LE PATRIOTE RÉSISTANT


Lu dans la livraison du mois de juin 2007 :

Après quelques atermoiements, l'opération eut lieu du 21 au 30 avril 1938, livrant près de 2 000 personnes à Buchenwald.
La police, pendant ce temps, se préparait à agir à son tour, une définition précise de l'« asocial » étant mise au point. Elle vaut la peine d'être reproduite : « Est considéré comme asocial celui qui démontre par son comportement antisocial sinon criminel qu'il ne veut pas s'intégrer à la communauté. Donc est par exemple asociale : a) la personne qui, par des violations minimes mais toujours répétées de la loi refuse de se plier à l'ordre évident pour un État national-socialiste (par exemple mendiants, vagabonds (tsiganes), prostituées, ivrognes, personnes atteintes de maladies, en particulier vénériennes, qui échappent aux mesures des autorités sanitaires) ; b) la personne, qu'elle ait ou non déjà été condamnée, qui se soustrait à l'obligation de travailler et laisse le soin à la communauté de l'entretenir (par exemple fainéants, réfractaires au travail, alcooliques). Les asociaux SDF doivent être visés en premier lieu pour l'application de la détention de prévention par la police. Des points de vue politiques ne doivent en aucun cas jouer dans le classement d'une personne en tant qu'asociale. Cet aspect demeure réservé à la Gestapo (détention de protection). »
    Heydrich, qui suivait les choses de près, envoie le 1er juin 1938 à tous les responsables de la police une circulaire aux implications importantes. On y lit : « Comme la criminalité a ses racines dans l'asocialité et y puise constamment son renouvellement... », ce qui revient à dire qu'asocial égale en pratique criminel. Toute mesure apparaît dès lors justifiée. Chacun des 14 secteurs de police criminelle devra donc, pour la grande rafle (qui commencera finalement le 13 juin) placer en « détention de prévention » 200 asociaux de sexe masculin. En fait, le zèle policier ira bien au-delà : 400 à Francfort, 300 à Hambourg, 400 dans la zone Flensburg-Kiel, en tout, selon Ulrich Greifelt, responsable SS à l'État-major de Himmler « bien plus de 10 000 », auxquels s'ajoutèrent un nombre inconnu de juifs dont le casier judiciaire comportait une peine de prison dépassant un mois, également placés en « détention de prévention ».
    Pourquoi ce soudain sursaut de moralité civique nazie ? Une interprétation semble plausible, qui est un grand besoin de main-d'oeuvre pour l'industrie, en prévision des mesures de conquêtes territoriales que les dirigeants savaient inéluctables. Un argument en faveur de cette interprétation est la personnalité du colonel SS Greifelt, cité à l'instant, qui était le chef du « Service du Plan de 5 ans » auprès de Himmler, donc directement intéressé aux questions économiques et à la production. En réalité, l'apport direct des nouveaux détenus à l'industrie devait être assez négligeable, mais par contre l'avertissement avait un autre sens : le « travail obligatoire » (allgemeine Dienstpflicht) allait entrer en vigueur quelques jours plus tard. Quant à la situation dans les camps de concentration eux-mêmes, elle se transforma du coup. Les porteurs du « triangle noir » récemment instauré constituèrent à Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen la catégorie de détenus la plus nombreuse jusqu'aux arrestations de juifs de la « Nuit de Cristal » de novembre. C'est sous l'appellation de « Détenus Aso » que furent internés les « asociaux », ou comme « ASR », réfractaires au travail (Arbeitsscheu Reich). Les détenus politiques les accueillirent mal, ce dont certains témoignèrent, comme Margarete Buber-Neumann, qui fut quelque temps chef de chambrée de femmes « asociales » à Ravensbrück.

Le régime de l'arbitraire


    Mais dans les lieux « classiques », communaux, d'internement des « asociaux », toujours en fonctionnement, la situation devenait pour ceux-ci de plus en plus dure avec les années. De plus en plus mal considérés, ils restaient une charge financière pour les autorités locales. La perspective de les voir interner dans les KZ signifiait le transfert de cette charge, donc une économie. Directement ou non, les responsables des organismes d'assistance contribuèrent donc à l'envoi vers les KZ de ces populations gênantes. La « détention de prévention » devenait une mesure de routine, d'autant plus simple d'emploi qu'elle ne nécessitait aucun appel aux services de justice, tout comme la « Détention de protection » (Schutzhaft) et la « séquestration de précaution » (Sicherungsverwahrung) (2), ces réglementations laissant les mains libres aux services de police, dans l'arbitraire complet caractéristique du régime hitlérien. Les « asociaux » furent des victimes de choix de ces méthodes. Personne n'est en mesure de fournir des chiffres précis concernant le nombre des personnes classées comme « asociales », qui ont été internées dans les KZ. Ce nombre a pourtant certainement été supérieur à celui d'autres catégories, comme les homosexuels ou les Témoins de Jéhovah. Il faut se rendre compte que les grandes rafles spectaculaires de 1938 n'ont été qu'un instant dans la persécution des « asociaux », que la police a continué à envoyer vers les camps jusqu'à la dernière minute, en 1945.
    Bien entendu la catégorie « asozial » comportait aussi de nombreuses femmes. Elles aussi connurent les institutions communales, et beaucoup d'entre elles furent envoyées en KZ, à Lichtenburg, d'abord puis, après son ouverture en mai 1939, à Ravensbrück. Une partie d'entre elles étaient poursuivies pour des délits en rapport avec la prostitution, mais souvent aussi pour « refus du travail ». Bien entendu des délits de droit commun jouaient aussi, ou il s'agissait d'une « séquestration de précaution » suivant une peine de détention après un avortement. Les appellations des faits « justifiant » cet internement arbitraire pouvaient être aussi variées que pour les hommes. En tout, on estime aujourd'hui le nombre des femmes classées « asociales » qui sont passées à Ravensbrück aux environs de 5 000.

