TEMOIGNAGE 
Marie-Claude Vaillant-Couturier 
PROCES DE NUREMBERG
Suite du témoignage de Madame Marie-Claude VAILLANT-COUTURIER
sur Auschwitz et Ravensbrück
 
QUARANTE-QUATRIEME JOURNEE
Lundi 28 janvier 1946
Audience du matin
 

Monsieur DUBOST : - Pouvez-vous me dire, Madame, si vous pouvez répondre à cette question : les médecins SS qui procédaient aux sélections agissaient-ils de leur propre mouvement ou conformément à des ordres reçus ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Ils agissaient conformément à des ordres reçus, puisque l'un d'eux, le Dr Lukas, ayant refusé de participer aux sélections, a été retiré du camp et on a envoyé de Berlin le Dr Winkelmann à sa place. 

Monsieur DUBOST : -Etes-vous témoin personnel de ces faits ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - C'est lui qui l'a dit en s'en allant, à la chef du bloc 10 et à la doctoresse Louise Le Porz. 

Monsieur DUBOST : - Pourriez-vous nous donner quelques renseignements sur les conditions dans lesquelles vivaient les hommes du camp voisin à Ravensbrück, au lendemain de la libération, lorsque vous avez pu les voir ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je crois qu'il vaut mieux parler d'abord du Jugendlager, puisque chronologiquement, cela se passe avant. 

Monsieur DUBOST : - Si vous voulez, bien. 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Au Jugendlager, les vieilles femmes et les malades qui étaient parties de notre camp ont été mises dans des blocs où il n'y avait pas d'eau et pas de commodités, sur des paillasses par terre, si serrées qu'on ne pouvait pas passer entre elles, ce qui faisait que la nuit, on ne pouvait pas dormir à cause du va-et-vient, et que les détenues se souillaient les unes les autres en passant. Les paillasses étaient pourries et pullulaient de poux, les détenues qui pouvaient se tenir debout faisaient l'appel pendant plusieurs heures jusqu'à ce qu'elles s'écroulent. 

Au mois de février, on leur a retiré leurs manteaux, mais elles continuaient à faire l'appel dehors, ce qui a beaucoup augmenté la mortalité. Elles ne recevaient comme nourriture qu'une mince tranche de pain et un demi-quart de soupe au rutabaga, et comme boisson, pour 24 heures, un demi-quart de tisane. Elles n'avaient pas d'eau pour boire, pour se laver ou pour laver leurs gamelles. 

Il y avait également au Jugendlager un Revier où l'on mettait toutes celles qui ne pouvaient pas se tenir debout. Pendant les appels, périodiquement, l'Aufseherin choisissait des détenues que l'on déshabillait en ne leur laissant que leur chemise; on leur rendait leur manteau pour monter en camion et elles partaient pour les gaz; quelques jours après, les manteaux revenaient à la Kammer, c'est-à-dire à l'entrepôt de vêtements, et les fiches étaient marquées "Mittwerda". Les détenues qui travaillaient aux fichiers nous ont dit que le mot "Mittwerda" n'existait pas et que c'était une nomenclature pour les gaz. 

Au Revier, on distribuait périodiquement de la poudre blanche et les malades mouraient comme celles du bloc 10 dont j'ai parlé tout à l'heure. On faisait... 

Le Président : - Les conditions du camp de Ravensbrück semblent être les mêmes que celles d'Auschwitz; serait-il possible, après avoir entendu ces détails, de s'occuper de la question de façon plus générale, à moins qu'il n'y ait une différence substantielle entre Ravensbrück et Auschwitz ? 

Monsieur DUBOST : - Je crois qu'il y a une différence qui nous a été exposée par le témoin et qui est la suivante : c'est qu'à Auschwitz, les internées étaient exterminées purement et simplement, il ne s'agissait que d'un camp d'extermination, tandis qu'à Ravensbrück, elles etaient internées pour travailler, elles étaient exténuées de travail jusqu'à ce qu'elles en meurent. 

Le Président : - S'il y a d'autres différences entre les deux camps, sans doute demanderez-vous au témoin ces différences ? 

Monsieur DUBOST : - Je n'y manquerai pas. 

