TEMOIGNAGE 
Marie-Claude Vaillant-Couturier 
PROCES DE NUREMBERG
Suite du témoignage de Madame Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER
sur Auschwitz et Ravensbrück
 
QUARANTE-QUATRIEME JOURNEE
Lundi 28 janvier 1946
Audience du matin
 

Monsieur DUBOST : - Voulez-vous parler de la désinfection des blocs, s'il vous plaît ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - De temps en temps, étant donné les tas de saletés qui occasionnaient des poux et par conséquent tant d'épidémies, on désinfectait les blocs en les gazant, mais ces désinfections causaient également un très grand nombre de morts parce que, pendant qu'on gazait le bloc, les prisonnières étaient conduites aux douches, puis on leur retirait leurs vêtements, qu'on passait à l'étuve... On les laissait toutes nues dehors attendre que les vêtements ressortent de l'étuve et on leur redonnait mouillés. On envoyait même les malades, quand elles pouvaient se tenir sur leurs jambes, aux douches. Il est évident qu'un très grand nombre mouraient en cours de route. Celles qui ne pouvaient pas bouger, étaient lavées toutes dans la même baignoire pendant la désinfection. 

Monsieur DUBOST : - Comment étiez-vous nourries ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Nous recevions 200 grammes de pain, trois quarts de litre ou un demi-litre - suivant les cas - de soupe au rutabaga et quelques grammes de margarine ou une rondelle de saucisson le soir. Cela pour le jour. 

Monsieur DUBOST : - Quel que soit le travail qui était exigé des internées ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Quel que soit le travail qui était exigé de l'internée. Certaines qui travaillaient à l'usine de l' "Union", une fabrique de munitions où elles faisaient des grenades et des obus, recevaient ce qu'on appelait un "zulage", c'est-à-dire un supplément, quand la norme était atteinte. Ces détenues faisaient, comme nous, l'appel le matin et le soir et elles étaient au travail 12 heures dans leur usine. Elles rentraient au camp après le travail et faisaient le trajet aller et retour à pied. 

Monsieur DUBOST : - Qu'était cette usine de l' "Union" ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - C'était une fabrique de munitions. Je ne sais pas à quelle société elle appartenait. Cela s'appelait l' "Union". 

Monsieur DUBOST : - C'était la seule usine ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non, il y avait également une grande usine à Buna, mais comme je n'y ai pas travaillé, je ne sais pas ce qu'on y faisait. Les détenues qui étaient prises pour Buna ne revenaient plus dans notre camp. 

Monsieur DUBOST : - Voulez-vous parler des expériences si vous en avez été témoin ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - En ce qui concerne les expériences, j'ai vu dans le Revier, car j'étais employée au Revier, la file des jeunes Juives de Salonique qui attendaient, devant la salle des rayons, pour la stérilisation. Je sais, par ailleurs, qu'on opérait également par castration dans le camp des hommes. En ce qui concerne les expériences faites sur des femmes, je suis au courant parce que mon amie, la doctoresse Hautval, de Montbéliard, qui est rentrée en France, a travaillé plusieurs mois dans ce bloc pour soigner les malades, mais elle a toujours refusé de participer aux expériences. On stérilisait les femmes, soit par piqûres, soit par opérations, ou également par rayons. J'ai vu et connu plusieurs femmes qui avaient été stérilisées. Il y avait parmi les opérées une forte mortalité. Quatorze Juives de France qui avaient refusé de se laisser stériliser ont été envoyées dans un commando de Strafarbeit, c'est-à-dire punition de travail. 

Monsieur DUBOST : - Revenait-on de ces commandos ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Rarement, tout à fait exceptionnellement. 

Monsieur DUBOST : - Quel était le but poursuivi par les SS ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Les stérilisations, ils ne s'en cachaient pas; ils disaient qu'ils essayaient de trouver la meilleure méthode de stérilisation pour pouvoir remplacer, dans les pays occupés, la population autochtone par les Allemands, au bout d'une génération, une fois qu'ils auraient utilisé les habitants comme esclaves pour travailler pour eux. 