Des camps de concentration pour mineurs


    Une manifestation en est la création de camps de concentration pour mineurs (Moringen, ancien KZ devenu en août 1940 « Camp de protection de la jeunesse de la Police de sécurité ») et pour filles mineures (Uckermark, près de Ravensbrück, ouvert le 1er juin 1942).
    Pour les y interner, la Gestapo utilisait sans vergogne la « détention de protection » politique, quel que soit le motif. C'est ainsi que les termes les plus vagues et divers étaient employés : inéducable, asocial, contestataire, criminel, ayant rompu son contrat de travail, coupable de fainéantise, sabotage, refus du service dans la Jeunesse hitlérienne. Également internés Tsiganes ou « métis juifs », handicapés physiques ou mentaux, jeunes ayant été stérilisés comme asociaux, homosexuels, et aussi parfois des opposants, pour écoute de radios ennemies ou soupçon de résistance. Furent expédiés à Moringen également des jeunes hambourgeois amateurs de musique américaine de jazz, bien entendu interdite (Swing-Kids), ou des jeunes contestataires appartenant à la mouvance dite « Edelweisspiraten » en Rhénanie.
    Le camp de concentration pour jeunes de Moringen, a été durant 15 mois rattaché à l'Inspection des KZ en 1942-1943. Il était sous la garde de 130 SS-Tête de mort, et les chefs de bloc étaient membres de la Waffen-SS ou du SD. Le régime était particulièrement strict (le règlement recensait 51 cas de « manquement à la discipline »), les garçons étaient soumis dix à douze heures par jour à un travail épuisant dans les usines d'armement, les plus jeunes dans l'agriculture ou la construction des autoroutes. Le commandant de Moringen se vantait en 1944 d'avoir retiré plus d'un million de Reichsmark du salaire de ses détenus, laissant, tous frais déduits, plusieurs centaines de milliers de marks de bénéfice. Ceci avait lieu, bien entendu, aux frais de la santé des jeunes.
    Sans que l'on dispose de chiffres précis, on estime les décès à Moringen à 10 % des détenus.

Racisme et eugénisme


    Ce qu'il faut retenir de cette lutte contre les « asociaux » par les nazis est une extraordinaire distorsion des notions généralement admises pour l'« assistance ». Loin de vouloir aider des personnes souffrant d'un handicap physique ou psychologique, c'est le racisme et la volonté d'eugénisme, d'élimination des plus faibles et moins utiles, qui était la règle. Ce n'est pas un hasard si l'« Institut de biologie criminelle de la Police de sécurité » avait été intégré en décembre 1941 à l'« Office de police criminelle du Reich ». Cet institut, dirigé par un « chercheur fou » nazi, n'avait de cesse de « démontrer » l'origine génétique de caractères « raciaux ». De là la généralisation de l'extension de pratiques arbitraires à des catégories nouvelles, autorisant des organismes administratifs ou policiers à décider du sort de ces personnes sans aucun contrôle. En particulier face aux jeunes, qui montraient parfois une nouvelle impatience face à la sévérité du régime, aux obligations toujours plus pesantes, et à la durée et aux conséquences de la guerre, les nazis mirent en ¦uvre des mesures de plus en plus dures.
    On pourrait épiloguer sur des pages entières au sujet des méthodes nazies, de la perversion du droit, des abus de langage, du racisme, de l'aveuglement et de la mauvaise foi, de la cruauté et de l'inhumanité qui caractérisent le régime hitlérien. Si convaincu que l'on puisse être de cet ensemble de caractéristiques, on peut aujourd'hui encore découvrir des domaines moins connus, où elles se manifestent. Les persécutions contre les soi-disant « asociaux » en font partie. N'imaginons pas que ces catégories marginales peuvent aujourd'hui mener une vie normale. Les KZ ont disparu, on ne stérilise plus, mais le rejet et le mépris continuent à caractériser ces personnalités « à part ». La société a encore des responsabilités à affronter, et pas seulement en Allemagne.

                                                                                     Jean-Luc BELLANGER

(1) La « détention de prévention » nazie (Vorbeugungshaft) ne doit pas être confondue avec la « détention
préventive » que nous connaissons par exemple en France. Celle-ci s'appelle en allemand « détention d'instruction » (Untersuchungshaft). C'est en décembre 1933 que fut instaurée la première, permettant d'interner sans limite de durée et sans intervention de la justice toute personne qui aurait été condamnée en moins de cinq ans à trois peines dépassant six mois de détention.

(2) La « détention de protection » (Schutzhaft) a été créée le 28 février 1933. Elle permettait d'interner sans jugement et pour une durée indéterminée. Présentée comme protégeant la personne arrêtée (!), elle devait en réalité protéger la société nazie contre ses adversaires supposés. La « séquestration de précaution » (Sicherungsverwahrung), édictée en novembre 1933, permettait de cueillir un condamné à la fin de sa peine de détention et de le conduire en camp de concentration pour une durée non précisée. Les autorités des prisons et autres lieux de détention étaient astreintes à signaler à la Gestapo les « libérations » prévues.

n Sedlaczek, Dietmar, Lutz, Thomas, Puvogel, Ulrike, Tomkowiak, Ingrid (sous la dir. de) : « "Minderwertig" und "Asozial", Stationen der Verfolgung gesellschaftlicher Aussenseiter », (« De "valeur inférieure" et "asociaux", Les stations de la persécution de marginaux sociaux »), Editions Chronos, Zurich, 2005.