Le Président : Pouvez-vous indiquer au Tribunal dans quel état se trouvait le camp des hommes au moment de la libération et combien il restait de survivants ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Lorsque les Allemands sont partis, ils ont laissé 2.000 femmes malades et un certain nombre de volontaires dont moi-même, pour les soigner; ils nous ont laissées sans eau et sans lumière; heureusement les Russes sont arrivés le lendemain. Nous avons donc pu aller jusqu'au camp des hommes et là, nous avons trouvé un spectacle indescriptible; ils étaient depuis cinq jours sans eau; il y avait 800 malades graves, trois médecins et sept infirmières qui n'arrivaient pas à retirer les morts de parmi les malades. Nous avons pu, grâce à l'Armée Rouge, transporter ces malades dans des blocs propres et leur donner des soins et de la nourriture, mais malheureusement, je ne peux donner le chiffre que pour les Français : il y en avait 400 quand nous avons trouvé le camp, et il n'y en a que 150 qui ont pu regagner la France; pour les autres, il était trop tard, malgré les soins... 

Le Président : - Avez-vous assisté à des exécutions et dans quelles conditions étaient-elles faites au camp ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je n'ai pas assisté aux exécutions, je sais seulement que la dernière qui a eu lieu, c'est le 22 avril, huit jours avant l'arrivée de l'Armée Rouge; on envoyait les détenues, comme je l'ai dit, à la Kommandantur puis leurs vêtements revenaient et on retirait leur carte du fichier. 

Le Président : - La situation de ce camp était-elle exceptionnelle ? Ou pensez-vous qu'il s'agisse d'un système ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Il est difficile de donner une idée juste des camps de concentration quand on n'y a pas été soi-même, parce qu'on ne peut pas donner l'impression de cette longue monotonie, et quand on demande ce qui était le pire, il est impossible de répondre, parce que tout était atroce. C'est atroce de mourir de faim, de mourir de soif, d'être malade, de voir mourir autour de soi ses compagnes, sans rien pouvoir faire, de penser à ses enfants, à son pays qu'on ne reverra pas, et par moments nous nous demandions nous-mêmes si ce n'était pas un cauchemar tellement cette vie nous semblait irréelle dans son horreur. 

Nous n'avions qu'une volonté pendant des mois et des années, c'était de sortir à quelques-unes vivantes pour pouvoir dire au monde ce que c'est que les bagnes nazis : partout, à Auschwitz comme à Ravensbrück - et mes compagnes qui ont été dans d'autres camps rapportent la même chose - cette volonté systématique et implacable d'utiliser les hommes comme des esclaves, et quand ils ne peuvent plus travailler, de les tuer. 

Le Président : - Vous n'avez plus rien à déclarer ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non. 

Le Président : - Je vous remercie. Si le Tribunal veut interroger le témoin, j'en ai achevé. 

Général RUDENKO : - Je n'ai pas de question à poser. 

Dr Hans MARX (Avocat, remplaçant M. BABEL, avocat des SS, absent) : - Le Dr BABEL n'a pu venir ce matin, car il a dû se rendre à une conférence de M. le Général Mitchell. Messieurs les Juges, je voudrais me permettre de poser au témoin quelques questions pour l'éclaircissement du sujet : Madame Couturier, vous disiez que vous aviez été arrêtée par le Police française ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui. 

Dr MARX : - Pour quel motif avez-vous été arrêtée ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Résistance. J'appartenais à un mouvement de résistance. 

Dr MARX : - Une autre question... Quelle était la position que vous occupiez ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Quelle position ? 

Dr MARX : - La position que vous occupiez ? A ce moment, aviez-vous une position quelconque ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Où ? 

Dr MARX : - Par exemple, étiez-vous institutrice ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Avant la guerre ? Je ne vois pas très bien ce que la question a à voir avec le sujet ? J'étais journaliste. 

Dr MARX : - Oui, c'est ce que je voulais dire. Dans vos déclarations, vous avez fait remarquer que vous aviez une grande habitude du style et de la parole, et c'est pourquoi je vous demandais si vous aviez occupé une position dans cette branche, si vous étiez institutrice ou si vous faisiez des conférences, par exemple ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non, j'étais reporter-photographe. 

Dr MARX : - Comment pouvez-vous expliquer que vous-même ayez pu passer au travers de tout cela, et que vous soyez revenue dans un bon état de santé ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - D'abord, j'ai été libérée il y a un an; en un an de temps, on a le temps de se remettre; ensuite, j'ai été dix mois, comme je l'ai indiqué, en quarantaine, et j'ai eu la chance de ne pas mourir du typhus exanthématique, bien que je l'aie eu et que j'aie été malade pendant trois mois et demi. 

