Monsieur DUBOST : - Pouvez-vous me dire, Madame,
si vous pouvez répondre à cette question : les médecins
SS qui procédaient aux sélections agissaient-ils de leur
propre mouvement ou conformément à des ordres reçus
?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Ils agissaient
conformément à des ordres reçus, puisque l'un d'eux,
le Dr Lukas, ayant refusé de participer aux sélections, a
été retiré du camp et on a envoyé de Berlin
le Dr Winkelmann à sa place.
Monsieur DUBOST : -Etes-vous témoin
personnel de ces faits ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - C'est
lui qui l'a dit en s'en allant, à la chef du bloc 10 et à
la doctoresse Louise Le Porz.
Monsieur DUBOST : - Pourriez-vous nous donner
quelques renseignements sur les conditions dans lesquelles vivaient les
hommes du camp voisin à Ravensbrück, au lendemain de la libération,
lorsque vous avez pu les voir ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je crois
qu'il vaut mieux parler d'abord du Jugendlager, puisque chronologiquement,
cela se passe avant.
Monsieur DUBOST : - Si vous voulez, bien.
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Au Jugendlager,
les vieilles femmes et les malades qui étaient parties de notre
camp ont été mises dans des blocs où il n'y avait
pas d'eau et pas de commodités, sur des paillasses par terre, si
serrées qu'on ne pouvait pas passer entre elles, ce qui faisait
que la nuit, on ne pouvait pas dormir à cause du va-et-vient, et
que les détenues se souillaient les unes les autres en passant.
Les paillasses étaient pourries et pullulaient de poux, les détenues
qui pouvaient se tenir debout faisaient l'appel pendant plusieurs heures
jusqu'à ce qu'elles s'écroulent.
Au mois de février, on leur a retiré
leurs manteaux, mais elles continuaient à faire l'appel dehors,
ce qui a beaucoup augmenté la mortalité. Elles ne recevaient
comme nourriture qu'une mince tranche de pain et un demi-quart de soupe
au rutabaga, et comme boisson, pour 24 heures, un demi-quart de tisane.
Elles n'avaient pas d'eau pour boire, pour se laver ou pour laver leurs
gamelles.
Il y avait également au Jugendlager
un Revier où l'on mettait toutes celles qui ne pouvaient pas se
tenir debout. Pendant les appels, périodiquement, l'Aufseherin choisissait
des détenues que l'on déshabillait en ne leur laissant que
leur chemise; on leur rendait leur manteau pour monter en camion et elles
partaient pour les gaz; quelques jours après, les manteaux revenaient
à la Kammer, c'est-à-dire à l'entrepôt de vêtements,
et les fiches étaient marquées "Mittwerda". Les détenues
qui travaillaient aux fichiers nous ont dit que le mot "Mittwerda" n'existait
pas et que c'était une nomenclature pour les gaz.
Au Revier, on distribuait périodiquement
de la poudre blanche et les malades mouraient comme celles du bloc 10 dont
j'ai parlé tout à l'heure. On faisait...
Le Président : - Les conditions du camp
de Ravensbrück semblent être les mêmes que celles d'Auschwitz;
serait-il possible, après avoir entendu ces détails, de s'occuper
de la question de façon plus générale, à moins
qu'il n'y ait une différence substantielle entre Ravensbrück
et Auschwitz ?
Monsieur DUBOST : - Je crois qu'il y a une
différence qui nous a été exposée par le témoin
et qui est la suivante : c'est qu'à Auschwitz, les internées
étaient exterminées purement et simplement, il ne s'agissait
que d'un camp d'extermination, tandis qu'à Ravensbrück, elles
etaient internées pour travailler, elles étaient exténuées
de travail jusqu'à ce qu'elles en meurent.
Le Président : - S'il y a d'autres différences
entre les deux camps, sans doute demanderez-vous au témoin ces différences
?
Monsieur DUBOST : - Je n'y manquerai pas.
Le Président : Pouvez-vous indiquer
au Tribunal dans quel état se trouvait le camp des hommes au moment
de la libération et combien il restait de survivants ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Lorsque
les Allemands sont partis, ils ont laissé 2.000 femmes malades et
un certain nombre de volontaires dont moi-même, pour les soigner;
ils nous ont laissées sans eau et sans lumière; heureusement
les Russes sont arrivés le lendemain. Nous avons donc pu aller jusqu'au
camp des hommes et là, nous avons trouvé un spectacle indescriptible;
ils étaient depuis cinq jours sans eau; il y avait 800 malades graves,
trois médecins et sept infirmières qui n'arrivaient pas à
retirer les morts de parmi les malades. Nous avons pu, grâce à
l'Armée Rouge, transporter ces malades dans des blocs propres et
leur donner des soins et de la nourriture, mais malheureusement, je ne
peux donner le chiffre que pour les Français : il y en avait 400
quand nous avons trouvé le camp, et il n'y en a que 150 qui ont
pu regagner la France; pour les autres, il était trop tard, malgré
les soins...
