Questions
sur un convoi emblématique de la déportation au départ
de France
Le
convoi du 24 janvier 1943
vers
Auschwitz, dit des « 31000 »
Suite
Un
convoi de 230 femmes et 1 500 hommes
En effet, ce 24 janvier, seuls les quatre derniers wagons du train sont
occupés par les femmes. Avec elles, plus de 1 500 hommes qui, une
fois la frontière franchie, sont déportés à
Sachsenhausen. Comme pour les 230, on compte une grande majorité
de communistes (plus de 70 %) et, avec des personnes arrêtées
en franchissant la frontière espagnole (mais moins que dans les
convois suivants dirigés vers Berlin), un petit nombre de Tsiganes
(13). À l'exception de ceux du Nord-Pas-de-Calais (14), ces derniers
sont les seuls à être déportés depuis le France
occupée, et le recensement du 16 septembre est le seul à
envisager un tel départ. De plus, des fiches du camp de Sachsenhausen
semblent indiquer que c'est le service II Pol qui gère les dossiers
des communistes, de ce fait probablement aussi classés en PH (15).
Ces
compositions et ces classifications par les services nazis, du groupe des
femmes comme de celui des hommes, font donc penser à une déportation
décidée comme mesure de représailles, probablement
en septembre 1942. Il s'agit de la première de ce type annoncée
par la Sipo-SD. Reste le temps pris pour la formation et le départ
de ce convoi qui, s'il a des précédents, doit être
interrogé car, entre septembre 1942 et janvier 1943, le contexte
a évolué.
En
effet, un mois après la dernière fusillade massive des «
116 », celle envisagée pour le 15 octobre est repoussée
puis ajournée. Condamnées par la population, ces représailles
risquent par ailleurs de gêner la réquisition des travailleurs
prévue par la nouvelle loi française du 4 septembre 1942
et dont le Reich a un besoin de plus en plus urgent. De plus, la Sipo-SD
revendique des résultats positifs, la plupart des coupables des
attentats ayant été arrêtés. La « politique
des otages » est suspendue. Mais pas annulée : après
l'invasion de la zone libre, le responsable du service II Pol demande déjà
s'il faut revenir sur ce choix. Surtout, le 7 janvier 1943, considérant
qu'une « partie très
importante de la population française a une attitude négative
à l'égard de l'Allemagne », il
juge utile « des mesures
de représailles plus sévères » (16).
Sans aller jusqu'à reprendre les fusillades massives, l'idée
de faire partir un convoi de déportation est peut-être retenue,
sans doute alors celui du 24 janvier.
Une
destination exceptionnelle : Auschwitz ou Sachsenhausen ?
À
ces choix répressifs correspond également le virage opéré
par le système concentrationnaire nazi depuis le printemps 1942.
En effet, « contrairement
à leurs plans, les nazis comprennent, à partir de 1942, que
la guerre sera longue, et qu'ils devront la mener dans une situation d'infériorité
démographique et économique » (17).
Les détenus des camps de concentration vont dorénavant travailler
au profit de l'économie de guerre du Reich. Un décret d'Himmler
du 14 décembre 1942 demande aux différents organismes policiers
du Reich et en territoires occupés, d'abord avant fin janvier, puis
avant fin avril, enfin jusqu'en juin, l'envoi dans les camps de 35000 «
détenus aptes au travail ».
Il est appliqué en France. Reste à savoir depuis quand et
si le convoi du 24 janvier part dès lors selon cette directive qui
vient s'intercaler dans la chronologie des mesures de représailles
et qui précède la proposition du service II Pol au début
de janvier 1943.
C'est
la décision que l'on retient généralement pour les
hommes seulement, qui partent juste avant la première clôture
du programme : d'où deux destinations différentes pour un
même convoi et le choix de Sachsenhausen où une grande partie
d'entre eux sont rapidement dirigés vers des Kommandos de travail.
Ce
besoin de main-d'oeuvre est-il moins évident pour les « 230
» dirigées à Auschwitz, où une section de femmes
est créée en mars 1942 et transférée à
Birkenau durant l'été (18) ? Elles sont peu nombreuses mais,
à ce moment, le projet génocidaire amène une extension
sans cesse poursuivie d'Auschwitz-Birkenau. Dans ce but, les SS ont besoin
de disposer d'une force de travail : avec d'autres, les « 31000
» y travaillent (19). De juin 1942 à juin 1943, les nazis
conservent ainsi un réservoir de main-d'oeuvre à Auschwitz
(20).
Peut-on
lier ces projets autour des camps nazis et l'évolution des mesures
de représailles en France occupée ? Ou ces deux politiques
sont-elles totalement séparées, comme dès lors le
parcours des hommes et des femmes déportés ce 24 janvier
? La première de ces hypothèses a notre préférence.
Ce convoi, pris globalement, se situe d'évidence à un tournant
et il réussit à réaliser des politiques différentes
mais ici complémentaires. Car, la composition de l'ensemble du convoi
- plus variée toutefois que celles des transports « d'otages
» précédents des 27 mars, 5 juin et 6 juillet 1942
-, les annonces du service II Pol, ne laissent guère de doute sur
un départ « par mesure
de représailles ».
Pour les femmes comme sans doute aussi pour les hommes. Le choix des destinations
s'expliquerait ainsi, justement, par le besoin de satisfaire deux politiques
en un seul départ.
