TEMOIGNAGE 
Marie-Claude Vaillant-Couturier 
PROCES DE NUREMBERG
Suite du témoignage de Madame Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER
sur Auschwitz et Ravensbrück
 
QUARANTE-QUATRIEME JOURNEE
Lundi 28 janvier 1946
Audience du matin
 

Monsieur DUBOST : - Voulez-vous parler des camps de Tziganes ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Il y avait à côté de notre camp, de l'autre côté des fils de fer barbelés séparés par trois mètres, deux camps, un camp de Tziganes qui a été, en 1944, vers le mois d'août, entièrement gazé. C'était des Tziganes de toute l'Europe, y compris l'Allemagne. Egalement de l'autre côté, il y avait ce que l'on appelait le "camp familial". C'étaient des Juifs de Theresienstatd, du ghetto de Theresienstatd, qui avaient été conduits là-bas, et, contrairement à nous, ils n'étaient ni tatoués, ni rasés, on ne leur enlevait pas leurs vêtements, ils ne travaillaient pas. Ils ont vécu comme cela six mois, et au bout de six mois, on a gazé tout le "camp familial". Cela représentait à peu près 6.000 ou 7.000 Juifs et, quelques jours après, d'autres grands transports sont arrivés de Theresienstatd également, avec des familles, et, au bout de six mois également, elles ont été gazées comme les premières. 

Monsieur DUBOST : - Voudriez-vous, Madame, donner quelques précisions sur ce que vous avez vu lorsque vous étiez sur le point de quitter ce camp, et dans quelles conditions vous l'avez quitté ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Nous avons été mises en quarantaine avant de quitter Auschwitz. 

Monsieur DUBOST : - A quelle époque était-ce ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Nous avons été dix mois en quarantaine, du 15 juillet 1943, oui, jusqu'en mai 1944, et puis nous sommes retournées pendant deux mois dans le camp et ensuite, nous sommes parties pour Ravensbrück. 

Monsieur DUBOST : - C'étaient toutes les Française survivantes de votre convoi ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui, toutes les Françaises survivantes de notre convoi. Nous avons appris, par les Juives arrivées de France vers juillet 1944, qu'une grande campagne avait été faite à la radio de Londres où l'on parlait de notre transport, en citant Maï Politzer, Danielle Casanova, Hélène Salomon-Langevin, et moi-même, et à la suite de cela, nous savons que des ordres ont été donnés à Berlin d'effectuer le transport de Françaises dans de meilleures conditions. 

Nous avons donc été en quarantaine. C'était un bloc situé en face du camp, à l'extérieur des fils de fer barbelés. Je dois dire que c'est à cette quarantaine que les survivantes doivent la vie, car au bout de quatre mois nous n'étions plus que 52. Il est donc certain que nous n'aurions pas survécu dix-huit mois de cette vie, si nous n'avions pas eu ces dix mois de quarantaine. Cette quarantaine était faite parce que le typhus exanthématique régnait à Auschwitz. On ne pouvait quitter le camp pour être libérée ou transférée dans un autre camp, ou pour aller au Tribunal, qu'après avoir passé quinze jours en quarantaine, ces quinze jours étant la durée d'incubation du typhus exanthématique. Aussi, dès que les papiers arrivaient, annonçant qu'une détenue serait probablement libérée, on l'envoyait en quarantaine, où elle restait jusqu'à ce que l'ordre de libération soit signé. Cela durait parfois plusieurs mois, mais au minimum quinze jours. 

Or, durant cette période, il y a eu une politique de libération des détenues de droit commun et des associales allemandes, pour les envoyer comme main-d'oeuvre dans les usines d'Allemagne. Il est donc impossible d'imaginer que, dans toute l'Allemagne, on pouvait ignorer qu'il y avait des camps de concentration, et ce qui s'y passait, puisque ces femmes sortaient de là, et qu'il est difficile de croire qu'elles n'ont jamais parlé. D'autre part, dans les usines où travaillaient des détenues, les Vorarbeiterinnen, c'est-à-dire les contremaîtresses, étaient des civiles allemandes qui étaient en contact avec les détenues, et qui pouvaient leur parler. Les Aufseherinnen d'Auschwitz, qui sont venues après chez Siemens à Ravensbrück comme Aufseherinnen, étaient d'anciennes travailleuses libres de chez Siemens à Berlin, et elles se sont retrouvées avec les contremaîtresses qu'elles avaient connues à Berlin, et elles leur racontaient devant nous ce qu'elles avaient vu à Auschwitz. On ne peut donc pas croire que cela ne se savait pas en Allemagne. 

