LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois d'OCTOBRE 2009


 C'est le 21 octobre prochain que le Prix Marcel Paul sera remis aux lauréates 2009 -   (1er prix) dont lemémoire de Master 2 traite de L'imagination de l'inimaginable : interrogations sur la résilience et la Résistance (L'Écriture ou la vie, de Jorge Semprun), et Élodie Jouand (2e prix) pour L'internement des nomades en Loire-Inférieure : les camps de la Forge et de Choisel (novembre 1940 - mai 1942). Nous publions un extrait du travail de Corinne Benestroff (après celui d'Élodie Jouand dans le PR de septembre).


Stratégies de survie au camp

Corinne Benestroff s'appuyant sur l'oeuvre de Jorge Semprun (déporté à Buchenwald) et particulièrement sur son ouvrage L'Écriture ou la vie, aborde le thème de la résilience, cette capacité de résistance au choc du traumatisme. Pour l'auteure, l'ouvrage de Semprun, qui décrit « l'après-vie de l'expérience concentrationnaire, dépeint la littérature comme processus de résilience ». Dans cet extrait, elle mentionne un certain nombre de « stratégies de survie » des déportés, à partir de différents témoignages.




    Disséminés dans le récit, de nombreux indices nous permettent de tenter la reconstruction des stratégies de survie dans le camp. Stratégies révélatrices des mécanismes de défense, des processus de résilience, des forces de résistances(s). La vie dans le camp s'apprend, toute erreur peut coûter cher, chaque geste peut signifier la vie ou la mort. Les revenants minorent souvent leurs spectaculaires stratégies adaptatrices. Ils attribuent leur survie au hasard et à la chance. Pourtant, leur lutte contre les angoisses archaïques est constante et leur créativité sans cesse renouvelée...
Le morcellement, la néantisation, l'agonie primitive gouvernent la psyché du déporté. La désunification de l'image du corps s'accompagne d'une angoisse de morcellement. Ainsi, Robert Antelme ressent une dislocation proche de la dépersonnalisation : « (...) ma main disparaît, je change d'enveloppe, mon corps m'échappe », écrit-il (1).
    Malade, Jacques Lusseyran vit une expérience de décorporéisation : « Je voyais les organes de mon corps se fermer ou perdre contrôle l'un après l'autre : les poumons d'abord, puis les entrailles, puis les oreilles, tous les muscles, et enfin le c¦ur qui se contractait et se dépliait mal, et qui m'emplissait d'un bruit énorme et unique » (2). Les mêmes sensations sont éprouvées par le narrateur du Grand voyage [Jorge Semprun] : « J'ai l'impression que mon corps va se briser en morceaux, je sens chacun de ses morceaux isolément comme si mon corps s'éparpille aux quatre coins de l'horizon ».
    Le morcellement secrète une angoisse de néantisation. Dans la confusion des sensations proprio et extéroceptives, la contamination des perceptions, le sujet est aspiré par la mort : « J'ai sombré dans cette tristesse de mon corps. Ce désarroi charnel qui me rendait inhabitable à moi-même » (3). Toute la cruauté de l'environnement renvoie le déporté à un sentiment de non-existence, à une « agonie primitive » que Winnicott (4) définit par une régression à un stade de non-intégration où le sujet ayant perdu la complicité psychosomatique, le sens du réel et la capacité d'être en relation avec les objets, a le sentiment de tomber à jamais, envahi par la crainte de l'effondrement.
    Dans sa dimension traumatique, le réel mortifère vient réanimer les angoisses archaïques refoulées. Les éléments persécutifs internes et externes alimentent le noyau mélancolique. Les pulsions agressives se retournent alors contre le Moi, soit sous la forme d'un retrait massif de la libido conduisant à l'état de « musulman », soit sous celle de la tentation d'un passage à l'acte auto agressif.
    Le jeune Semprun est animé d'un « fou désir de durer, de survivre » (3), agissant comme un neutralisateur de ces angoisses.
 