Monsieur DUBOST : - Au Revier, avez-vous vu des femmes enceintes ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. Les femmes juives, quand elles arrivaient enceintes de peu de mois, on les faisait avorter. Quand la grossesse était près de la fin, après l'accouchement, on noyait les bébés dans un seau d'eau. Je sais cela parce que je travaillais au Revier, et que la préposée à ce travail était une sage-femme allemande, détenue de droit commun pour avoir pratiqué des avortements. Au bout d'un certain temps, un autre médecin est arrivé et, pendant deux mois, on n'a pas tué de bébés juifs. Mais, un beau jour, un ordre est arrivé de Berlin disant qu'il fallait de nouveau les supprimer. Alors, les mères et leurs bébés ont été appelées à l'infirmerie, elles sont montées en camion et on les a conduites aux gaz. 

Monsieur DUBOST : - Pourquoi dites-vous qu'un ordre est arrivé de Berlin ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Parce que je connaissais les détenues qui travaillaient au secrétariat des SS, en particulier, une Slovaque, nommée Herta Roth, qui travaille à l'heure actuelle à l'UNRRA à Bratislava. 

Monsieur DUBOST : - C'est elle qui vous l'a dit ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. Et d'autre part, je connaissais également les hommes qui travaillaient au commando des gaz. 

Monsieur DUBOST : - Vous venez de parler des mères juives, y avait-il d'autres mères dans votre camp ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui, en principe, les femmes non juives accouchaient et on ne leur enlevait pas leurs bébés, mais, étant donné les conditions effroyables du camp, les bébés dépassaient rarement quatre à cinq semaines. Il y avait le bloc où se trouvaient les mères polonaises et russes. Un jour, les mère russes ayant été accusées de faire trop de bruit, on leur a fait faire l'appel toute la journée devant le bloc, toutes nues avec leurs bébés dans leurs bras. 

Monsieur DUBOST : - Quel était le régime disciplinaire du camp ? Qui assurait la surveillance et la discipline ? Quelles étaient les sanctions ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : En général, les SS économisaient beaucoup de personnel à eux en employant des détenues pour la surveillance du camp. Ils ne faisaient que superviser. Ces détenues étaient prises parmi les filles de droit commun ou des filles publiques allemandes, et quelquefois d'autres nations, mais en majorité des Allemandes. 

On arrivait par la corruption et la délation, la terreur, à les transformer en bêtes humaines, et les détenues ont autant à s'en plaindre que des SS eux-mêmes. Elles frappaient autant que frappaient les SS et, en ce qui concerne les SS, les hommes se conduisaient comme les femmes et les femmes étaient aussi sauvages que les hommes. Il n'y a pas de différence. 

Le système employé par les SS pour avilir les êtres humains au maximum en les terrorisant, et, par la terreur, en leur faisant faire des actes qui devaient les faire rougir eux-mêmes, arrivait à faire qu'ils ne soient plus des êtres humains. Et c'était cela qu'ils recherchaient; il fallait énormément de courage pour résister à cette ambiance de terreur et de corruption. 

Monsieur DUBOST : - Qui distribuait les punitions ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Les chefs SS, les hommes et les femmes. 

Monsieur DUBOST : - En quoi consistaient les punitions ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - En mauvais traitements corporels, en particulier, une des punitions les plus classiques était 50 coups de bâton sur les reins. Ces coups de bâton étaient donnés par une machine que j'ai vue; c'était un système de balancements qui était manipulé par un SS. Il y avait aussi des appels interminables jour et nuit ou bien de la gymnastique; il fallait se mettre à plat ventre, se relever, se mettre à plat ventre, se relever, pendant des heures, et quand on tombait, on était assommé de coups et transporté au bloc 25. 

Monsieur DUBOST : - Comment se comportaient les SS à l'égard des femmes ? Et les femmes SS ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Il y avait à Auschwitz une maison de tolérance pour les SS et également pour les détenus, fonctionnaires hommes, qu'on appelait des "Kapo". 

D'autre part, quand les SS avaient besoin de domestiques, ils venaient, accompagnés de l'Obersaufseherin, c'est-à-dire la commandante femme du camp, choisir pendant la désinfection, et ils désignaient une petite jeune fille que l'Oberaufseherin faisait sortir des rangs. Ils la scrutaient, faisaient des plaisanteries sur son physique et, si elle était jolie et leur plaisait, ils l'engageaient comme bonne avec le consentement de l' Oberaufseherin qui leur disait qu'elle leur devait une obéissance absolue, quoi qu'ils lui demandent. 

