Le régime de l'arbitraire
Mais
dans les lieux « classiques », communaux, d'internement des
« asociaux », toujours en fonctionnement, la situation devenait
pour ceux-ci de plus en plus dure avec les années. De plus en plus
mal considérés, ils restaient une charge financière
pour les autorités locales. La perspective de les voir interner
dans les KZ signifiait le transfert de cette charge, donc une économie.
Directement ou non, les responsables des organismes d'assistance contribuèrent
donc à l'envoi vers les KZ de ces populations gênantes. La
« détention de prévention » devenait une mesure
de routine, d'autant plus simple d'emploi qu'elle ne nécessitait
aucun appel aux services de justice, tout comme la « Détention
de protection » (Schutzhaft)
et la « séquestration de précaution » (Sicherungsverwahrung)
(2), ces réglementations laissant les mains libres aux services
de police, dans l'arbitraire complet caractéristique du régime
hitlérien. Les « asociaux » furent des victimes de choix
de ces méthodes. Personne n'est en mesure de fournir des chiffres
précis concernant le nombre des personnes classées comme
« asociales », qui ont été internées dans
les KZ. Ce nombre a pourtant certainement été supérieur
à celui d'autres catégories, comme les homosexuels ou les
Témoins de Jéhovah. Il faut se rendre compte que les grandes
rafles spectaculaires de 1938 n'ont été qu'un instant dans
la persécution des « asociaux », que la police a continué
à envoyer vers les camps jusqu'à la dernière minute,
en 1945.
Bien
entendu la catégorie «
asozial » comportait aussi
de nombreuses femmes. Elles aussi connurent les institutions communales,
et beaucoup d'entre elles furent envoyées en KZ, à Lichtenburg,
d'abord puis, après son ouverture en mai 1939, à Ravensbrück.
Une partie d'entre elles étaient poursuivies pour des délits
en rapport avec la prostitution, mais souvent aussi pour « refus
du travail ». Bien entendu des délits de droit commun jouaient
aussi, ou il s'agissait d'une « séquestration de précaution
» suivant une peine de détention après un avortement.
Les appellations des faits « justifiant » cet internement arbitraire
pouvaient être aussi variées que pour les hommes. En tout,
on estime aujourd'hui le nombre des femmes classées « asociales
» qui sont passées à Ravensbrück aux environs
de 5 000.
Des camps de concentration pour mineurs
Une
manifestation en est la création de camps de concentration pour
mineurs (Moringen, ancien KZ devenu en août 1940 « Camp de
protection de la jeunesse de la Police de sécurité »)
et pour filles mineures (Uckermark, près de Ravensbrück, ouvert
le 1er juin 1942).
Pour
les y interner, la Gestapo utilisait sans vergogne la « détention
de protection » politique, quel que soit le motif. C'est ainsi que
les termes les plus vagues et divers étaient employés : inéducable,
asocial, contestataire, criminel, ayant rompu son contrat de travail, coupable
de fainéantise, sabotage, refus du service dans la Jeunesse hitlérienne.
Également internés Tsiganes ou « métis juifs
», handicapés physiques ou mentaux, jeunes ayant été
stérilisés comme asociaux, homosexuels, et aussi parfois
des opposants, pour écoute de radios ennemies ou soupçon
de résistance. Furent expédiés à Moringen également
des jeunes hambourgeois amateurs de musique américaine de jazz,
bien entendu interdite (Swing-Kids),
ou des jeunes contestataires appartenant à la mouvance dite «
Edelweisspiraten » en Rhénanie.
Le
camp de concentration pour jeunes de Moringen, a été durant
15 mois rattaché à l'Inspection des KZ en 1942-1943. Il était
sous la garde de 130 SS-Tête de mort, et les chefs de bloc étaient
membres de la Waffen-SS ou du SD. Le régime était particulièrement
strict (le règlement recensait 51 cas de « manquement à
la discipline »), les garçons étaient soumis dix à
douze heures par jour à un travail épuisant dans les usines
d'armement, les plus jeunes dans l'agriculture ou la construction des autoroutes.