Le Président : - Avez-vous assisté
à des exécutions et dans quelles conditions étaient-elles
faites au camp ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je n'ai
pas assisté aux exécutions, je sais seulement que la dernière
qui a eu lieu, c'est le 22 avril, huit jours avant l'arrivée de
l'Armée Rouge; on envoyait les détenues, comme je l'ai dit,
à la Kommandantur puis leurs vêtements revenaient et on retirait
leur carte du fichier.
Le Président : - La situation de ce
camp était-elle exceptionnelle ? Ou pensez-vous qu'il s'agisse d'un
système ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Il est
difficile de donner une idée juste des camps de concentration quand
on n'y a pas été soi-même, parce qu'on ne peut pas
donner l'impression de cette longue monotonie, et quand on demande ce qui
était le pire, il est impossible de répondre, parce que tout
était atroce. C'est atroce de mourir de faim, de mourir de soif,
d'être malade, de voir mourir autour de soi ses compagnes, sans rien
pouvoir faire, de penser à ses enfants, à son pays qu'on
ne reverra pas, et par moments nous nous demandions nous-mêmes si
ce n'était pas un cauchemar tellement cette vie nous semblait irréelle
dans son horreur.
Nous n'avions qu'une volonté pendant
des mois et des années, c'était de sortir à quelques-unes
vivantes pour pouvoir dire au monde ce que c'est que les bagnes nazis :
partout, à Auschwitz comme à Ravensbrück - et mes compagnes
qui ont été dans d'autres camps rapportent la même
chose - cette volonté systématique et implacable d'utiliser
les hommes comme des esclaves, et quand ils ne peuvent plus travailler,
de les tuer.
Le Président : - Vous n'avez plus rien
à déclarer ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non.
Le Président : - Je vous remercie. Si
le Tribunal veut interroger le témoin, j'en ai achevé.
Général RUDENKO : - Je n'ai pas
de question à poser.
Dr Hans MARX (Avocat, remplaçant M.
BABEL, avocat des SS, absent) : - Le Dr BABEL n'a pu venir ce matin, car
il a dû se rendre à une conférence de M. le Général
Mitchell. Messieurs les Juges, je voudrais me permettre de poser au témoin
quelques questions pour l'éclaircissement du sujet : Madame Couturier,
vous disiez que vous aviez été arrêtée par le
Police française ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Oui.
Dr MARX : - Pour quel motif avez-vous été
arrêtée ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Résistance.
J'appartenais à un mouvement de résistance.
Dr MARX : - Une autre question... Quelle était
la position que vous occupiez ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Quelle
position ?
Dr MARX : - La position que vous occupiez ?
A ce moment, aviez-vous une position quelconque ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Où
?
Dr MARX : - Par exemple, étiez-vous
institutrice ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Avant
la guerre ? Je ne vois pas très bien ce que la question a à
voir avec le sujet ? J'étais journaliste.
Dr MARX : - Oui, c'est ce que je voulais dire.
Dans vos déclarations, vous avez fait remarquer que vous aviez une
grande habitude du style et de la parole, et c'est pourquoi je vous demandais
si vous aviez occupé une position dans cette branche, si vous étiez
institutrice ou si vous faisiez des conférences, par exemple ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Non, j'étais
reporter-photographe.
Dr MARX : - Comment pouvez-vous expliquer que
vous-même ayez pu passer au travers de tout cela, et que vous soyez
revenue dans un bon état de santé ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - D'abord,
j'ai été libérée il y a un an; en un an de
temps, on a le temps de se remettre; ensuite, j'ai été dix
mois, comme je l'ai indiqué, en quarantaine, et j'ai eu la chance
de ne pas mourir du typhus exanthématique, bien que je l'aie eu
et que j'aie été malade pendant trois mois et demi.
D'autre part, à Ravensbrück, les
derniers temps, comme je sais l'allemand, j'ai travaillé pour faire
l'appel du revier et je n'avais donc pas à subir les intempéries;
mais par contre, sur 230, nous rentrons à 49 de mon transport, et
nous n'étions plus que 52 au bout de 4 mois; j'ai eu la chance de
revenir.