Principaux mécanismes de défense



    On retrouvera ici les mécanismes de défense permettant l'atténuation de l'effraction traumatique et l'instauration des processus de résilience.
    Pour survivre, le déporté doit cliver ses représentations et son Moi. Cartographe improvisé, il doit redessiner les frontières de son nouvel univers et assurer un cloisonnement étanche entre psyché et soma, sentiments et sensations. Ce mécanisme est très bien décrit par Semprun dans la scène de la torture : « Mon corps s'affirmait dans une insurrection viscérale qui prétendait me nier en tant qu'être moral (...) il me fallait l'asservir, le maîtriser, l'abandonner aux affres de la douleur et de l'humiliation » (3). Le corps meurtri par la douleur, la faim, le froid, doit avoir une existence autonome, séparée : « À Buchenwald, mon corps a continué d'exister pour son compte ou ses mécomptes. »
    Le clivage autorise le déni de la mort, l'effacement du crématoire et des spectres des « musulmans », « flottants dans une sorte de nirvana cadavérique » (5). Les SS sont pratiquement absents de l'évocation du camp. Le déni touche la hiérarchisation des valeurs bien/mal, juste/injuste, normal/anormal. Véritable entreprise salutaire, il permet au déporté de s'abstraire de la réalité pour se concentrer sur sa survie, en maintenant les fonctions vitales : « (...) lors des courtes nuits où nos corps et nos âmes s'acharnent à reprendre vie » (3).
    Participant de cette protection, la banalisation permet d'ordonner l'univers concentrationnaire. L'étonnement n'a plus cours, les bornes de la normalité se déplacent. « L'étrange odeur (...) du four crématoire » devient habituelle, tout comme la puanteur des latrines. Animé et inanimé se rejoignent dans les corps qui bougent « tout d'une pièce comme des souches » (3). La violence est monnaie courante, nécessité fait loi. Le déporté doit protéger gamelle, galoche, quignon de pain, place sur le châlit. Il ne doit ni ciller pendant les exécutions publiques, ni secourir un camarade devant le SS. Il peut même liquider un mouchard. Parfois, comme le narrateur [Jorge Semprun] affecté à l'Arbeitsstatistik [état civil et planification des affectations], il est contraint d'effectuer un choix impossible en préparant les affectations de ses camarades ; celles-ci pouvant signifier la vie ou la mort.
    Sauvegarder la capacité de penser, c'est tenter de comprendre l'univers concentrationnaire, refuser le statut de Stück, de non-homme. « Penser la pensée fait pansement », nous dit Lacan. Le recours à l'intellectualisation sauve le déporté de l'entreprise de dévastation. La mobilisation de ce mécanisme de défense s'exprime dans le cadre plus général de la défense maniaque. Distanciation, humour, ironie transforment les rapports à l'environnement. D. Rousset y voit un des facteurs de survie : « (...) la découverte passionnante de l'humour, non en tant que projection personnelle, mais comme structure objective de l'univers » (6). Le narrateur, à son arrivée, ne peut résister au plaisir d'un jeu de mots : « Kein Beruf aber Berufung » - ce n'est pas un métier, mais c'est une vocation, répond-t-il au détenu établissant sa fiche (3). Ce dernier l'inscrira comme Stukkateur (ouvrier pratiquant le travail du stuc), ce qui l'a probablement sauvé des transports vers Dora.
    Tous ces mécanismes de défense servent l'adaptation, luttent contre les effets de l'effraction traumatique. Ils renforcent l'intrication pulsionnelle, maintiennent une homéostasie dans le Moi et participent à l'érosion du noyau mélancolique. Ils alimentent alors les processus de résilience.
 

Processus de résilience



    Reprenons les trois catégories retenues pour l'analyse des processus de résilience. Survivre nécessite en effet des capacités de décryptage de l'environnement, des compétences affiliatives (trouver des tuteurs de résilience), l'instauration d'activités sublimatoires.
    Primo Levi raconte la détresse du nouvel arrivant face au fonctionnement énigmatique du camp : « J'ai trop de choses à demander. J'ai faim et quand on distribuera la soupe demain, comment ferai-je pour la manger sans cuillère et comment fait-on pour avoir une cuillère ? » (7). Le déporté doit en effet apprendre très rapidement toutes les règles du camp.
    La langue est le premier obstacle. Comprendre le sabir des camps relève du défi, maîtriser la langue des tortionnaires constitue un atout majeur. Jacques Lusseyran est inscrit en tant qu'interprète français-allemand-russe, ce qui le sauve. Manuel, le narrateur de L'Évanouissement [de Jorge Semprun] cache sa connaissance de l'allemand pendant les séances de torture, c'est pour lui une façon de prendre la main, de dominer à leur insu les tortionnaires : « J'ai décidé à ce moment de faire semblant de ne pas comprendre l'allemand. J'ai décidé d'ailleurs d'être complètement idiot, pour voir venir. » À Buchenwald, Semprun doit en partie à sa maîtrise de l'allemand, un emploi recherché et protégé à l'Arbeitsstatistik. C'est aussi le cas de Jean Améry qui est commis aux écritures (8).
    Connaître la topographie du camp facilite l'adaptation. Le déporté peut trouver des lieux un peu plus préservés de la promiscuité pour se ressourcer ou bien encore, des lieux d'échanges. Ainsi, pour Semprun, « les latrines immondes du Petit Camp étaient un espace de liberté (...) les SS et les Kapo répugnaient à fréquenter le bâtiment » (3). Trafics et échanges en tout genre ont lieu dans les coins isolés du Petit Camp. Le Revier - infirmerie - est aussi un endroit privilégié : « La baraque sanitaire était un lieu d'asile, en effet, et jouissait d'un étrange statut d'extraterritorialité » (5).
    Enfin le décryptage de l'environnement permet de trouver des appuis, des tuteurs de résilience, car on ne peut devenir résilient seul.
 