Monsieur DUBOST : - Pourquoi venaient-ils pendant le désinfection ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Parce que pendant la désinfection, les femmes étaient nues. 

Monsieur DUBOST : - Ce système de démoralisation et de corruption était-il exceptionnel ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non, dans tous les camps où j'ai passé, le système était le même; j'ai parlé à des détenues venues de camps où je n'avais pas été moi-même, et c'est toujours la même chose. Le système est exactement le même dans n'importe quel camp. Cependant il y a des variantes. Auschwitz, je crois, était l'un des plus durs, mais j'ai été ensuite à Ravensbrück; là aussi, il y avait une maison de tolérance et là aussi on recrutait parmi les détenues. 

Monsieur DUBOST : - Selon vous, tout a été mis en oeuvre alors pour les faire déchoir à leurs propres yeux ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. 

Monsieur DUBOST : - Que savez-vous du transport des Juifs, qui est arrivé presque en même temps que vous, venant de Romainville ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Quand nous avons quitté Romainville, on avait laissé sur place les Juives qui étaient à Romainville en même temps que nous; elles ont été dirigées vers Drancy et sont arrivées à Auschwitz où nous les avons retrouvées trois semaines plus tard, trois semaines après nous. Sur 1.200 qu'elles étaient, il n'en est entré dans le camp que 125, les autres ont été dirigées sur les gaz tout de suite. Sur ces 125, au bout d'un mois, il n'en restait plus une seule. 

Les transports se pratiquaient de la manière suivante au début, quand nous sommes arrivés : quand un convoi de Juifs arrivait, on sélectionnait : d'abord les vieillards, les vieilles femmes, les mères et les enfants qu'on faisait monter en camions, ainsi que les malades ou ceux qui paraissaient de constitution faible. On ne prenait que les jeunes femmes et jeunes filles, et les jeunes gens qu'on envoyait au camp des hommes. 

Il arrivait, en général, sur un transport de 1.000 à 1.500, qu'il en entrait rarement plus de 250 - et c'est tout à fait un maximum - dans le camp. Le reste était directement dirigé aux gaz. 

A cette sélection également, on choisissait les femmes en bonne santé, entre 20 et 30 ans, qu'on envoyait au bloc des expériences, et les jeunes filles et les femmes un peu plus agées ou celles qui n'avaient pas été choisies dans ce but étaient envoyées au camp où elles étaient, comme nous, rasées et tatouées. 

Il y a eu, également pendant le printemps 1944, un bloc de jumeaux. C'était la période où sont arrivés d'immenses transports de Juifs hongrois : 700.000 environ. Le Dr Mengele, qui faisait des expériences, gardait de tous les transports, les enfants jumeaux et en général les jumeaux, quel que soit leur âge, pourvu qu'ils soient là tous les deux. Alors, dans ce bloc, il y a avait des bébés et des adultes, par terre. Je ne sais pas, en dehors des prises de sang et des mesures, je ne sais pas ce qu'on leur faisait. 

Monsieur DUBOST : - Etes-vous témoin direct de la sélection à l'arrivée des convois ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui, parce que quand nous avons travaillé au bloc de la couture en 1944, notre bloc où nous habitions était en face de l'arrivée du train. On avait perfectionné le système : au lieu de faire la sélection à la halte d'arrivée, une voie de garage menait le train presque jusqu'à la chambre à gaz et l'arrêt, c'est-à-dire à 100 mètres de la chambre à gaz, était juste devant notre bloc, mais naturellement, séparé par deux rangées de fil de fer barbelé. Nous voyions donc les wagons déplombés, les soldats sortir les hommes, les femmes et les enfants des wagons, et on assistait aux scènes déchirantes des vieux couples se séparant, des mères étant obligées d'abandonner leurs jeunes filles, puisqu'elles entraient dans le camp, tandis que les mères et les enfants étaient dirigés vers la chambre à gaz. Tous ces gens-là ignoraient le sort qui leur était réservé. Ils étaient seulement désemparés parce qu'on les séparait les uns des autres, mais ils ignoraient qu'ils allaient à la mort. 