Lorsque nous avons quitté Auschwitz, nous n'en croyions pas nos yeux, et nous avions le coeur très serré en voyant ce petit groupe de 49 que nous étions devenues, par rapport au groupe de 230 qui était entré dix-huit mois plus tôt. Mais nous avions l'impression de sortir de l'enfer, et pour la première fois, un espoir de revivre et de revoir le monde nous était donné. 

Monsieur DUBOST : - Où vous a-t-on envoyée, Madame ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - En sortant d'Auschwitz nous avons été envoyées à Ravensbrück. Là, nous avons été conduites au bloc des N.N., qui voulait dire "Nacht und Nebel" c'est-à-dire "le secret". dans ce bloc, avec nous, il y avait des Polonaises, portant le matricule 7.000, et quelques-unes qu'on appelait les "lapins", parce qu'elles avaient servi de cobayes. On choisissait dans leurs transports des jeunes filles ayant les jambes bien droites et étant elles-mêmes bien saines, et on leur faisait subir les opérations. A certaines, on a enlevé des parties d'os dans les jambes; à d'autres, on a fait des injections, mais je ne saurais pas dire de quoi. Il y avait parmi les opérées une grande mortalité. Aussi les autres, quand on est venu les chercher pour les opérer, ont-elles refusé de se rendre au Revier. On les a conduites de force au cachot, et c'est là que le professeur venu de Berlin les opérait, en uniforme, sans prendre aucune précaution aseptique, sans mettre de blouse, sans se laver les mains. Il y a des survivantes de ces "lapins", elles souffrent encore énormément maintenant. Elles ont, par périodes, des suppurations et comme on ne sait pas quels traitements elles ont subis, il est très difficile de les guérir. 

Monsieur DUBOST : - Les internées étaient-elles tatouées à leur arrivée ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non, à Ravensbrück, on n'était pas tatoué, mais par contre on passait un examen gynécologique, et comme on ne prenait aucune précaution et qu'on se servait des mêmes instruments, il y avait des contagions de maladies, étant donné que les détenues politiques étaient mélangées. 

Dans le bloc 32, où nous étions, il y avait également des prisonnières de guerre russes qui avaient refusé de travailler volontairement dans des usines de munitions. Elles avaient été conduites à cause de cela à Ravensbrück. Comme elles continuaient de refuser, on leur a fait subir toutes sortes de brimades, telles que de les laisser debout devant le bloc sans manger. Une partie a été envoyée en transport à Barth. Une autre a été employée pour porter les bidons dans le camp. Il y avait également, au Strafblock et au Bunker, des détenues ayant refusé de travailler pour les usines de guerre. 

Monsieur DUBOST : - Vous parlez là des prisons du camp ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Des prisons du camp. Du reste, la prison du camp, je l'ai visitée, c'était une prison civile, une vraie prison. 

Monsieur DUBOST : - Combien y a-t-il eu de Français dans ce camp ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - De 8.000 à 10.000. 

Monsieur DUBOST : - Combien y a-t-il eu de femmes en tout ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Au moment de la libération, le chiffre matricule était 105.000 et quelques. 

Il y a eu également, dans le camp, des exécutions. On appelait les numéros à l'appel le matin, puis elles partaient à la Kommandantur et on ne les revoyait pas. Quelques jours après, les vêtements redescendaient à l'Effektenkammer, où l'on gardait les habits des détenues, et au bout d'un certain temps, leurs fiches disparaissaient des fichiers du camp. 