Tuteurs de résilience



    Grâce aux autres, à leur soutien, le déporté augmente ses chances de survie. Les échanges, la camaraderie retissent les liens sociaux et restituent à chacun, aidant, aidé, sa part d'humanité.
    Pour certains, cette solidarité a commencé lors du voyage. Georges Charpak raconte l'organisation mise en place : « Dès le départ nous avons nommé des responsables, rationné l'eau, organisé des tours pour aller respirer un peu près des ouvertures, nous tassant contre une paroi, massés là à tour de rôle pour permettre à d'autres de s'allonger, etc. » (9). Le besoin viscéral d'être avec l'autre est représenté par le personnage du gars de Semur, inventé par Jorge Semprun dans Le Grand voyage : « C'est moche que le gars de Semur soit mort. II n'y a plus personne à qui je puisse parler de ce voyage. »
    En contrepoint du pouvoir exercé par les Kapos, les gestes gratuits réchauffent les déportés. Hélie de Saint Marc est sauvé par un Letton qui effectue une part de son travail : « Il me soutenait, m'encourageait et il me faisait profiter de ses vols (...) il m'a sauvé la vie pour rien, par pure gratuité » (10). Un camarade répare les lunettes de Robert Antelme. Milena Jesenska vole du papier et des crayons pour Miska Hispanka, peintre polonaise, cachée par Margarete Buber-Neuman dans le bloc des Témoins de Jéhovah (11). Primo Levi évoque en ces termes Alberto : « Trouver une personne amie, c'était le salut. Or, ce garçon, Alberto (...) était l'homme qu'il fallait, il avait du courage à revendre pour lui-même et pour les autres, il était en mesure de le prodiguer » (12). Germaine Tillion quant à elle, rattache sa survie à une « coalition de l'amitié » (13). Dans les latrines de Buchenwald, « des fantômes en haillons (...) se partageaient avec des gestes méticuleux et fraternels un mégot de machorka ». Même morts, les copains aident le déporté : « (...) les cadavres des copains morts dans la journée rendaient un fier service aux vivants (...) avec le pain des morts (...) les copains faisaient un fond de nourriture pour venir en aide aux plus faibles, aux plus malades » (3). Ils peuvent même fournir le mort qu'il faut...
    Avec un attachement filial, Semprun rend visite à son professeur Maurice Halbwachs dans le block 56 : « Je lui parlais de ses cours en Sorbonne (... ) de ses livres (...) des leçons de son enseignement » (3). Scène centrale dans l'oeuvre semprunienne (14), la mort d'Halbwachs cristallise tous les deuils de Buchenwald, toute la fumée du crématoire, « fumée pour un linceul aussi vaste que le ciel » (3).
    Ainsi, les échanges, les paroles, les regards fraternels, consolent, soutiennent et tissent le survivre. Dans cette aire transitionnelle recréée, tous les jeux d'identification deviennent possibles. L'amitié, comme l'écrit S. Freud, [dans L'interprétation des rêves] réanime les figures de jadis des premiers attachements : « Tous mes amis sont en un certain sens des incarnations de cette première figure qui jadis apparut au trouble regard, ce sont des revenants ». Les tuteurs de résilience dont nous verrons plus loin la spécificité politique à Buchenwald, font rempart contre la mort, empêchent le naufrage dans la mélancolie et rendent possible le rebond, ils participent à des degrés divers à l'instauration et au maintien d'activités sublimatoires.
 