Pour rendre l'accueil plus agréable, à cette époque, c'est-à-dire en juin, juillet 1944, un orchestre composé de détenues, toutes jeunes et jolies, habillées de petites blouses blanches et de jupes bleu marine, jouait, pendant la sélection à l'arrivée des trains, des airs gais comme la Veuve Joyeuse, la Barcarolle, des Contes d'Hoffmann, etc. Alors, on leur disait que c'était un camp de travail, et comme ils n'entraient pas dans le camp, il ne voyaient que la petite plate-forme entourée de verdure où se trouvait l'orchestre. Evidemment, ils ne pouvaient pas se rendre compte de ce qui les attendait. 

Ceux qui étaient sélectionnés pour les gaz, c'est-à-dire les vieillards, les enfants et les mères, étaient conduits dans un bâtiment en briques rouges. 

Monsieur DUBOST : - Ceux-là n'étaient pas immatriculés ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non. 

Monsieur DUBOST : - Ils n'étaient pas tatoués ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non. Ils n'étaient même pas comptés. 

Monsieur DUBOST : - Vous avez été tatouée ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. Voyez. (Le témoin montre son bras). Ils étaient conduits dans un bâtiment en briques rouges qui portait les lettre "Bad", c'est-à-dire "bains". Là, au début, on les faisait se déshabiller, et on leur donnait une serviette de toilette avant de les faire entrer dans la soi-disant salle de douches. Par la suite, à l'époque des grands transports de Hongrie, on n'avait plus le temps de jouer ou de simuler. On les déshabillait brutalement et je sais ces détails car j'ai connu une petite Juive de France, qui habitait avec sa famille Place de la République... 

Monsieur DUBOST : - A Paris ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : A Paris... qu'on appelait la petite Marie et qui était la seule survivante d'une famille de neuf. Sa mère et ses sept frères et soeurs avaient été gazés à l'arrivée. Lorsque je l'ai connue, elle était employée pour déshabiller les bébés avant la chambre à gaz. On faisait pénétrer les gens, une fois déshabillés, dans une pièce qui ressemblait à une salle de douches, et par un orifice dans le plafond, on lançait les capsules de gaz. Un SS regardait par un hublot l'effet produit. Au bout de cinq à sept minutes, lorsque le gaz avait fait son oeuvre, il donnait le signal pour qu'on ouvre les portes. Des hommes avec des masques à gaz - ces hommes étaient des détenus - pénétraient dans la salle et retiraient les corps. Ils nous racontaient que les détenus devaient souffrir avant de mourir, car ils étaient agrippés les uns aux autres en grappes et on avait beaucoup de mal à les séparer. 

Après cela, une équipe passait pour arracher les dents en or et les dentiers. Et encore une fois, quand les corps étaient réduits en cendres, on passait encore au tamis pour essayer de récupérer l'or. 

Il y avait à Auschwitz huit fours crématoires. Mais à partir de 1944, ce n'était pas suffisant. Les SS ont fait creuser par les détenus de grandes fosses dans lesquelles ils mettaient des branchages arrosés d'essence qu'ils enflammaient. Ils jetaient les corps dans ces fosses. de notre bloc, nous voyions, à peu près trois quarts d'heure ou une heure après l'arrivée d'un transport, sortir les grandes flammes du four crématoire et le ciel s'embraser par les fosses. 

Une nuit, nous avons été réveillées par des cris effroyables. Nous avons appris le lendemain matin, par les hommes qui travaillaient au Sonderkommando (le commando des gaz) que la veille, n'ayant pas assez de gaz, ils avaient jeté les enfants vivants dans la fournaise. 

Monsieur DUBOST : - Pouvez-vous parler des sélections, s'il vous plaît, qui étaient faites à l'entrée de l'hiver ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Chaque année, vers la fin de l'automne, on faisait dans les Revier de grandes sélections. Le système semblait être le suivant. (Je dis cela parce que, sur le temps que j'ai passé à Auschwitz, j'ai pu en faire la constatation, et d'autres qui sont restées plus longtemps que moi ont fait la même constatation). 