Monsieur DUBOST : - Le système de détention était le même à Auschwitz ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - A Auschwitz, visiblement le but était l'extermination. On ne s'occupait pas du rendement. On était battu pour rien du tout. Il suffisait d'être debout du matin au soir, mais le fait que l'on porte une brique ou dix briques n'avait pas d'importance. On se rendait bien compte qu'on utilisait le matériel humain esclave, et pour le faire mourir, c'était cela le but; alors qu'à Ravensbrück le rendement jouait un grand rôle. C'était un camp de triage. Quand des transports arrivaient à Ravensbrück ils étaient expédiés très rapidement, soit dans des usines de munitions, soit dans des poudreries, soit pour faire des terrains d'aviation, et les derniers temps pour creuser des tranchées. 

Pour partir dans les usines, cela se pratiquait de la façon suivante : les industriels ou leurs contremaîtres, ou leurs responsables venaient eux-mêmes, accompagnés des SS, choisir et sélectionner. On avait l'impression d'un marché d'esclaves : ils tâtaient les muscles, regardaient la bonne mine, puis ils faisaient leur choix. Ensuite, on passait devant le médecin, déshabillée, et il décidait si on était apte ou non à partir au travail dans les usines. Les derniers temps, la visite au médecin n'était plus que pro forma, car on prenait n'importe qui. 

Le travail était exténuant, surtout à cause du manque de nourriture et de sommeil, puisqu'en plus des douze heures effectives de travail, il fallait faire l'appel le matin et le soir... A Ravensbrück même, il y avait l'usine Siemens où l'on fabriquait du matériel téléphonique, et des instruments pour la radio des avions. Puis, il y avait à l'intérieur du camp des ateliers de camouflage d'uniformes et de différents ustensiles utilisés par les soldats? Un de ceux que je connais le mieux... 

Le Président : - Je pense qu'il vaut mieux suspendre l'audience pendant dix minutes. 

(L'audience est suspendue) 

Monsieur DUBOST : - Avez-vous vu, Madame, des chefs SS et des membres de la Wehrmacht faire des visites dans les camps de Ravensbrück et d'Auschwitz, pendant que vous y étiez ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. 

Monsieur DUBOST : - Savez-vous si des personnalités du Gouvernement allemand sont venues visiter ces camps ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je ne le sais que pour Himmler. En-dehors de Himmler, je ne sais pas. 

Monsieur DUBOST : - Quels étaient les gardiens de ces camps ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Au début, c'étaient seulement des SS. A partir du printemps 1944, les jeunes SS, dans beaucoup de compagnies, ont été remplacés par des vieux de la Wehrmacht; à Auschwitz et également à Ravensbrück, nous avons été gardées par des soldats de la Wehrmacht, à partir de 1944. 

Monsieur DUBOST : - Vous portez témoignage, par conséquent, que sur l'ordre du Grand Etat-Major (O.K.W) allemand, l'Armée allemande a été mêlée aux atrocités que vous nous avez décrites ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Evidemment, puisque nous étions gardées également par la Wehrmacht, cela ne pouvait pas être sans ordres. 

Monsieur DUBOST : - Votre témoignage est formel, et il atteint à la fois les SS et l'Armée ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Absolument. 

Monsieur DUBOST : - Voudriez-vous parler de l'arrivée à Ravensbrück, pendant l'hiver 1944, des Juives hongroises qui avaient été arrêtées en masse ? Vous étiez à Ravensbrück, c'est un fait dont vous pouvez témoigner ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui, naturellement, j'y ai assisté. Il n'y avait plus de place dans les blocs; les détenues couchaient déjà à quatre par lit. Alors il a été dressé au milieu du camp une grande tente. Dans cette tente, on avait mis de la paille, et les détenues hongroises ont été conduites sous cette tente. Elles étaient dans un état effroyable. Il y avait énormément de pieds gelés, parce qu'elles avient été évacuées de Budapest, et elles avaient fait une grande partie du trajet à pied dans la neige. Un grand nombre étaient mortes. Celles qui sont arrivées à Auschwitz ont donc été conduites sous cette tente, et là, il en mourait énormément.Tous les jours, une équipe venait rechercher les cadavres sous la tente. Un jour, en revenant à mon bloc, qui était voisin, pendant le nettoyage... 