Activités sublimatoires



    Même en enfer, la créativité perdure : recettes de cuisine, poésie, littérature, musique, peinture, sciences, psychanalyse, philosophie, éclairent les heures sombres des déportés, repoussent la mort à l'horizon, y compris dans les camps d'extermination, comme en témoignent Primo Levi, Charlotte Delbo et bien d'autres.
    La culture dans son acception la plus large constitue donc une aire transitionnelle, sorte d'auberge espagnole où chacun pourvoit au repas. Jean Améry en conteste le rôle salvateur « Le poème ne transcendait plus la réalité » (15) . À l'inverse, Primo Levi affirme : « (...) elle m'a servi et m'a peut-être sauvé ». Pour lui, « le Lager a été une université » (16).
    Les exemples abondent : Jean Samuel, le Pikkolo de P. Levi, destinataire du « chant d'Ulysse » (7), prend sa première leçon d'italien pendant la corvée de soupe, il s'attaque par ailleurs à la résolution de problèmes de mathématiques, qui lui permettent « d'oublier un peu la faim, l'anxiété du lendemain » (17).
Toutes les compétences sont mobilisées, elles relient le monde d'hier et celui d'aujourd'hui, créant un véritable patchwork culturel.
 

Créations



    À Ravensbrück, Germaine Tillion compose avec ses camarades, une opérette en trois actes Le Verfügbar aux enfers. Cette parodie décrit les affres de celui qui, « disponible » au dernier échelon de l'échelle de valeurs du camp, est corvéable à merci.
    Zoran Music, à Dachau, vole du papier pour dessiner : « Je me souviens que je faisais semblant d'être mort, allongé là parmi les cadavres que je dessinais (...) j'étais déjà parmi eux, parmi les cadavres, comme eux », raconte-t-il (18). Comme lui, Boris Taslitzky (à qui Semprun rend régulièrement visite) se donne pour objectif de dessiner le camp « (...) à l'instant où je pris contact avec la géhenne du camp de quarantaine, (... ) ce qui domina alors tous autres sentiments, ce fut l'impétueux besoin de dessiner, d'arracher à la réalité effroyable du spectacle permanent quelques-unes de ses aspects mouvants et sans cesse recréés » (19).
    Charlotte Delbo troque sa ration de pain contre un exemplaire du Misanthrope. Elle organise avec ses camarades, un divertissement joué le dimanche : « elles jouent l'inconscience et la gaîté » (20).
    Pour Semprun, l'écoute de la musique clandestine jouée dans le camp vient en contrepoint de la voix de Zarah Leander et de la musique martiale ponctuant les départs et retours des Kommandos de travail : « musique classique (...) par un quatuor à cordes réuni autour de Maurice Hewitt, musique de 1933 de l'ensemble créé par Jiri Zak » (3).
    Défiant la mort, toutes ces oeuvres éphémères ou durables inscrivent le sujet dans la durée, remonte l'horloge du temps. Véritable actualisation du principe de plaisir, la créativité refonde une identité partageable. Elle emprunte aussi à la bibliothèque interne de chacun.

Corinne Benestroff

(1) Robert Antelme, L'Espèce humaine;(2) Jacques Lusseyran, Et la lumière fut;(3) Jorge Semprun, L'Écriture ou la vie ;(4) D.W. Winnicott, La crainte de l'effondrement, in La Crainte de l'effondrement et autres situations cliniques;(5) Jorge Semprun, Le Mort qu'il faut;(6) David Rousset, L'Univers concentrationnaire;(7) Primo Levi, Si c'est un homme; (8) Jean Améry, Zur Psychologie des deutschen Volkes, cité par Leonard L. Heidelberger in Jean Améry; (9) G. Charpak, D. Saudinos, La Vie à fil tendu;(10) H. de Saint Marc, A. von Kageneck, Notre histoire, 1922-1945; (11) M. Buber-Neuman, Miléna;(12) Primo Levi, Le Devoir de mémoire;(13) G. Tillion, Ravensbrück; (14) La scène de la mort d'Halbwachs se retrouve dans Le Mort qu'il faut, Mal et modernité, Quel beau dimanche ! etc.;(15) Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment -Essai pour surmonter l'insurmontable;(16) Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, quarante ans après Auschwitz; (17) J. Samuel, Littérature, science et savoir à Auschwitz, in Geer W., J. Samuel, P. Levi, Le Double lien;(18) J. Clair, La Barbarie ordinaire, Zoran Music à Dachau;(19) B.Taslitzky, Tu parles !... ;(20) C. Delbo, Auschwitz et après.

e Corinne Benestroff : L'imagination de l'inimaginable. Interrogations sur la résilience et la Résistance (L'Écriture ou la vie de Jorge Semprun). Mémoire de Master 2 de littérature française, réalisé sous la direction de Pierre Bayard. Université de Vincennes - Saint-Denis (Paris VIII).