D'autre part, à Ravensbrück, les derniers temps, comme je sais l'allemand, j'ai travaillé pour faire l'appel du revier et je n'avais donc pas à subir les intempéries; mais par contre, sur 230, nous rentrons à 49 de mon transport, et nous n'étions plus que 52 au bout de 4 mois; j'ai eu la chance de revenir. 

Dr MARX : - Est-ce que vos déclarations émanent de votre propre observation, ou bien s'agit-il de communications qui vous auraient été faites par d'autres personnes ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Chaque fois que c'est le cas, je l'ai signalé dans ma déclaration : je n'ai jamais cité quoi que ce soit qui n'ait été vérifié aux sources et par plusieurs personnes, mais la majorité de ma déclaration porte sur un témoignage personnel. 

Dr MARX : - Comment pouvez-vous expliquer que vous ayez ainsi des connaissances statistiques tellement exactes ? Par exemple vous parlez de 700.000 Juifs qui seraient arrivés de Hongrie. 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je vous ai sit que j'avais travaillé dans les bureaux, et en ce qui concerne Auschwitz, que j'étais amie de la secrétaire de la Oberaufseherin dont j'ai indiqué le nom et l'adresse au Tribunal. 

Dr MARX : - On prétend cependant qu'il y aurait 350.000 Juifs seulement venus de Hongrie, ceci d'après les indications du chef de service de la Gestapo, Eichmann. 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je ne veux pas discuter avec la Gestapo. J'ai de bonnes raisons pour savoir que ce qu'elle déclare n'est pas toujours exact. 

Dr MARX : - Bien. Comment avez-vous été traitée vous-même ? Avez-vous été bien traitée ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Comme les autres. 

Dr MARX : - Comme les autres ? Vous avez dit aussi que le peuple allemand était au courant de ce qui se passait à Auschwitz; sur quoi se base cette assertion ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je l'ai dit, d'une part, sur le fait que lorsque nous sommes parties, les soldats lorrains de la Wehrmacht nous ont dit dans le train : "Si vous saviez où vous allez, vous ne seriez pas si pressées d'y arriver". D'autre part, sur le fait que les Allemandes qui sortaient de la quarantaine pour aller travailler dans des usines étaient au courant de ces faits et qu'elles disaient toutes qu'elles le raconteraient dehors. Troisièmement sur le fait que, dans toutes les usines où travaillaient des "Haeftlinge", des détenues, elles étaient en contact avec des civils allemands, ainsi que les Aufseherinnen qui avaient des relations avec leurs familles et leurs amis et qui souvent se vantaient de ce qu'elles avaient vu. 

Dr MARX : - Encore une question : jusqu'en 1942, vous avez pu constater la conduite des soldats allemands à Paris. Est-ce que les soldats allemands ne se sont pas conduits d'une façon convenable, est-ce qu'ils ne payaient pas ce qu'ils réquisitionnaient ? 

Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je n'en ai pas la moindre idée; je ne sais s'ils payaient ce qu'ils réquisitionnaient. Quant aux traitements convenables, trop des miens ont été fusillés ou massacrés pour que je puisse partager votre opinion sur cette question. 

Dr MARX : - Je n'ai pas d'autre question à poser au témoin. 

Le Président : Si vous n'avez plus d'autre question à poser, il n'y a plus rien à dire. Il y a trop de rires dans cette salle, je l'ai déjà dit. (Au Docteur Marx) J'ai cru que vous aviez dit que vous n'aviez plus de question à poser. 

Dr MARX : - Je voulais simplement me permettre, au nom de l'avocat Babel, de faire la réserve qu'il voudra certainement interroger le témoin en contre-interrogatoire. 

Le Président : - Le Docteur Babel, dites-vous ? 

Dr MARX : - Oui. 

Le Président : - Je m'excuse, certainement, mais le Docteur Babel sera-t-il revenu ? 

Dr MARX : - Je suppose qu'il sera là cet après-midi; il est dans le Palais, mais il lui faut le temps de lire le compte-rendu. 

Le Président : - Nous allons considérer le fait, si le Docteur Babel est là cet après-midi, que le Docteur Babel fasse une autre demande. D'autres avocats de la Défense allemande veulent-ils poser des questions au témoin ? Monsieur Dubost, avez-vous d'autres questions que vous désiriez demander dans un nouvel interrogatoire ? 

Monsieur DUBOST: - Je n'ai plus de questions à poser, Monsieur le Président. 

Le Président : - Le témoin peut se retirer. 

(Mme Claude Vaillant-Couturier se retire)

   

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