Le Président : - Parlez-vous de Ravensbrück ou d'Auschwitz ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je parle de Ravensbrück maintenant. C'était en hiver 1944, je crois, à peu près en novembre ou décembre. Je ne peux pas préciser le mois, parce que, dans les camps de concentration, c'est très difficile de donner une date précise, étant donné qu'à un jour de torture succédait un jour de torture égal; la monotonie rend très difficile les points de repère. 

Je dis donc qu'un jour, en passant devant la tente, au moment où on la nettoyait, j'ai vu un tas de fumier qui fumait, et tout d'un coup, j'ai réalisé que c'était du fumier humain, car les malheureuses n'avaient plus la force de se traîner jusqu'aux lieux d'aisance. Elles pourrissaient donc dans cette saleté. 

Monsieur DUBOST : - Dans quelles conditions travaillait-on à l'atelier où l'on fabriquait des vestes ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - A l'atelier des uniformes... 

Monsieur DUBOST : - C'était l'atelier du camp ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - C'était l'atelier du camp qu'on appelait la "Schneiderei I". On fabriquait 200 vestes ou pantalons par jour. Il y avait deux équipes, une de jour et une de nuit, douze heures de travail par équipe. L'équipe de nuit, au début à minuit, lorsque la norme était atteinte, mais dans ce cas seulement, touchait une mince tartine de pain. Par la suite cela a été supprimé. Le travail était à une cadence effrénée, les détenues ne pouvaient même pas se rendre au lavabo. Pendant la nuit et le jour, elles étaient effroyablement battues, tant par les SS femmes que par les hommes, parce qu'un aiguille cassait, parce que le fil était de mauvaise qualité, parce que la machine s'arrêtait, ou tout simplement parce quelles avient une tête qui ne plaisait pas à ces messieurs ou ces dames. 

Vers la fin de la nuit, on voyait qu'elles étaient si épuisées que chaque effort leur coûtait. leur front perlait de sueur. elles ne voyaient presque plus clair. quand la norme n'était pas atteinte, le chef de l'atelier Binder se précipitait et battait à tour de bras l'une après l'autre, toute la rangée des femmes de la chaîne, ce qui fait que les dernières attendaient, pétrifiées de terreur, que leur tour arrive. Quand on voulait aller au Revier, il fallait avoir l'autorisation des SS, qui la donnaient très rarement, et même dans ce cas, si le médecin donnait une dispense de travail de quelques jours, il arrivait couramment que les SS viennent rechercher la malade dans son lit pour la remettre à sa machine. L'atmosphère était effroyable, parce qu'à cause de "l'occultation", la nuit, on ne pouvait pas ouvrir les fenêtres. Alors, 600 femmes travaillaient pendant 12 heures sans aucune ventilation. Toutes celles qui travaillaient à la Schneiderei devenaient squelettiques au bout de quelques mois, elles commençaient à tousser, leur vue baissait, elles avaient des tics nerveux, causés par la peur des coups. 

Je connais bien les conditions de cet atelier, car ma petite amie Marie Rubiano, une petite Française qui, venant de passer trois ans à la prison de Kottbus, en arrivant à Ravensbrück avait été envoyée à la Schneiderei, et chaque soir, elle me racontait son martyre. Un jour, épuisée, elle a obtenu d'aller au revier et comme ce jour-là, la "Schwester" allemande, Erica, était de moins mauvaise humeur que de coutume, on l'a passée à la radio. Les deux poumons étaient atteints très gravement, elle a été envoyée à l'horrible bloc 10, le bloc des tuberculeuses. ce bloc était particulièrement effroyable, parce que les tuberculeuses n'étant pas considérées comme main d'oeuvre récupérable, on ne les soignait pas, et il n'y avait même pas de personnel assez nombreux pour les laver. Il n'y avait pour ainsi dire pas de médicaments. 

La petite Marie a été mise dans la chambre des bacillaires, c'est-à-dire celles qu'on considérait comme perdues. Elle y a passé quelques semaines, et elle n'avait même plus le courage de lutter pour vivre. Il faut dire que l'atmosphère de cette salle est particulièrement déprimante. Elles étaient très nombreuses, plusieurs par lit, dans des lits de trois étages, dans une atmosphère surchauffée, couchées entre détenues de différentes nationalités, ce qui faisait qu'elles ne pouvaient même pas se parler entre elles. Aussi, le silence de cette antichambre de la mort n'était-il coupé que par les glapissements des associales allemandes qui faisaient le service, et de temps en temps par le sanglot etouffé d'une petite fille qui pensait à sa mère, à son pays qu'elle ne reverrait jamais. 