Dr MARX : - Est-ce que vos déclarations
émanent de votre propre observation, ou bien s'agit-il de communications
qui vous auraient été faites par d'autres personnes ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Chaque
fois que c'est le cas, je l'ai signalé dans ma déclaration
: je n'ai jamais cité quoi que ce soit qui n'ait été
vérifié aux sources et par plusieurs personnes, mais la majorité
de ma déclaration porte sur un témoignage personnel.
Dr MARX : - Comment pouvez-vous expliquer que
vous ayez ainsi des connaissances statistiques tellement exactes ? Par
exemple vous parlez de 700.000 Juifs qui seraient arrivés de Hongrie.
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je vous
ai sit que j'avais travaillé dans les bureaux, et en ce qui concerne
Auschwitz, que j'étais amie de la secrétaire de la Oberaufseherin
dont j'ai indiqué le nom et l'adresse au Tribunal.
Dr MARX : - On prétend cependant qu'il
y aurait 350.000 Juifs seulement venus de Hongrie, ceci d'après
les indications du chef de service de la Gestapo, Eichmann.
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je ne
veux pas discuter avec la Gestapo. J'ai de bonnes raisons pour savoir que
ce qu'elle déclare n'est pas toujours exact.
Dr MARX : - Bien. Comment avez-vous été
traitée vous-même ? Avez-vous été bien traitée
?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Comme
les autres.
Dr MARX : - Comme les autres ? Vous avez dit
aussi que le peuple allemand était au courant de ce qui se passait
à Auschwitz; sur quoi se base cette assertion ?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je l'ai
dit, d'une part, sur le fait que lorsque nous sommes parties, les soldats
lorrains de la Wehrmacht nous ont dit dans le train : "Si vous saviez où
vous allez, vous ne seriez pas si pressées d'y arriver". D'autre
part, sur le fait que les Allemandes qui sortaient de la quarantaine pour
aller travailler dans des usines étaient au courant de ces faits
et qu'elles disaient toutes qu'elles le raconteraient dehors. Troisièmement
sur le fait que, dans toutes les usines où travaillaient des "Haeftlinge",
des détenues, elles étaient en contact avec des civils allemands,
ainsi que les Aufseherinnen qui avaient des relations avec leurs familles
et leurs amis et qui souvent se vantaient de ce qu'elles avaient vu.
Dr MARX : - Encore une question : jusqu'en
1942, vous avez pu constater la conduite des soldats allemands à
Paris. Est-ce que les soldats allemands ne se sont pas conduits d'une façon
convenable, est-ce qu'ils ne payaient pas ce qu'ils réquisitionnaient
?
Madame VAILLANT-COUTURIER : - Je n'en
ai pas la moindre idée; je ne sais s'ils payaient ce qu'ils réquisitionnaient.
Quant aux traitements convenables, trop des miens ont été
fusillés ou massacrés pour que je puisse partager votre opinion
sur cette question.
Dr MARX : - Je n'ai pas d'autre question à
poser au témoin.
Le Président : Si vous n'avez plus d'autre
question à poser, il n'y a plus rien à dire. Il y a trop
de rires dans cette salle, je l'ai déjà dit. (Au Docteur
Marx) J'ai cru que vous aviez dit que vous n'aviez plus de question à
poser.
Dr MARX : - Je voulais simplement me permettre,
au nom de l'avocat Babel, de faire la réserve qu'il voudra certainement
interroger le témoin en contre-interrogatoire.
Le Président : - Le Docteur Babel, dites-vous
?
Dr MARX : - Oui.
Le Président : - Je m'excuse, certainement,
mais le Docteur Babel sera-t-il revenu ?
Dr MARX : - Je suppose qu'il sera là
cet après-midi; il est dans le Palais, mais il lui faut le temps
de lire le compte-rendu.
Le Président : - Nous allons considérer
le fait, si le Docteur Babel est là cet après-midi, que le
Docteur Babel fasse une autre demande. D'autres avocats de la Défense
allemande veulent-ils poser des questions au témoin ? Monsieur Dubost,
avez-vous d'autres questions que vous désiriez demander dans un
nouvel interrogatoire ?
Monsieur DUBOST: - Je n'ai plus de questions
à poser, Monsieur le Président.
Le Président : - Le témoin peut
se retirer.
(Mme Claude Vaillant-Couturier se retire) |