LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de janvier 2008

Questions sur un convoi emblématique de la déportation au départ de France
Le convoi du 24 janvier 1943
vers Auschwitz, dit des « 31000 »


Suite
 
 

Un convoi de 230 femmes et 1 500 hommes


    En effet, ce 24 janvier, seuls les quatre derniers wagons du train sont occupés par les femmes. Avec elles, plus de 1 500 hommes qui, une fois la frontière franchie, sont déportés à Sachsenhausen. Comme pour les 230, on compte une grande majorité de communistes (plus de 70 %) et, avec des personnes arrêtées en franchissant la frontière espagnole (mais moins que dans les convois suivants dirigés vers Berlin), un petit nombre de Tsiganes (13). À l'exception de ceux du Nord-Pas-de-Calais (14), ces derniers sont les seuls à être déportés depuis le France occupée, et le recensement du 16 septembre est le seul à envisager un tel départ. De plus, des fiches du camp de Sachsenhausen semblent indiquer que c'est le service II Pol qui gère les dossiers des communistes, de ce fait probablement aussi classés en PH (15).
    Ces compositions et ces classifications par les services nazis, du groupe des femmes comme de celui des hommes, font donc penser à une déportation décidée comme mesure de représailles, probablement en septembre 1942. Il s'agit de la première de ce type annoncée par la Sipo-SD. Reste le temps pris pour la formation et le départ de ce convoi qui, s'il a des précédents, doit être interrogé car, entre septembre 1942 et janvier 1943, le contexte a évolué.
    En effet, un mois après la dernière fusillade massive des « 116 », celle envisagée pour le 15 octobre est repoussée puis ajournée. Condamnées par la population, ces représailles risquent par ailleurs de gêner la réquisition des travailleurs prévue par la nouvelle loi française du 4 septembre 1942 et dont le Reich a un besoin de plus en plus urgent. De plus, la Sipo-SD revendique des résultats positifs, la plupart des coupables des attentats ayant été arrêtés. La « politique des otages » est suspendue. Mais pas annulée : après l'invasion de la zone libre, le responsable du service II Pol demande déjà s'il faut revenir sur ce choix. Surtout, le 7 janvier 1943, considérant qu'une « partie très importante de la population française a une attitude négative à l'égard de l'Allemagne », il juge utile « des mesures de représailles plus sévères » (16). Sans aller jusqu'à reprendre les fusillades massives, l'idée de faire partir un convoi de déportation est peut-être retenue, sans doute alors celui du 24 janvier.

Une destination  exceptionnelle : Auschwitz ou Sachsenhausen ?