Pourtant, Marie Rubiano ne mourant pas assez vite au gré des SS, un jour, le Dr Winkelmann, le spécialiste des sélections à Ravensbrück, l'a inscrite sur la liste noire, et le 9 février 1945, avec 72 autres tuberculeuses, dont 6 Françaises, elle a été hissée dans le camion pour la chambre à gaz. 

Durant cette période, dans tous les Revier, on envoyait aux gaz toutes les malades qu'on pensait ne plus pouvoir utiliser pour le travail. La chambre à gaz à Ravensbrück était juste derrière le mur du camp, à côté du four crématoire. Quand les camions venaient chercher les malades, nous entendions le bruit du moteur à travers le camp et il s'arrêtait juste à côté du four crématoire dont la cheminée dépassait les hauts murs du camp. 

A la libération, je me suis rendue dans ces lieux et j'ai visité la chambre à gaz qui était une baraque en planches hermétiquement fermée et, à l'intérieur, il y avait encore l'odeur désagréable des gaz. Je sais qu'à Auschwitz, les gaz étaient les mêmes que ceux employés contre les poux et ils laissaient comme trace de petits cristaux vert pâle, qu'après avoir ouvert les fenêtres du bloc, on balayait. Je sais ces détails parce que les hommes utilisés à la désinfection des blocs contre les poux étaient en contact avec ceux qui gazaient les êtres humains, et ils leur ont dit que c'étaient les mêmes gaz qui étaient employés. 

Monsieur DUBOST : - Etait-ce le seul moyen utilisé pour exterminer les internés, à Ravensbrück ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Au bloc 10, on avait expérimenté également une poudre blanche : un jour, la Schwester allemande Martha est arrivée dans le bloc et a distribué, à une vingtaine de malades, une poudre. A la suite de cela, les malades se sont endormies profondément : quatre ou cinq ont été prises de vomissements, c'est ce qui leur a sauvé la vie; dans le courant de la nuit, peu à peu les ronflements se sont arrêtés et les malades étaient mortes. 

Je sais cela parce que j'allais chaque jour visiter des Françaises dans ce bloc; deux des infirmières étaient françaises et la doctoresse Louise Le Porz, de Bordeaux, qui est rentrée, pourrait également en témoigner. 

Monsieur DUBOST : - Etait-ce fréquent ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Durant mon séjour, cet exemple a été le seul à l'intérieur du revier, mais on employait également ce système au Jugendlager, ainsi appelé parce que c'était un ancien pénitencier de jeunes délinquantes allemandes. 

Vers le début de l'année 1945, le Dr Winkelmann, ne se contentant plus de faire des sélections dans le Revier, en faisait également dans les blocs; toutes les détenues devaient faire l'appel, les pieds nus, et montrer leur poitrine et leurs jambes. Toutes celles qui étaient trop agées, malades, trop maigres, ou qui avaient les jambes gonflées d'oedème, étaient mises de côté, puis envoyées dans ce Jugendlager à un quart d'heure du camp de Ravensbrück. Je l'ai visité à la libération : on avait fait passer dans les blocs un ordre, disant que les vieilles femmes et les malades qui ne pouvaient pas travailler devaient se faire inscrire pour le Jugendlager, où elles seraient beaucoup mieux, où elles ne travailleraient pas, et où il n'y aurait pas d'appel.; nous l'avons su, par la suite par des employés qui travaillaient au Jugendlager, dont la chef de camp, une Autrichienne que je connaissais depuis Auschwitz, nommée Betty Wentz, et par les quelques survivantes, dont Irène Ottelard, une Française habitant Drancy, 17, rue de la Liberté, qui a été rapatriée en même temps que moi et que j'avais soignée après la libération; par elles, nous avons eu des détails sur le Jugendlager.     

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