Le commandant de Moringen se vantait en 1944 d'avoir retiré plus
d'un million de Reichsmark du salaire de ses détenus, laissant,
tous frais déduits, plusieurs centaines de milliers de marks de
bénéfice. Ceci avait lieu, bien entendu, aux frais de la
santé des jeunes.
Sans
que l'on dispose de chiffres précis, on estime les décès
à Moringen à 10 % des détenus.
Racisme et eugénisme
Ce
qu'il faut retenir de cette lutte contre les « asociaux » par
les nazis est une extraordinaire distorsion des notions généralement
admises pour l'« assistance ». Loin de vouloir aider des personnes
souffrant d'un handicap physique ou psychologique, c'est le racisme et
la volonté d'eugénisme, d'élimination des plus faibles
et moins utiles, qui était la règle. Ce n'est pas un hasard
si l'« Institut de biologie criminelle de la Police de sécurité
» avait été intégré en décembre
1941 à l'« Office de police criminelle du Reich ». Cet
institut, dirigé par un « chercheur fou » nazi, n'avait
de cesse de « démontrer » l'origine génétique
de caractères « raciaux ». De là la généralisation
de l'extension de pratiques arbitraires à des catégories
nouvelles, autorisant des organismes administratifs ou policiers à
décider du sort de ces personnes sans aucun contrôle. En particulier
face aux jeunes, qui montraient parfois une nouvelle impatience face à
la sévérité du régime, aux obligations toujours
plus pesantes, et à la durée et aux conséquences de
la guerre, les nazis mirent en ¦uvre des mesures de plus en plus dures.
On
pourrait épiloguer sur des pages entières au sujet des méthodes
nazies, de la perversion du droit, des abus de langage, du racisme, de
l'aveuglement et de la mauvaise foi, de la cruauté et de l'inhumanité
qui caractérisent le régime hitlérien. Si convaincu
que l'on puisse être de cet ensemble de caractéristiques,
on peut aujourd'hui encore découvrir des domaines moins connus,
où elles se manifestent. Les persécutions contre les soi-disant
« asociaux » en font partie. N'imaginons pas que ces catégories
marginales peuvent aujourd'hui mener une vie normale. Les KZ ont disparu,
on ne stérilise plus, mais le rejet et le mépris continuent
à caractériser ces personnalités « à
part ». La société a encore des responsabilités
à affronter, et pas seulement en Allemagne.
Jean-Luc BELLANGER
(1) La « détention
de prévention » nazie (Vorbeugungshaft)
ne doit pas être confondue avec la « détention
préventive »
que nous connaissons par exemple en France. Celle-ci s'appelle en allemand
« détention d'instruction » (Untersuchungshaft).
C'est en décembre 1933 que fut instaurée la première,
permettant d'interner sans limite de durée et sans intervention
de la justice toute personne qui aurait été condamnée
en moins de cinq ans à trois peines dépassant six mois de
détention.
(2) La « détention de protection » (Schutzhaft) a été créée le 28 février 1933. Elle permettait d'interner sans jugement et pour une durée indéterminée. Présentée comme protégeant la personne arrêtée (!), elle devait en réalité protéger la société nazie contre ses adversaires supposés. La « séquestration de précaution » (Sicherungsverwahrung), édictée en novembre 1933, permettait de cueillir un condamné à la fin de sa peine de détention et de le conduire en camp de concentration pour une durée non précisée. Les autorités des prisons et autres lieux de détention étaient astreintes à signaler à la Gestapo les « libérations » prévues.
n Sedlaczek,
Dietmar, Lutz, Thomas, Puvogel, Ulrike, Tomkowiak, Ingrid (sous la dir.
de) : « "Minderwertig" und
"Asozial", Stationen der Verfolgung gesellschaftlicher Aussenseiter »,
(« De "valeur inférieure" et "asociaux", Les stations de la
persécution de marginaux sociaux »),
Editions Chronos, Zurich, 2005.