Au printemps, à travers toute l'Europe, on raflait des hommes et des femmes, qu'on envoyait à Auschwitz. On ne gardait que ceux qui étaient assez forts pour travailler tout l'été. Pendant cette période, naturellement, il en mourait tous les jours. Mais les plus robustes, qui arrivaient à tenir six mois, étaient au bout de ce temps si épuisés qu'ils entraient à leur tour au Revier. C'est à ce moment-là qu'on faisait de grandes sélections, en automne, pour ne pas avoir à nourrir pendant l'hiver des bouches inutiles. Toutes les femmes qui étaient trop maigres étaient envoyées au gaz, toutes celles qui avaient des maladies un peu longues. Mais on gazait les Juives pour presque rien : par exemple, on a gazé celles du bloc de la gale, alors que chacun sait que la gale se guérit en trois jours si on la soigne. Je me souviens du bloc des convalescentes du typhus où, sur 500 malades, on en a envoyé 450 aux gaz. 

Pendant Noël 1944, non 1943, à Noël 1943, alors que nous étions en quarantaine, nous avons vu, car nous étions en face du bloc 25, amener les femmes toutes nues dans le bloc. Ensuite, on faisait venir les camions, des camions non bâchés sur lesquels on empilait des femmes nues, autant que les camions pouvaient en contenir, et puis, chaque fois que le camion s'ébranlait, le fameux Hessler - qui a été au procès de Luneburg un des condamnés - courait derrière le camion, et, avec sa trique, il battait à coups redoublés ces femmes nues qui s'en allaient à la mort. Elles savaient qu'elles partaient aux gaz, alors elles essayaient de s'échapper. On les massacrait. Elles essayaient de sauter du camion, et nous, de notre bloc, nous voyions passer le camion, et nous entendions la lugubre clameur de toutes ces femmes qui partaient, en sachant qu'elles devaient être gazées, et beaucoup d'entre elles auraient très bien pu vivre, elles n'avaient que la gale, ou simplement un peu trop de sous-alimentations. 

Monsieur DUBOST : - Vous nous avez dit, Madame, tout à l'heure, que les déportés étaient, dès leur descente du train, et sans être comptés même, envoyés à la chambre à gaz. Que devenaient leurs vêtements, leurs bagages ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Quand les Juifs arrivaient - parce que pour les non Juifs ils devaient porter eux-mêmes leurs bagages et étaient rangés dans des blocs à part - ils devaient tout laisser sur le quai à l'arrivée, ils étaient déshabillés avant d'entrer et leurs habits, ainsi que tout ce qu'ils avaient apporté et laissé sur le quai, étaient transportés dans de grandes baraques, et triés par le commando qu'on appelait "Canada". Là, on faisait des triages et tout était expédié vers l'Allemagne : les bijoux, les manteaux de fourrure, etc... 

Comme on envoyait à Auschwitz des Juives avec toute leur famille, en leur disant que ce serait une sorte de ghetto et qu'il fallait qu'elles emportent tout ce qu'elles possédaient, elles amenaient donc des richesses considérables. Je me souviens, en ce qui concerne les Juives de Salonique, quand elles sont arrivées, on leur a donné une carte postale avec inscrit dessus comme lieu d'expédition : Waldsee, lieu qui n'existait pas, et un texte imprimé, qu'elles devaient envoyer à leur famille, disant : "Nous sommes très bien ici, il y a du travail, on est bien traité, nous attendons votre arrivée". J'ai vu moi-même les cartes en question, et les Schreiberinnen, c'est-à-dire les secrétaires de bloc, avaient l'ordre de les distribuer parmi les détenues, pour qu'elles les envoient à leurs familles, et je sais qu'à la suite de cela des familles se sont présentées. 

Je ne connais cette histoire que pour la Grèce. Je ne sais pas si elle s'est pratiquée ailleurs, mais, en tout cas, pour la Grèce (également pour la Slovaquie), des familles se sont présentées au bureau de recrutement, à Salonique, pour aller rejoindre les leurs, et je me souviens d'un professeur de lettres de Salonique qui a vu avec horreur arriver son père.   

Suite du témoignage ...