge battue par
les vents... Dès 1940, quelques patriotes isolés ont déjà
été fusillés dans le camp militaire investi par l'armée
allemande au lendemain de son entrée à Bordeaux. Bien d'autres
martyrs leur succéderont devant les pelotons d'exécution,
jusqu'aux tout derniers jours de l'occupation. Nombreux en 1942, on estime
à deux le nombre de fusillés en 1943 : afin d'atténuer
l'image contre-productive qu'ils donnent d'eux-mêmes à la
population traumatisée - et pour alimenter l'industrie de guerre
du Reich en main-d'¦uvre -, les nazis vont au cours de l'année déporter
massivement les résistants tombés entre leurs mains. En 1944,
l'activité intense de la Résistance et de ses maquis, la
répression qu'ils subissent en conséquence, et la perspective
de la défaite aussi amènent les occupants à fusiller
109 personnes à Souge.
Sur les stèles vitrées
du mémorial inauguré le 24 octobre 1999, ont été
inscrits près de 300 noms, une place ayant été réservée
aux manquants, car le nombre exact des victimes reste inconnu. «
En 1945, après mon retour de déportation, se souvient
Germaine Bonnafon, je suis allée à Souge avec les camarades,
nous avons bien vu les fosses communes, difficile alors de donner un chiffre
précis. Plus de 300 sans doute... »
Chaque année depuis 1944,
des cérémonies du souvenir sont organisées le dimanche
le plus proche du 24 octobre. Et chaque année, pour qu'ils ne soient
jamais oubliés, les noms des victimes sont lus, un à un,
en présence des familles, dans le recueillement, associant dans
un même hommage ces hommes souvent jeunes, victimes du nazisme et
de la collaboration vichyste, venus d'horizons divers et qui moururent
tous pour la liberté.
Irène MICHINE
(1) Fascicule Premier, 1940-1941 d'Henri Chassaing et Georges Durou, 1991.