    À ces choix répressifs correspond également le virage opéré par le système concentrationnaire nazi depuis le printemps 1942. En effet, « contrairement à leurs plans, les nazis comprennent, à partir de 1942, que la guerre sera longue, et qu'ils devront la mener dans une situation d'infériorité démographique et économique » (17). Les détenus des camps de concentration vont dorénavant travailler au profit de l'économie de guerre du Reich. Un décret d'Himmler du 14 décembre 1942 demande aux différents organismes policiers du Reich et en territoires occupés, d'abord avant fin janvier, puis avant fin avril, enfin jusqu'en juin, l'envoi dans les camps de 35000 « détenus aptes au travail ». Il est appliqué en France. Reste à savoir depuis quand et si le convoi du 24 janvier part dès lors selon cette directive qui vient s'intercaler dans la chronologie des mesures de représailles et qui précède la proposition du service II Pol au début de janvier 1943.
    C'est la décision que l'on retient généralement pour les hommes seulement, qui partent juste avant la première clôture du programme : d'où deux destinations différentes pour un même convoi et le choix de Sachsenhausen où une grande partie d'entre eux sont rapidement dirigés vers des Kommandos de travail.
    Ce besoin de main-d'oeuvre est-il moins évident pour les « 230 » dirigées à Auschwitz, où une section de femmes est créée en mars 1942 et transférée à Birkenau durant l'été (18) ? Elles sont peu nombreuses mais, à ce moment, le projet génocidaire amène une extension sans cesse poursuivie d'Auschwitz-Birkenau. Dans ce but, les SS ont besoin de  disposer d'une force de travail : avec d'autres, les « 31000 » y travaillent (19). De juin 1942 à juin 1943, les nazis conservent ainsi un réservoir de main-d'oeuvre à Auschwitz (20).
    Peut-on lier ces projets autour des camps nazis et l'évolution des mesures de représailles en France occupée ? Ou ces deux politiques sont-elles totalement séparées, comme dès lors le parcours des hommes et des femmes déportés ce 24 janvier ? La première de ces hypothèses a notre préférence. Ce convoi, pris globalement, se situe d'évidence à un tournant et il réussit à réaliser des politiques différentes mais ici complémentaires. Car, la composition de l'ensemble du convoi - plus variée toutefois que celles des transports « d'otages » précédents des 27 mars, 5 juin et 6 juillet 1942 -, les annonces du service II Pol, ne laissent guère de doute sur un départ « par mesure de représailles ». Pour les femmes comme sans doute aussi pour les hommes. Le choix des destinations s'expliquerait ainsi, justement, par le besoin de satisfaire deux politiques en un seul départ.
    Les femmes prennent la direction d'Auschwitz : or, tous les convois massifs de déportation partis depuis la France occupée (ressort du MBF), de représailles ou dans le cadre de la « Solution finale », ont suivi cette destination en 1942 qui, finalement, n'a dès lors rien « d'exceptionnelle ». Dès fin 1941, le MBF souhaite que les convois de représailles prennent la direction des camps de « l'Est ». Dans son choix des otages, la définition du « judéo-bolchevique » s'impose. Alors que la Sipo-SD ne tient pas encore les rênes de la politique d'occupation en France, son service des affaires juives ne manque pas l'occasion de faire débuter, par ces déportations de représailles permettant de retenir des otages juifs, le programme de la « Solution finale ». Les  deux premiers convois qui partent de Compiègne pour Auschwitz, le 27 mars et le 5 juin 1942, sont composés d'otages juifs. Des mesures de représailles servent ainsi à remplir les premiers objectifs de la « Solution finale ». Ces hommes ne sont pas gazés à l'arrivée, même s'ils disparaissent rapidement du fait des conditions au camp et du travail imposé. Les otages, communistes cette fois, du convoi du 6 juillet travaillent aussi, notamment à la construction de Birkenau, et meurent également rapidement. À partir de l'été 1942, pleinement en responsabilité, la Sipo-SD applique désormais sans ce recours à des mesures de représailles, la « Solution finale » des juifs de France (21). Elle poursuit aussi, avec des différences, une politique de représailles.
    Le choix nouveau de Sachsenhausen différencie-t-il le cas des hommes de janvier, alors même que la composition des effectifs indique pourtant qu'elle trouve son origine dans une mesure de représailles ? La directive sur la main-d'¦uvre de décembre 1942 aurait ainsi restreint l'ampleur des représailles aux seules femmes, tout en faisant partir un seul convoi, le même jour, pour mieux le dissocier une fois la frontière franchie ? Dans l'état actuel de nos recherches, nous pensons plutôt à un même processus de formation, dans un seul transport, répondant ensuite à des objectifs de main-d'¦uvre qui se déroulent certes dans deux lieux différents mais qui répondent aux projets propres de la SS, à Auschwitz comme à Sachsenhausen.
    En effet, une grande partie des déportés dirigés vers ce dernier camp sont envoyés travailler au Kommando d'Heinkel, à Oranienburg : c'est-à-dire dans des conditions souhaitées à l'origine par la SS et Himmler, à l'intérieur même des camps. Cette solution pour utiliser la main-d'¦uvre concentrationnaire est critiquée par le ministre de l'Armement, Albert Speer, comme peu efficace. Il obtient gain de cause auprès d'Hitler le 22 septembre 1942 : la SS louera majoritairement « ses » détenus à l'industrie et le camp va dorénavant à l'usine, et non l'inverse. D'où la création de centaines de Kommandos extérieurs. Pourtant, en janvier 1943, profitant sans doute d'un départ sous couvert d'une mesure de représailles, la SS destine une part importante des hommes de janvier 1943 à Heinkel. En matière de gestion de la main-d'oeuvre concentrationnaire, le changement dans l'utilisation des déportés de répression arrivés de France intervient surtout au printemps 1943.
    C'est alors le début d'une nouvelle étape, qui voit partir régulièrement des transports composés et décidés différemment de ceux de la période précédente : la particularité du convoi mixte du 24 janvier est sans doute de la clore, tout en faisant débuter la suivante.
 

Thomas Fontaine
 

* Chercheur au Centre d'histoire sociale du XXème siècle (CNRS, Paris I), Thomas Fontaine a participé à la réalisation du Livre-Mémorial des déportés arrêtés par mesure de répression de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation et est l'auteur de Les oubliés de Romainville, un camp allemand en France (2005).
 

 (13) Se reporter au mémoire de maîtrise  d'Émilie Rimbot, Les déportés de Compiègne à destination du KL Sachsenhausen. Les convois des 24 janvier, 28 avril et 8 mai 1943, Université de Caen, 2004, prix Marcel Paul 2005.
(14) Se reporter au Livre-Mémorial des déportés arrêtés par mesure de répression Éd. FMD-Tirésias, 2004.
(15) Bureau des Archives des Victimes des Conflits Contemporains, ministère de la Défense, Caen.
(16) Serge Klarsfeld, Le livre des otages, la politique des otages menée par les autorités allemandes d'occupation en France de 1941 à 1943, Éd. Français réunis, 1979.
(17) Yves Le Maner, Déportation et génocide, 1939-1945. Une tragédie européenne, Saint-Omer, La Coupole.
(18) Bernhard Strebel, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, Éd. Fayard, 2005.
(19) Sur le parcours des 31000, se reporter au texte de présentation du convoi dans Le Livre-Mémorial .
(20) Florent Brayard, La « solution finale de la question juive ». La technique, le temps et les catégories de la décision, Éd. Fayard, 2004.
(21) Les sélections à l'arrivée à Auschwitz, avec des gazages immédiats pour tous ceux qui ne sont pas retenus pour le travail, débutent avec le convoi du 19 juillet (le n° 7). Dans celui du 14 août, pour la première fois, on compte des enfants de moins de 12 ans. Sur cette genèse de la « Solution finale », se reporter aux travaux de Serge Klarsfeld : Vichy-Auschwitz, le rôle de Vichy dans la question juive en France, Éd. Fayard, 2001.