Les
femmes prennent la direction d'Auschwitz : or, tous les convois massifs
de déportation partis depuis la France occupée (ressort du
MBF), de représailles ou dans le cadre de la « Solution finale
», ont suivi cette destination en 1942 qui, finalement, n'a dès
lors rien « d'exceptionnelle ». Dès fin 1941, le MBF
souhaite que les convois de représailles prennent la direction des
camps de « l'Est ». Dans son choix des otages, la définition
du « judéo-bolchevique
» s'impose. Alors que la Sipo-SD
ne tient pas encore les rênes de la politique d'occupation en France,
son service des affaires juives ne manque pas l'occasion de faire débuter,
par ces déportations de représailles permettant de retenir
des otages juifs, le programme de la « Solution finale ». Les
deux premiers convois qui partent de Compiègne pour Auschwitz, le
27 mars et le 5 juin 1942, sont composés d'otages juifs. Des mesures
de représailles servent ainsi à remplir les premiers objectifs
de la « Solution finale ». Ces hommes ne sont pas gazés
à l'arrivée, même s'ils disparaissent rapidement du
fait des conditions au camp et du travail imposé. Les otages, communistes
cette fois, du convoi du 6 juillet travaillent aussi, notamment à
la construction de Birkenau, et meurent également rapidement. À
partir de l'été 1942, pleinement en responsabilité,
la Sipo-SD applique désormais sans ce recours à des mesures
de représailles, la « Solution finale » des juifs de
France (21). Elle poursuit aussi, avec des différences, une politique
de représailles.
Le
choix nouveau de Sachsenhausen différencie-t-il le cas des hommes
de janvier, alors même que la composition des effectifs indique pourtant
qu'elle trouve son origine dans une mesure de représailles ? La
directive sur la main-d'¦uvre de décembre 1942 aurait ainsi restreint
l'ampleur des représailles aux seules femmes, tout en faisant partir
un seul convoi, le même jour, pour mieux le dissocier une fois la
frontière franchie ? Dans l'état actuel de nos recherches,
nous pensons plutôt à un même processus de formation,
dans un seul transport, répondant ensuite à des objectifs
de main-d'¦uvre qui se déroulent certes dans deux lieux différents
mais qui répondent aux projets propres de la SS, à Auschwitz
comme à Sachsenhausen.
En
effet, une grande partie des déportés dirigés vers
ce dernier camp sont envoyés travailler au Kommando d'Heinkel, à
Oranienburg : c'est-à-dire dans des conditions souhaitées
à l'origine par la SS et Himmler, à l'intérieur même
des camps. Cette solution pour utiliser la main-d'¦uvre concentrationnaire
est critiquée par le ministre de l'Armement, Albert Speer, comme
peu efficace. Il obtient gain de cause auprès d'Hitler le 22 septembre
1942 : la SS louera majoritairement « ses » détenus
à l'industrie et le camp va dorénavant à l'usine,
et non l'inverse. D'où la création de centaines de Kommandos
extérieurs. Pourtant, en janvier 1943, profitant sans doute d'un
départ sous couvert d'une mesure de représailles, la SS destine
une part importante des hommes de janvier 1943 à Heinkel. En matière
de gestion de la main-d'oeuvre concentrationnaire, le changement dans l'utilisation
des déportés de répression arrivés de France
intervient surtout au printemps 1943.
C'est
alors le début d'une nouvelle étape, qui voit partir régulièrement
des transports composés et décidés différemment
de ceux de la période précédente : la particularité
du convoi mixte du 24 janvier est sans doute de la clore, tout en faisant
débuter la suivante.
Thomas
Fontaine
* Chercheur au Centre
d'histoire sociale du XXème siècle (CNRS, Paris I), Thomas
Fontaine a participé à la réalisation du Livre-Mémorial
des déportés arrêtés par mesure de répression
de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation et est
l'auteur de Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France
(2005).
(13) Se reporter
au mémoire de maîtrise d'Émilie Rimbot, Les
déportés de Compiègne à destination du KL Sachsenhausen.
Les convois des 24 janvier, 28 avril et 8 mai 1943,
Université de Caen, 2004, prix Marcel Paul 2005.
(14) Se reporter au Livre-Mémorial
des déportés arrêtés par mesure de répression
Éd. FMD-Tirésias, 2004.
(15) Bureau des Archives
des Victimes des Conflits Contemporains, ministère de la Défense,
Caen.
(16) Serge Klarsfeld,
Le livre des otages, la politique
des otages menée par les autorités allemandes d'occupation
en France de 1941 à 1943,
Éd. Français réunis, 1979.
(17) Yves Le Maner, Déportation
et génocide, 1939-1945. Une tragédie européenne,
Saint-Omer, La Coupole.
(18) Bernhard Strebel,
Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire,
Éd. Fayard, 2005.
(19) Sur le parcours
des 31000, se reporter au texte de présentation du convoi dans Le
Livre-Mémorial .
(20) Florent Brayard,
La « solution finale de la question juive ». La technique,
le temps et les catégories de la décision,
Éd. Fayard, 2004.
(21) Les sélections
à l'arrivée à Auschwitz, avec des gazages immédiats
pour tous ceux qui ne sont pas retenus pour le travail, débutent
avec le convoi du 19 juillet (le n° 7). Dans celui du 14 août,
pour la première fois, on compte des enfants de moins de 12 ans.
Sur cette genèse de la « Solution finale », se reporter
aux travaux de Serge Klarsfeld : Vichy-Auschwitz,
le rôle de Vichy dans la question juive en France,
Éd. Fayard, 2001.